N° 4, mars 2006

Fenêtre ouverte sur Karbala


Esfandiar Esfandi


Photos : M. GHARDASHPOUR

Je suis enfin arrivé Fabrice. J’ai attendu trois jours avant de me décider à t’écrire. Non pas par paresse. Plutôt en raison de circonstances exceptionnelles. Je devrais normalement, comme tout nouvel arrivant qui peine à contenir le flot d’images qui le submerge, enchaîner tableau sur tableau, anecdote sur anecdote. Peut-être devrais-je également te parler de l’accueil que l’on m’a réservé ; ma famille au grand complet, et tous les autres que je ne reconnaissais plus, que je n’avais jamais vu, ceux que je ne connaîtrai jamais, amis de la famille, amis d’amis, avec lesquels nous n’irons pas au-delà d’une poignée de mains (malgré tout sincère) et d’un sourire (malgré tout bien dessiné). De tout cela, nous parlerons longuement, car j’aurais beaucoup à dire. Je ne connais pas ce sol que pourtant je reconnais comme s’il m’avait fait. Je reconnais les lieux, les objets, les paroles. Tout est si familier. A l’aéroport déjà, rien que du déjà vu ; dans mes rêves, à la télévision française (qui parfois me faisait l’aumône de quelques images, d’un coin de rue de Téhéran). Mais voilà, j’ai parlé de circonstances exceptionnelles avant de rebondir comme à mon habitude, vers " des contrées où la parole se perd ". Dans le hall de Mehrabad, j’ai vu les noires banderoles du deuil. Partout j’ai lu le nom démultiplié du " Prince des Martyres " al-Hossein îbn ’Ali. Le hall de l’aéroport avait des allures de portique ; la douane, une arche commémorative par où le voyageur entrait dans l’événement, recevait l’invite de l’Achoura.

Avant de continuer mon récit plus avant, permets-moi cependant de t’apporter quelques éclaircissements sans lesquels mes propos iraient se perdre dans " des contrées où les paroles ne portent pas". Le 10 octobre 680, Hossein et ses quelques dizaines de compagnons affrontèrent l’armée d’Ibn Ziyâd. On attendait du deuxième fils de Ali et de Fatima qu’il prêta serment d’allégeance à Yazid , deuxième calife de la lignée des Omeyyades. Le combat, fit rage. L’Imam et ses alliés périrent, Hossein(S.) fut décapité et sa tête portée en triomphe à Damas. De cet événement, fondateur pour l’islam Chiite, nous avions longuement parlé. Souviens-toi aussi de ce conteur qui un jour, sur les quais, évoqua pêle-mêle, avec entrain, d’autres récits, historiques ou légendaires ; ceux de l’Afrique sub-saharienne, des pays nordiques, de l’Australie et de ses aborigènes. Il boucla son tour d’horizon en nous retraçant les grandes lignes de la tragédie de Kerbala. Il n’était pas musulman. Je crois qu’il n’était même pas croyant. Je me souviens cependant qu’il mit tout son cœur pour nous raconter, avec force détails, le face-à-face épique de l’Imam dont l’écho reste particulièrement vivace au sein des communautés chiites du monde entier, en particulier dans mon pays d’origine. Je connaissais les événements rapportés par notre narrateur. Je les connaissais sans avoir jamais foulé le sol iranien. Je les connaissais pour les avoir maintes fois entendus, par bribes, de la bouche de mes compatriotes franco-iraniens. Le récit du martyre de Hossein raconté par cet improbable conteur nous avait, souviens-t-en…interpellé. Ce fut la première et la dernière fois que j’eus l’occasion d’entendre, de la première jusqu’à la dernière lettre, le récit de l’Achoura. Et dire que ma première visite coïncide avec ce deuil plusieurs fois centenaires…

A mon arrivée à la maison, je me suis très vite débarrassé de mes valises, j’ai embrassé toute la maisonnée et j’ai décidé d’accompagner un de mes cousins à la mosquée du quartier. Je voulais me faufiler sans transition au cœur de l’événement. C’était la nuit de Tassoua. Hommes, femmes et enfants se dirigeaient en masse vers la mosquée. Déjà les visages me semblaient fatigués. Nous leur emboîtâmes le pas. La mosquée brillait de mille feux au bout de l’avenue. Nous arrivâmes sur son perron. Je me déchaussais le cœur battant et j’entrai dans le sillage de mon cousin, lui tout de noir vêtu, moi en marron et bleu- marine. Posant les genoux à terre, je me recroquevillais sur moi-même espérant ainsi, naïvement, masquer les couleurs "criardes" de mes vêtements. Nous arrivions en fait au beau milieu de la célébration. Tous étaient venus pour commémorer la triste date. Mieux, pour revivre le martyre de l’Imam, à la manière de ceux parmi les chrétiens qui suivent une fois l’an le chemin de croix de leur seigneur le Christ. Tous prêtaient l’oreille à la voix rocailleuse et aguerrie du conteur qui psalmodiait son récit en l’enveloppant de gestes amples. Des centaines de regards le fixaient intensément, s’agrippaient à sa parole. Les cœurs battaient à l’unisson. Les larmes montaient aux yeux quand le narrateur évoquait la souffrance de Hossein et des siens. Les sanglots se mêlaient aux vibrations continues des gorges plaintives. Je me mêlais pour ma part au cercle, entraîné par l’émoi populaire. Je cherchais le visage invisible de L’Imam al-Hossein Ibn Ali, mon Imam…

Fatigué, je quittais la mosquée au bout de trois bonnes heures. J’étais pris de vertige. Trop d’émotions dont j’essayais, tant bien que mal, de démêler les fils. C’était en somme mon premier contact (fulgurant comme un chant qui vous terrasse) avec ma terre natale. En un clin d’œil, je venais de mesurer, dans ma chaire, l’impact de nos traditions sur notre conscience collective…une légère brise soufflait à l’entrée de la mosquée. Malgré l’hiver, nous avions chaud. J’allais m’asseoir sur le bord de la chaussée. Je regardais passer mes compatriotes. Nombreux nous étions, et tristes étaient nos regards en cette nuit de deuil. Tristes nous étions par million ce soir-là. La nuit prochaine, c’était l’Achoura, et nous étions déjà demain… Une femme vînt à passer devant moi. Elle portait un tchador noir, auquel était accroché, de toute la force de son minuscule poing, un petit garçon également vêtu de noir. Il devait avoir dans les quatre ans, en tout et pour tout. Il était agrippé au tchador de sa mère qu’il n’aurait lâché, pensais-je en souriant, pour rien au monde. Mère et fils passèrent devant moi, elle, filant droit devant, lui, derrière elle, ballotté de droite à gauche. Le petit se tourna alors vers moi et me regarda en arborant un magnifique sourire (peut-être se moquait-il de moi). Nous nous sommes regardés quelques instants. Il portait au front un bandeau rouge avec marqué dessus le saint nom de notre Saint Imam, Hossein, prince éternel des martyrs. Sans doute son innocence évoqua-t-elle en moi le souvenir du vénéré Ali Asghar, dernier-nées de l’Imam. Sans doute… car, en le regardant s’éloigner, j’ai beaucoup pleuré.

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2 Messages

  • Fenêtre ouverte sur Karbala 19 janvier 2010 01:01, par jalaledin

    Sans doute ALIMAM ALHUSSEIN est le prince eternel des martyrs.
    Mais on ne peut pas dire le mot _ souvenir_ car KARBALAA est toujours vivant dans nos coeurs.
    KARBALAA represente la beaute et la gloire de l amour divine.

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  • Fenêtre ouverte sur Karbala 20 février 2017 02:46, par ELHADJ AHMED DEYNA

    QU ALLAH GARDE DANS SAINT PARADIS NOS MARTYRS LE KHALIF ALY SES DESCENDANTS ELHOUSSEIN ELHACEN LES DESCENDANTS DE NOTRE PROPHETE MOHAMED PSL ET MON PERE LE SAINT AHMED OULD AHMED ELY DERNIER MARTYR DES CHERIFIENS ASSASSINE ET DECAPITE BRULE PAR DES CRIMINELS CHARTANS SORICIERS ET VOILA LE CHATIMENT DANS LE DERNIER MONDE DE CES CRIMININELS .

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