N° 175, printemps 2021

La ville « iranienne » de Derbent, la plus vieille ville de la Fédération de Russie


Parham Ebrahimi


Derbent est une ville de la République du Daghestan, en Russie, située sur la mer Caspienne. La ville de Derbent se situe sur le point le plus au sud de la Fédération de Russie. Aujourd’hui, Derbent est la deuxième grande ville du Daghestan, mais il en reste encore le centre culturel et historique. L’emplacement de la ville explique son importance à la fois stratégique et commerciale depuis l’antiquité, mais aussi son nom : en persan moderne, Derbent (Darband) signifie « porte barrée ». En effet, par sa situation géographique, Derbent était considérée comme une porte étroite entre la mer Caspienne et les montagnes du Caucase, reliant la steppe eurasienne au nord et le plateau iranien au sud.

L’Empire sassanide en 632 apr. J.-C.

Derbent prétend être la plus ancienne ville de la Fédération de Russie. Les premiers signes « urbains » y apparurent à l’âge du bronze, il y a 5000 ans. En raison de son emplacement stratégique, la ville a changé de propriétaire à plusieurs reprises au cours de l’histoire, en particulier entre les royaumes perse, arabe, mongol, timouride, chirvanchah et iranien.

Au XIXe siècle, à l’issue des Premières Guerres russo-iraniennes, la ville passa de l’Iran aux mains des Russes par le traité de Golestan (1813).

La ville de Derbent sur la carte du Caucase.

Selon un recensement réalisé par les Russes en 1886 au Daghestan, sur les 15 265 habitants de Derbent, 8 994 (58,9%) étaient d’origine iranienne, constituant ainsi une majorité absolue dans la ville plus de 70 ans après son annexion.

La ville est mentionnée sous le nom de « Portes caspiennes » par l’historien et géographe grec Hécatée de Milet (550-480 av. J.-C.), qui précise qu’elle était habitée par des Ibériens (Géorgie actuelle), des Hyrcaniens (littoral sud de la Caspienne), des Mèdes, des Scythes, des Grecs et des Arméniens.

Plus tard, Derbent fut souvent identifié aux « portes d’Alexandre », une barrière légendaire prétendument construite par Alexandre dans le Caucase pour empêcher les populations « non civilisées » du Nord (généralement associées à Gog et Magog) d’envahir les terres du Sud.

La citadelle de Derbent.

Le nom actuel de la ville entra en usage à la fin du Ve siècle ou au début du VIe siècle de notre ère, lorsque la ville fut rétablie sur ordre de Kavadh Ier, empereur sassanide de 488 à 496. Mais Derbent était déjà dans la sphère d’influence des Sassanides à la suite de leur victoire sur les Parthes et de la conquête de l’Albanie du Caucase par l’empereur Shâpour Ier (240-272).

Après la chute de l’Empire sassanide (651), les textes de géographes arabes mentionnaient la ville sous le nom de « Bâb al-Abwâb » (« Porte des portes »), mais aussi comme « Al-Bâb » (Porte) ou comme « Bâb al-Hadid » (Porte de fer). Un nom similaire signifiant également « Porte de fer » était utilisé par les peuples turcs, sous la forme de « Demir Kapi ».

Carte ancienne du mur du Caucase construit sous les Sassanides.

Histoire sassanide

Dans le Caucase du Nord, l’emplacement de Derbent sur une bande étroite de terre, large seulement de trois kilomètres, entre la mer Caspienne et les montagnes du Caucase, a toujours été considéré comme stratégique. Historiquement, cette position géographique privilégiée permettait à qui dirigeait Derbent de contrôler le trafic terrestre entre la steppe eurasienne et le Moyen-Orient. La seule autre traversée possible du Caucase était la gorge de Darial (en persan, Dar-e Alân, « Porte des Alains »).

Ville traditionnellement et historiquement iranienne, les premiers vestiges de l’habitat dans la région de Derbent datent du VIIIe siècle av. J.-C. Le site fut contrôlé par intermittence par des monarques perses, à partir du VIe siècle avant notre ère. Jusqu’au IVe siècle apr. J.-C., Derbent faisait partie de l’Albanie du Caucase, un royaume antique couvrant le territoire actuel de la République d’Azerbaïdjan, de la Géorgie et le sud de la République du Daghestan. À cette époque-là, ce royaume était une satrapie de l’Empire perse achéménide.

Kavad Ier, empereur sassanide de 488 à 496.

Au Ve siècle de notre ère, Derbent était également une forteresse frontalière et le siège d’un marzbân sassanide (garde-frontière). La ville fut rétablie sur ordre de Kavadh Ier, empereur sassanide de 488 à 496. C’est à cette période que la célèbre forteresse sassanide de Derbent fut construite. Les experts estiment que les murs de la forteresse avaient une hauteur de 20 mètres avec 30 tours du côté nord. La construction de la forteresse fut complétée sous le fils de Kavadh, l’empereur Khosrow Ier (531-579).

Aujourd’hui, la forteresse sassanide n’existe plus, et la célèbre forteresse de Derbent telle qu’elle se présente actuellement fut construite à partir du XIIe siècle sur l’emplacement de l’ancienne. Derbent était devenu un avant-poste militaire et un port important de l’Empire sassanide sur la mer Caspienne. Au cours des Ve et VIe siècles, Derbent fut également un centre important de propagation de la foi chrétienne dans le Caucase.

Khosrow Ier, empereur sassanide de 531 à 579.

Pendant les périodes où les Sassanides étaient distraits par la guerre avec les Byzantins ou les batailles prolongées avec les Héphtalites (Huns blancs) dans les provinces orientales, les tribus du nord réussirent à avancer dans le Caucase. La première tentative sassanide de fermer la route le long de la côte de la mer Caspienne à Darband se traduisit par la construction d’un grand mur de briques sous le règne de l’empereur sassanide Yazdegerd II (438–457).

De nombreux éléments de la langue des Sassanides, le moyen perse, furent absorbés dans le discours quotidien des populations locales du Daghestan et de Derbent. Certains d’entre eux restent encore dans leur langue. En fait, la « persanisation » de Derbent et du Caucase oriental, en général, peut être retracée sur de nombreux siècles, de l’époque de l’empereur sassanide, Khosrow I, à l’époque des Safavides (XVIe et XVIIe siècles), notamment sous Ismâïl Ier et Abbâs Ier le Grand. Après la construction des fortifications, Khosrow Ier dit qu’il avait déplacé « beaucoup de gens de Perse » à Derbent. Certains documents estiment qu’environ 3000 foyers venus de l’intérieur de l’Empire furent installés dans la ville de Derbent et les villages voisins. Le voyageur arabe d’Andalousie, Abou Hamed al-Gharnati (originaire de Grenade) visita Derbent en 1130 et témoigna que la ville était peuplée de nombreux groupes ethniques, dont une importante population de langue persane.

Derbent photographié au XIXe siècle.

La conquête arabe

En 654, la ville de Derbent fut envahie par les Arabes, qui l’appelèrent la « Porte des portes » (Bâb al-Abwâb) après leur invasion de la Perse. Les Arabes transformèrent la ville en un centre administratif important et commencèrent à propager l’islam dans la région. La présence de fortifications somptueuses de l’époque sassanide conduisit de nombreux historiens arabes à les inclure parmi les sept merveilles du monde. La forteresse de Darband était certainement la construction défensive sassanide la plus importante du Caucase et n’aurait pu être érigée sans l’existence d’un gouvernement central extrêmement puissant. En raison de sa position stratégique sur la branche nord de la Route de la soie, sous le règne des Arabes, la forteresse fut contestée par les Khazars, un peuple semi-nomade turc qui domina dès le VIIe siècle un vaste territoire qui pourrait correspondre à ce que sont aujourd’hui le sud de la Russie, le Kazakhstan occidental, l’Ukraine orientale, la Crimée, l’est des Carpates, ainsi que plusieurs autres régions de Transcaucasie telles que la République d’Azerbaïdjan et la Géorgie. Les Khazars réussirent à vaincre les Arabes et empêchèrent la progression de ces derniers vers le sud de la Russie.

La vieille ville de Derbent.

Avant de devenir le cinquième calife abbasside, Hâroun al-Rashid (calife de 786-809) fut nommé gouverneur d’Arménie et d’Azerbaïdjan. Il se rendit donc à Derbent, ville qu’il décrivit plus tard comme « siège des arts et du commerce ». Selon les historiens arabes, Derbent, avec une population de plus de 50 000 habitants, était, au début du IXe siècle, la plus grande ville du Caucase. Des milliers de soldats arabes, ainsi que les membres de leurs familles vivaient alors au Daghestan. À Derbent, ces Arabes venus essentiellement d’Irak et de Syrie construisirent une grande Mosquée du vendredi (Cüme mescidi, en azéri). Cette mosquée, construite vers 733, est la plus ancienne mosquée de la Fédération de Russie et de la CEI (Communauté des États indépendants) regroupant 10 des anciennes Républiques soviétiques (Azerbaïdjan, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Moldavie, Ouzbékistan, Russie, Tadjikistan et Turkménistan).

Avec l’affaiblissement de la domination arabe dans la région à la fin du IXe siècle, les Arméniens (anciens alliés des Sassanides) qui y vivaient avant l’invasion arabe réussirent à leur tour à établir un royaume arménien à Derbent, qui dura jusqu’aux premières années du XIIIe siècle.

Des Daghestanais photographiés au début du XXe siècle par Sergueï Prokoudine-Gorski (1863-1944), photographe russe, connu pour ses photographies couleur.

Les Chirvanchahs

La région du Chirvan se situe sur une plaine au nord de la Koura et à l’ouest de la mer Caspienne. Elle est voisine de la région d’Arran (située entre la Koura et l’Araxe, les deux grands fleuves de la République d’Azerbaïdjan) qui faisait partie du royaume des Chirvanchahs. Au nord, le territoire s’étendait jusqu’à la ville de Derbent.

Les Chirvanchahs avaient fondé une dynastie locale au Caucase, tantôt indépendante tantôt vassale. Ils régnèrent de 861 à 1538 pendant 677 ans. Les différentes lignées de Chirvanchahs régnèrent donc plus longtemps que toute autre dynastie du monde musulman. Vers la fin du VIIIe siècle, le Chirvan était sous la domination d’un arabe, Yazid ibn Mazyad al-Shaybani (mort en 801), nommé gouverneur par le calife abbasside Hâroun al-Rashid. Ses descendants gouvernèrent le Chirvan de manière quasi autonome, jusqu’à ce qu’en 861, Haytham ibn Khaled, un arrière-petit-fils de Yazid, profita de la faiblesse de la domination abbasside sur le Caucase pour se déclarer indépendant et se proclama Chirvanchah (en persan, Roi du Chirvan).

La citadelle de Derbent.

D’origine arabe, les Chirvanchahs furent vite persanisés et prétendirent même être des descendants des Sassanides, notamment de Khosrow Ier, surnommé « Nouchirvan Dâdgar » (Âme immortelle, le Juste). En effet, leur dynastie est connue pour son soutien aux grands poètes et écrivains de langue persane. Parmi les poètes persans les plus célèbres au service de la cour des Chirvanchahs, il faut citer Khaqâni du Chirvan (1126-1199). Nezâmi de Gandja (1141-1209) qui est sans aucun doute l’une des figures les plus brillantes de la poésie classique persane, n’était pas un poète de cour. Il dédia pourtant quelques-unes de ses grandes œuvres aux princes de différentes dynasties locales du Caucase. Nezâmi fut soutenu à la fois par plusieurs dirigeants rivaux du Caucase, dont les Seldjoukides, les Atabegs d’Azerbaïdjan, les Atabegs de Maragheh et les Chirvanchahs. Il appréciait la protection de divers dirigeants et princes, mais évitait la vie de cour. En 1192, Nezâmi dédia Leyli et Madjnoun à Abou Muzaffar Chirvanchah Akhsatan Ier.

En 1437, une jeune lignée de Chirvanchahs s’installa à Derbent et y fonda une nouvelle branche de la dynastie. Cette branche « derbendite » hérita du trône du Chirvan au XVe siècle. Au début du XVIe siècle, le royaume du Chirvan fut conquis par Shâh Ismâïl Ier, fondateur de la dynastie des Safavides. Ainsi, Derbent s’intégra de nouveau au territoire iranien.

La guerre russo-persane de 1722-1723

Après la reprise du Daghestan par les Safavides, Derbent resta sous la domination iranienne jusqu’en 1722 (une quinzaine d’années avant la chute de la dynastie des Safavides en 1736).

La guerre russo-persane de 1722-1723, connue dans l’historiographie russe, fut déclenchée par l’Empire russe de Pierre Ier le Grand (1682-1725) contre l’Empire des Safavides en déclin. Le but du tsar était d’étendre l’influence russe dans la Caspienne et la région du Caucase pour empêcher que les Ottomans ne profitent de la faiblesse des Safavides pour s’emparer de ces régions. La ville de Derbent fut prise par les Russes le 23 août 1722 pendant la première phase des invasions russes. Pierre Ier donna l’ordre de l’installation des soldats russes dans les fortifications de Derbent. Dans la deuxième phase du conflit, l’armée russe prit Bakou, et peu de temps après la ville de Chirvan ainsi que les trois provinces iraniennes sur la côte sud de la mer Caspienne.

Le musée d’histoire et d’architecture de Derbent.

La guerre coûta très cher aux deux parties : l’Iran perdit des pans de ses territoires, tandis que la Russie subissait à son tour de lourdes pertes humaines. Sur les 61 039 soldats russes qui participèrent à l’expédition, 36 663 furent tués. En outre, de graves dommages furent infligés par les Russes aux zones occupées.

Pierre Ier était déterminé à conserver à tout prix les territoires iraniens nouvellement conquis dans le Caucase et le nord de l’Iran, mais il mourut au début de l’année 1725. Les Russes continuèrent à occuper les territoires iraniens du Caucase du Nord, du Caucase du Sud et du littoral sud de la Caspienne (les trois provinces actuelles du Guilan, du Mazandéran et du Golestan) pendant neuf à douze ans. En 1732, la situation changea en Iran où Nader Shah, alors général de l’armée safavide, commença peu à peu à prendre le pouvoir dans le pays.

Une mosquée de Derbent.

Le traité de Resht fut signé entre l’Empire russe et l’Empire safavide à Rasht le 21 janvier 1732. Selon ce traité, la Russie renonçait à toute revendication sur les territoires au sud du fleuve Koura (aujourd’hui, République d’Azerbaïdjan). Le traité portait aussi sur le retrait russe des provinces de Guilân, Mâzandarân et d’Astarâbâd (aujourd’hui, Golestân) conquises par Pierre Ier.

Le traité de Ganja fut conclu entre les deux parties le 10 mars 1735 près de la ville de Ganja. Ce traité établit une alliance défensive irano-russe contre l’Empire ottoman qui avait subi une défaite lors de la guerre ottomano-perse de 1730-1735. Le gouvernement russe accepta de se retirer du reste des territoires iraniens au Caucase, au nord du fleuve Koura, y compris des villes de Derbent et de Bakou.

La Grande mosquée de Derbent.

Le Khanat de Derbent

Après la mort de Nâder Shâh en 1747, de nombreux khanats virent le jour au Caucase sous la dynastie iranienne des Afchars. Ces khanats jouissaient, chacun à un niveau différent, de l’autonomie par rapport au gouvernement central des Afshârides, puis des Qâdjârs. Le Khanat de Derbent correspondait au sud du Daghestan actuel et la ville de Derbent était sa capitale. Le Khanat de Derbent ne dura pas longtemps, car en 1765, le khan de Quba conquit Derbent et annexa son khanat. Derbent dut attendre jusqu’en 1799 pour redevenir un khanat indépendant sous la dynastie des Qâdjârs (1786-1925).

Pierre Ier de Russie à Derbent en 1722.

L’annexion russe (1813)

En 1806, lors de la guerre russo-persane de 1804-1813, le khanat de Derbent fut occupé par les troupes russes. Selon le traité de Golestan signé le 12 octobre 1813, l’Iran fut contraint de renoncer au Khanat de Derbent à la Russie.

Mausolée de Nezâmi à Gandja (République d’Azerbaïdjan).

Aujourd’hui, la population de la République du Daghestan s’élève à plus de 3 millions d’habitants (Derbent, plus de 130 000). Le Daghestan se caractérise par une diversité ethnique et linguistique exceptionnelle. La société est encore largement tribale et le taux de natalité est élevé contrairement à la plupart des autres parties de la Fédération de Russie. La population augmente donc rapidement. Le Daghestan est la République la plus hétérogène de la Fédération de Russie du point de vue culturel et linguistique. En effet, la population du Daghestan est un échantillon quasi complet de tous les groupes ethniques caucasiens. Selon le recensement russe de 2002, la population de Derbent se composait de 32,6% de Lezguiens, 31,7% d’Azéris, 15,4% de Tabassarans, 5,5% de Darguines, 5% de Russes, 2,9% d’Agules, 2% de Juifs des montagnes, et plusieurs autres groupes ethniques et linguistiques, assimilables aux plus grands groupes. Selon la constitution du Daghestan, le russe est la langue officielle de la République. Pourtant, treize autres langues sont reconnues comme langues de communication interethnique. La majorité de la population de Derbent est composée de sunnites, sauf les Azéris qui sont de confession chiite. De petites minorités chrétienne et juive vivent également dans la ville.

Palais des Chirvanchahs à Bakou (République d’Azerbaïdjan).

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