N° 4, mars 2006

Entretien avec P. Stocker, le représentant de la Croix-Rouge en Iran

Le Comité International de la Croix-Rouge veut être plus inter-culturel


Shâhin Ashkân


Interviewer un responsable du Comité International de la Croix-Rouge n’est pas chose aisée car (neutralité oblige) il se doit d’être discret. "J’ai toujours à cœur que mes propos n’entravent pas nos actions humanitaires. " me confie M. Peter G. Stocker, chef de mission du CICR en Iran. Pourtant, cet homme qui a 27 ans d’expérience au sein de son institution, souhaite " maintenir une ouverture et un dialogue sur les situations difficiles dans lesquelles le CICR et le gouvernement iranien collaborent." Cet entretien va nous permettre de mieux connaître l’organisation, son évolution ainsi que ses relations, parfois houleuses dans le passé, avec l’Iran.


A propos du CICR

Le CICR est l’abréviation du Comité International de la Croix-Rouge. Cette organisation, fondée en 1863, se veut neutre, impartiale et indépendante. Son but est d’apporter son soutien aux victimes de la guerre et des violences internes. L’organisation oriente et coordonne les activités d’aides internationales exercées par des comités nationaux dans des situations de conflit. En promouvant et renforçant les droits et les principes humanitaires internationaux, elle essaie de diminuer les souffrances des populations.

Peter G. Stocker


Peter G. Stocker a rejoint le CICR en 1978. Il a exercé ses activités, en tant que délégué et chef de délégations, dans différents points de crise qui l’ont entraîné du Soudan au Salvador, au Nicaragua, au Mozambique, en Somalie, en Afghanistan et en ex-Yougoslavie. Depuis trois ans, il est le chef de la délégation en Iran.

J’ai été cordialement accueilli dans son bureau décoré de plusieurs tableaux sur le motif de l’ange. Apparemment, c’est un thème qui le passionne. “Au 20ème siècle, les anges étaient oubliés, mais il a été dit que le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas, et les anges font partie intégrante de cette dimension”. Après avoir montré l’ange Michel, il attire mon attention sur une autre icône et explique avec un plaisir certain : “Celui-ci, c’est Gabriel, l’ange qui a parlé avec le prophète Mohammad.”

Shahin Ashkan : Monsieur Stocker, je vous remercie de nous consacrer une partie de votre temps. Si vous le permettez, j’aimerais que nous parlions d’abord du passé du CICR en Iran. Mon premier souvenir d’une intervention de votre institution dans mon pays remonte à 1976. Le président Jimmy Carter venait de se faire élire dans une Amérique traumatisée par la guerre du Vietnam. La promotion des Droits de l’Homme était le slogan principal de sa campagne électorale. Je me rappelle très bien que, lorsqu’une équipe du CICR a visité pour la première fois les prisonniers torturés par la Savak, l’homme de la rue ironisait : " C’est le vent Carter qui a soufflé. " Les Iraniens se demandaient pourquoi cette intervention avait été si tardive et jusqu’à quel point vos champs d’actions humanitaires dépendaient des volontés des grandes puissances ?

Peter Stocker : Cette période à laquelle vous faites référence appartient, pour moi, à un passé lointain et je ne me sens pas vraiment bien placé pour en parler. Mais, au-delà des circonstances dans lesquelles mes collègues se sont rendus en Iran, je ne peux mettre en doute la nature de leur action qui était sincère et strictement humanitaire. Pour ma part, le passé sur lequel je pourrais me prononcer se situe au début de la guerre Iran-Irak.

S.A. : Il se trouve que, pendant la guerre, le gouvernement iranien a reproché à votre institution de ne pas avoir fait preuve d’impartialité. L’atmosphère était donc toujours empreinte de méfiance.

P.S. : Je ne dirais pas méfiance, mais plutôt réserve, la conséquence d’un manque de confiance et d’acceptation mutuelle liée à cette période difficile des années de guerre. Il est évident qu’à cette époque, nous ne nous comprenions pas. Pour ma part, je crois que nous devons, sur ce sujet, adopter une vue critique et constructive.

S.A. : Toujours est-il que le CICR quitte l’Iran en 1992 pour n’y revenir que neuf ans plus tard. Comment expliquez-vous ces neuf années d’absence du CICR ?

P.S. : Je dois rappeler que les contacts n’ont jamais été rompus entre nous. Pendant toutes ces années, les collaborations et le dialogue entre le Gouvernement iranien et le Comité ont été maintenus par notre siège à Genève et la mission permanente de l’Iran auprès de l’ONU.

Le retour du CICR en Iran, en 2001, était lié à la guerre en Afghanistan. Le Comité était arrivé à la conclusion que l’Iran est une plate-forme capitale pour le soutien logistique de ses opérations humanitaires en Afghanistan. Malgré toutes les réticences que le gouvernement pouvait avoir par rapport à l’activité de notre institution en Iran et après presque dix ans d’absence, nous avons été autorisés à installer notre site logistique à Machhad. L’Iran nous a également autorisé à créer une structure située dans la région Ouest d’Ouroumyeh et ensuite à Kermânchâh. Aujourd’hui, nous bénéficions d’un excellent soutien de la part du gouvernement et nous avons un dialogue franc, transparent et constructif.

S.A. : Monsieur Nourbala, président de la Société Nationale du Croissant Rouge, a expliqué dans une interview, qu’en tant que psychiatre, il est convaincu que l’on devrait toujours donner la priorité à la prévention. Quelle place donnez-vous à la prévention et jusqu’à quel point avez-vous été préventif dans cette partie du globe qui comprend deux " super foyers de conflit" que sont l’Irak et l’Afghanistan ?

P.S. : J’adhère aux propos du Dr Nourbala, président d’une association avec laquelle nous avons une relation privilégiée. Pour nous, la meilleure prévention, c’est l’établissement d’un dialogue vrai et constant. Pour cela, il faudrait que nous soyons plus à l’écoute. Prévenir, c’est également donner aux autorités les moyens d’être présents et actifs dans le domaine des droits humanitaires.

Pour ce qui concerne l’Afghanistan et l’Irak, l’établissement d’une base à Kermânchâh et à Machhad ont été des contributions importantes et découlent de ce dialogue que nous avons entamé avec les autorités iraniennes. Nos sites au Pakistan et en Jordanie font aussi partie de cette stratégie d’aide humanitaire.

S.A. : Le CICR a été fondé en Occident. Même si ses valeurs sont universelles, les orientaux ont toujours soupçonné votre institution d’avoir une tendance culturelle occidentale.

P.S. : Dès mes premières années d’expérience au CICR, j’ai pris conscience des principes fondamentaux que défendait mon institution et j’ai acquis la conviction qu’ils étaient justes. Ces principes sont universels, ils mettent en valeur la dignité humaine et cette dignité est vitale pour tous les êtres humains, qu’ils soient Orientaux ou occidentaux. Nous ne voulons pas être perçus comme une organisation qui fonctionne avec une seule vision occidentale. Dans ce souci, nous avons ouvert nos portes, depuis quelques années, à un personnel international, notre institution s’est ainsi enrichie de cultures et de modes de pensée différents.

S.A. : Vous parliez d’écoute. L’Occident n’a-t-il pas des lacunes dans ce domaine ?

P.S. : Je pense que l’Occident a un besoin urgent d’apprendre ce qu’est l’écoute. Nous devons apprendre à accepter une idée opposée ou différente de la nôtre. Un vrai dialogue demande le partage. Si on cherche le partenariat, on doit accepter de partager. Il n’y a pas de véritable partenariat sans appropriation. Le véritable partenariat devient effectif lorsque l’autre se sent également " propriétaire " du projet dans lequel il est impliqué. C’est alors qu’il peut se voir à la fois partie et responsable des solutions. Cela nécessite évidemment d’établir une relation de confiance. Dans le fond, ce que nous voulons, c’est influencer les décisions, mais également être influencé dans nos décisions.

S.A. : Depuis le 11 septembre, le CICR a publié une multitude d’articles et animé des séminaires sur le thème de la religion. Nous vivons dans une époque où certaines tendances religieuses se sont déclarées la guerre. Comment votre organisation, qui n’est pas exempte de principes religieux, vit-elle cet antagonisme ?

P.S. : Permettez-moi de nuancer vos propos. Les guerres ont été déclarées non pas par des religions, mais par des gens ou des partis qui se réfèrent à des tendances religieuses.

Notre institution n’a pas, a proprement parlé, de fondements religieux, mais les valeurs que nous défendons et promouvons plongent leurs racines dans les religions. C’est pourquoi nous nous devons d’encourager les débats qui mettent en lumière le respect que portent toutes les religions aux principes humanitaires.

L’Iran chiite occupe une place importante dans le monde de l’islam. Nous avons tant à apprendre aussi bien de vos croyances que de votre perception de l’humanitaire. Avec le " Hosé Elmié Qom ", nous avons pris l’initiative d’organiser un séminaire sur le thème de "L’islam et les droits internationaux humanitaires." Dans ce projet, nous sommes partenaires avec le Croissant Rouge iranien et avons le soutien de plusieurs institutions religieuses.

S.A. : Quelle a été l’évolution de votre institution ces dernières années ?

P.S. : Depuis bientôt 15 ans, nous avons multiplié les efforts pour progresser vers plus d’inter culturalisme. Dans cette perspective, l’Iran est un pays très important, tant par sa situation géographique que par la diversité des cultures représentées qui s’étendent de l’Asie Centrale au Moyen Orient. D’autres changements sont intervenus dans notre institution comme une internationalisation de notre personnel, auquel j’ai déjà fait allusion, et une plus grande responsabilisation de nos collègues nationaux.

S.A. : Le peuple irakien vit des moments difficiles, compte tenu des conditions de sécurité, avez-vous les moyens de venir en aide aux victimes ?

P.S. : En octobre 2003, notre délégation à Bagdad a été attaquée et les difficultés liées à la sécurité de notre personnel se sont multipliées. Nous avons été forcés de réduire notre présence et nos mouvements et avons, par conséquent, restreint nos activités depuis Kermânchâh. Mais nous espérons que, dans un avenir proche, en nous appuyant sur un réseau à l’intérieur du pays, nous pourrons intensifier nos activités d’assistance et de protection de la population civile et des prisonniers.

Vu les circonstances du conflit, le support et les contacts des différents pays limitrophes jouent un rôle important pour nos collègues. Mais pour que cette assistance porte des fruits, il faut impérativement qu’elle soit en synchronisation avec une direction installée à l’intérieur de l’Irak. Notre défi dans ce pays est de mener notre action sans être rejetés et ne pas devenir la cible des insurgés.

S.A. : Ma dernière question concerne vos souhaits pour l’avenir de votre organisation et sa relation avec l’Iran ?

P.S. : Je souhaite que mon comité poursuive sa démarche dans ce processus vers l’intero culturalisme. L’Iran peut nous aider. Je suis persuadé qu’avec la qualité du dialogue que nous avons instauré, nous allons aboutir à une relation de confiance mutuelle.

S.A. : Monsieur Stocker, je vous remercie du temps que vous m’avez accordé.

P.S. : C’est moi qui vous remercie de votre persévérance et de l’intérêt que vous avez manifesté.

Le comité international de la Croix-Rouge, dans son dernier bilan fait état de 79 pays membres permanents. En 2004, les représentants du comité international de la Croix-Rouge ont visité 571503 prisonniers dans 2435 lieux de détention dans 80 pays. Leurs activités comprennent également les réunions des familles séparées par les conflits, des services d’hygiène, l’eau et l’écologie, l’assistance aux handicapés, et…la communication. 470 millions de personnes ont consulté le site web du Comité International de la Croix-Rouge en 2004.


Les activités du CICR aujourd’hui en Iran

Coopération avec le Croissant Rouge Iranien

-Promotion des lois internationales humanitaires en collaboration avec les universités

-Renforcement des relations avec le Croissant Rouge

-Éducation au risque de mines

-Dialogue et collaboration avec le Hawza

-Poursuite de la collaboration avec les autorités pour les dossiers ouverts de la guerre Iran-Iraq et propositions de solutions pour les "Personnes Disparues".

Protection

- Rétablissement du contact entre les familles en Iran et leurs proches en Iraq et Afghanistan

- Assistance aux réfugiés afghans afin de les réunir avec leurs familles hors de l’Iran

- Poursuite de l’action et assistance pour le rapatriement volontaire des ex-membres des Modjahedines en Irak.

- Fournir aux ex-prisonniers de la guerre des certificats de détention.

Assistance

- Soutenir les actions du CICR en Irak, Afghanistan et dans les pays de l’Asie centrale dans leurs besoins en logistique et matériels fournis par des sources locales.


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