N° 60, novembre 2010

L’Occident et la pensée de Mollâ Sadrâ


Seyyed Hossein Nasr
Traduit et adapté par

Samira Fakhâriyân


Les lacunes des études orientalistes sur l’évolution de la civilisation islamique

La plupart des Occidentaux considèrent la civilisation islamique comme une civilisation ancienne qui a influencé, à une certaine époque, le destin de leur civilisation puis a ensuite disparu peu à peu. Jusqu’à une époque récente, beaucoup de chercheurs étudiaient la civilisation islamique et le savoir qu’elle a produit comme on étudie Babylone ou l’Egypte antique – c’est-à-dire comme si elle n’avait plus aucun représentant vivant et qu’il fallait connaître cette civilisation uniquement au travers de documents et manuscrits historiques.

Buste de Mollâ Sadrâ

En outre, la plupart des orientalistes et historiens européens ont longtemps seulement pris en compte la partie des connaissances islamiques qui a influencé la philosophie et la science en Occident. Ils ne considéraient donc pas la culture islamique comme une chose ayant une valeur en soi. C’est pourquoi dans les cours d’histoire de la philosophie de la plupart des universités européennes et américaines, dans la partie qui concerne l’islam, on commence par Kindi, Fârâbî et Avicenne et on finit par Averroès, sans citer ou très peu Sohrawardi, Qotb al-Din al-Shirâzi, Mirdâmâd ou Mollâ Sadrâ. Et si l’on parle de Nasir ad-Din Tûsi, c’est grâce à ses écrits dans le domaine des mathématiques et des sciences expérimentales, et non à cause de la valeur de ses œuvres philosophiques. Dans les plus importants ouvrages européens sur l’histoire de la philosophie islamique, on n’a donc longtemps parlé que des penseurs péripatéticiens, et uniquement même dans la mesure où leur pensée a influencé la philosophie européenne. Ainsi, malgré certaines recherches réalisées à ce sujet, la philosophie de Mollâ Sadrâ reste toujours inconnue et aucune recherche complète sur les principes de sa pensée n’a été publiée dans une langue européenne. Par conséquent, non seulement le nom de Mollâ Sadrâ mais aussi les noms de la plupart des philosophes et des mystiques islamiques qui ont vécu après le XIe siècle notamment Sohrawardi, Nasir ad-Din Tûsi (en tant que philosophie), Qotb al-Din al-Shirâzi, Mirdâmâd, et les disciples de l’école de Mollâ Sadrâ dont Mollâ Mohsen Feyz Lâhidji ou Mollâ Hâdi Sabzevâri ont été "omis" de l’histoire de la philosophie islamique. Ce n’est que récemment, notamment à la suite de la crise morale en Occident, que l’attention des chercheurs a de nouveau été attirée sur la philosophie et la mystique orientales. Cependant, encore aujourd’hui, dans la plupart des recherches, on essaie de comprendre la pensée islamique à travers l’évolution de la pensée européenne. Ainsi, les scientifiques européens qui ont essayé d’étudier les pensées et les croyances des philosophes et mystiques de point de vue des musulmans sont très peu nombreux.

Mollâ Sadrâ dans les récits de voyage des touristes occidentaux

Jusqu’à la seconde partie du XXe siècle, la connaissance des Européens de Mollâ Sadrâ se limitait à un ou deux courts traités et des allusions à son sujet dans certains livres. La plupart des voyageurs qui vinrent en Iran après l’époque safavide et qui s’intéressaient à la culture scientifique et religieuse de l’Iran, connaissaient la renommée de Mollâ Sadrâ dans les centres intellectuels du pays. Certains d’entre eux ont d’ailleurs cité le nom de Mollâ Sadrâ et de son école de pensée dans leurs œuvres. L’une des plus anciennes allusions concernant Mollâ Sadrâ faite par un européen se trouve dans le récit de voyage de Thomas Herbert qui visita Shirâz en 1626 : « Shirâz a une école où l’on enseigne la philosophie, l’astronomie, les sciences naturelles, l’alchimie et les mathématiques et qui est la plus célèbre école de l’Iran », écrit-il à propos de l’école d’Allâhverdi Khân où Mollâ Sadrâ enseignait. Cependant, comme les autres voyageurs et représentants politiques qui vinrent en Iran dans les siècles précédents, Herbert ne prêtait pas une attention particulière à la philosophie et au mysticisme et ne se souciait pas de connaître en détail les différents courants de pensée des philosophes.

L’une des personnes les plus perspicaces qui voyagea en Iran à l’époque qâdjâre fut le comte de Gobineau. Contrairement à la majorité des voyageurs de son époque, c’était un homme lettré et il s’intéressait à la philosophie ainsi qu’aux sciences théoriques. Gobineau a ainsi rédigé plusieurs œuvres sur l’Iran et ses pays voisins qui sont toutes devenues célèbres en Europe. Dans l’un de ses ouvrages intitulé Les religions et les philosophies dans l’Asie centrale, il évoque ce qu’il a appris sur les philosophes et les savants iraniens, et cite un certain nombre de philosophes dont Mollâ Hâdi Sabzevâri, qui était vivant à l’époque. Gobineau était conscient de l’importance des idées et de l’influence considérable de Mollâ Sadrâ en Iran. Il a ainsi étudié et évoqué l’ensemble de ses disciples en Iran à l’époque qâdjâre. Bien qu’il ait commis de nombreuses erreurs dans son interprétation des fondements même des idées de Mollâ Sadrâ, ses travaux n’en demeurent pas moins importants en ce qu’ils constituent la première étude relativement détaillée sur l’influence et la personnalité de ce philosophe dans une langue européenne. Selon Gobineau, le plus grand rôle de Mollâ Sadrâ est d’avoir fait revivre une philosophie ancienne à l’époque où il vivait. Ce dernier souligne également l’importance de cette philosophie, qui non seulement se répandit dans toutes les écoles de l’Iran, mais arriva également à trouver sa propre place aux côtés de la théologie dogmatique. Selon lui, Mollâ Sadrâ contribua à ressusciter la philosophie islamique après la ruine que l’attaque mongole avait suscitée.

L’absence de connaissance de Mohammad Iqbâl à propos de la théosophie transcendantale (al-hikmat al-mota’âliyyah) de Mollâ Sadrâ

A l’époque contemporaine, davantage d’attention a été portée à Mollâ Sadrâ et à ses idées en Europe, qui furent présentées dans quelques ouvrages. Néanmoins, la plupart de ces écrits comportent des erreurs considérables de compréhension. Au début du XXe siècle, Mohammad Iqbâl, célèbre poète et philosophe pakistanais qui était à l’époque en train de passer son doctorat dans les universités de Cambridge et de Munich, écrivit un traité intitulé Le développement de la philosophie en Iran. Dans cette œuvre, il parla longuement de Sohrawardi, d’Abd al-Karim al-Jili et de Mollâ Hâdi Sabzevâri et fit aussi allusion à Mollâ Sadrâ. Néanmoins, étant donné qu’il considérait Mollâ Hâdi Sabzevâri comme le commentateur de la philosophie de Mollâ Sadrâ, il parla avant tout de lui et il ne consacra qu’une page à Mollâ Sadrâ. Ce qui est étonnant dans cette courte étude est que Mohammad Iqbâl, sans doute du fait de son ignorance de certains aspects de l’histoire récente de l’Iran, écrit que la philosophie de Mollâ Sadrâ fut à l’origine des premières théories du babisme, alors qu’il n’en est rien. En réalité, il faut chercher les origines de cette secte dans les pensées des Sheykhis. La confusion de Iqbâl est peut être due au fait qu’Ahmad Ahssâ’i, son fondateur, étudia la philosophie de Mollâ Sadrâ avec beaucoup de ferveur et écrivit des commentaires sur ses œuvres.

Quelques années après la parution du livre d’Iqbâl, l’un des plus célèbres orientalistes allemands, Max Horten, écrivit plusieurs œuvres sur la philosophie islamique et évoqua Mollâ Sadrâ dans certains d’entre eux. Il consacra même deux parties de ses traités à l’analyse de ses idées et à la traduction de certains de ses écrits. Contrairement aux autres orientalistes, Horten n’a pas limité la philosophie islamique à l’école péripatéticienne. Il connaissait l’existence de l’école ishrâqi (théosophie des lumières) et la pensée de Sohrawardi, et il étudia Mollâ Sadrâ en ce basant sur le point de vue de cette école – non sans commettre certaines erreurs et imprécisions. Selon lui (et à tort), la philosophie de Mollâ Sadrâ et celle de Sohrawardi sont un même système, la seule différence étant que dans la théosophie de Mollâ Sadrâ, l’être remplace la lumière de la théosophie de Sohrawardi.

Il est également fait allusion à Mollâ Sadrâ et à ses œuvres dans les histoires détaillées de la philosophie écrites par les Européens au cours du XXe siècle. Dans son ouvrage intitulé L’histoire de la littérature persane, Edward Browne Granville mentionne le nom de Mollâ Sadrâ ainsi que certains de ses écrits. Dans son ouvrage consacré à l’histoire de la littérature arabe, Brockelman a inséré les titres de plusieurs écrits de Mollâ Sadrâ et a référencé les exemplaires existants dans les différentes bibliothèques, en particulier celles de l’Inde. Cependant, il a commis la même erreur qu’Iqbâl en affirmant que les idées de Mollâ Sadrâ aient influencé le babisme. Il faut également souligner que ni Browne ni Brockelman n’étaient des philosophes, et qu’ils ont abordé les textes philosophiques et mythiques plutôt sous un angle littéraire. Leurs ouvrages étant bien connus dans les milieux intellectuels et littéraires de l’époque, ils ont néanmoins contribué à davantage faire connaître le nom de Mollâ Sadrâ en Europe.

Le rôle d’Henry Corbin dans la diffusion de la connaissance de la philosophie islamique en Occident

Aucun chercheur européen n’a autant contribué à la recherche et à la diffusion des pensées des écoles philosophiques islamiques après l’attaque mongole en Europe que Henry Corbin. Il eut aussi un rôle central en traduisant certains écrits de Sohrawardi et de Mollâ Sadrâ. Corbin avait une excellente connaissance des textes philosophiques et mystiques de l’islam. Il commença ses recherches philosophiques avec la philosophie de Heidegger et la phénoménologie d’Husserl, dont la méthode l’aida ensuite à aborder les textes de philosophie islamique. C’était donc un philosophe à part entière, et non un simple historien de la philosophie. Si un grand nombre de ses recherches concerne la théosophie de la lumière de Sohrawardi, il a publié des travaux sur Ibn Arabi tels que L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ’Arabi ou encore sur la théosophie de Mollâ Sadrâ.

Au vu de l’attention renouvelée que l’on prête aujourd’hui en Occident à la philosophie islamique, nous espérons que le nom et la pensée de Mollâ Sadrâ trouvera peu à peu la place qui lui est due aux côtés de ceux de Fârâbî et Avicenne.

Ce texte est issu de l’ouvrage : Nasr, Seyyed Hossein, Ma’âref-e eslâmi dar jahân-e mo’âser (Connaissances islamiques dans le monde actuel), Sherkat-e sahâmi ketâb-hâye jibi.


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