N° 60, novembre 2010

Avicenne et la philosophie de la prophétie


Farzâneh Pourmazâheri


Avicenne a une place centrale dans la philosophie islamique, et a rédigé de nombreux traités et œuvres présentant un système métaphysique homogène, s’inspirant de certains concepts aristotéliciens, mais possédant sa propre ontologie dans laquelle le concept d’existence joue notamment un rôle central. [1] Dans le dernier chapitre de son œuvre principale intitulée Kitâb al-Shifâ’ (Le livre de la guérison), à la fin de la Métaphysique, Avicenne aborde également tout un ensemble de questions comme le rêve, l’inspiration, l’exaucement des prières, la place de la femme, le mariage, la fondation de la cité, la question du gouvernement et du califat, la morale ou encore le bénéfice des actes d’adoration, sous un angle philosophique. Il y aborde également la question de la prophétie en démontrant rationnellement la nécessité de son existence et la forme que cette dernière doit prendre. Le statut et la place du prophète dans le monde y est ainsi expliqué avec le langage et les concepts de la philosophie.

Selon Avicenne, la prophétie a un rôle médiateur central entre Dieu et le monde. Elle a également un lien étroit avec sa métaphysique mais n’en est pas moins un problème de philosophie pratique, en relation directe avec la vie sociopolitique et religieuse des hommes. Avicenne analyse ainsi le rôle et le statut de la prophétie à l’intérieur de la société musulmane. Selon lui, le prophète a un rôle essentiel de transmetteur dans la communauté humaine, qui a besoin d’être guidée par une loi révélée par Dieu, - une Loi donc exempte de tout défaut. La prophétie se situe à la frontière de l’humain et du divin : révélée à un homme de chair et d’os, elle n’en a pas moins une origine divine et implique que le prophète ait un statut particulier parmi ses sembables. Dans Al-Shifâ’, Avicenne décrit la mission du prophète en ces termes : « Le prophète (al-nabi), vient de la part de Dieu Très-Haut et a été envoyé par Lui. […] Tout ce qu’il établit comme loi est seulement ce qu’il faut établir comme loi de la part de Dieu. » [2]

Abraham et Gabriel

Le prophète se doit d’accomplir une double mission théorique et pratique : théorique, car le prophète reçoit une connaissance divine concernant la Loi et les règles dont les hommes ont besoin pour vivre dans une société organisée et répondant au besoin spirituel ; et pratique, car le prophète se doit de transmettre aux hommes, avec une totale fidélité, l’ensemble de l’enseignement divin qu’il a reçu. En cela, la mission et la responsabilité du prophète sont très lourdes. Selon Avicenne, la prophétie est reçue sous une forme déterminée d’expression, et vise à favoriser le bonheur de l’homme dans l’Au-delà mais aussi dans le monde terrestre. [3] Dans sa philosophie de la prophétie, Avicenne insiste également sur la mission du prophète qui doit informer les hommes de l’existence de Dieu et de ses attributs, et les prévenir de la récompense ou de la punition qu’ils recevront selon les actes bons ou mauvais qu’ils commettent. A travers la révélation de la Loi, les hommes acquièrent une connaissance des « bons » et « mauvais » actes qui leur permet de déterminer leur félicité dans ce monde et dans l’Au-delà.

Avicenne évoque également les caractéristiques spécifiques du prophète : bien qu’identique par sa nature aux autres hommes, il doit cependant être doté de caractéristiques spécifiques lui permettant de prouver la véracité de sa prophétie. Ces caractéristiques impliquent un comportement irréprochable et en totale adéquation avec le message délivré, parfois la possibilité de réaliser des miracles, mais aussi un type d’imagination particulière ayant la possibilité de se libérer de l’emprise et de l’influence du monde sensible et de ses émotions personnelles, afin de pouvoir recevoir la révélation telle quelle et la transmettre sans en déformer le contenu. Avicenne précise ainsi que les images de la faculté imaginative des hommes en général proviennent du monde sensible et manifestent parfois certaines réalités parfois perçues en rêve ; le prophète, en revanche, reçoit et contemple des images issues des mondes supérieurs à l’état d’éveil qui lui permettent de connaître certaines vérités ou faits appartenant au passé, au présent ou à l’avenir. [4] Ces images sont le résultat d’une sorte d’illumination qui ne provient pas de l’Intellect agent, mais des Ames célestes qui effusent certaines vérités dans l’imagination du prophète. La pensée d’Avicenne sur la prophétie constitue un exemple intéressant de justification totalement rationnelle de la prophétie et de la nature de la connaissance prophétique où le « monde imaginal » (‘âlam al-mithâl) joue un rôle central. Cette réflexion s’insère également dans la réflexion d’Avicenne sur le rôle de l’intellect destiné à passer par plusieurs étapes, de l’état de puissance à celui d’acte puis à l’état d’intellect « acquis ». La quatrième étape, « l’intellect angélique », est la particularité des prophètes et des imâms. Cependant, l’aspect essentiel de la pensée d’Avicenne à ce sujet est que l’ensemble des hommes peut, grâce à un effort spéculatif et une ascèse personnelle, s’élever à ce niveau qui est celui de l’universel et de la perfection. Ce n’est donc pas seulement les prophètes, mais chaque homme qui est appelé à son tour à devenir un homme parfait (insân kâmil) et à connaître les réalités du monde telles qu’elles sont, vision qui rejoint exactement celle de l’anthropologie chiite.

Bibliographie :
- Gutiérrez saenz, Raúl, Historia de las Doctrinas Filosóficas, 2001, Editorial Esfinge
- Afnân, Sohéil. F., El Pensamiento de Avicena, 1965, Ed. Fondo de Cultura Econَmica, Mexique
- Ramon Guerrero, Rafael, Métaphysique et Prophétie selon Avicenne, article élaboré à partir de la conférence intitulée : “Avicenne : Science Divine et Science Humaine”
- New Encyclopaedia Britannica, volume 1, Ed. Micropaedia, University of Chicago, founded in 1768, 15th edition, page. 739, 740.
- Consultor Didáctico Áreas, Arte y Filosofía, 1900, Ed. Nauta.

Notes

[1Pour plus de détails concernant Avicenne en général et sa pensée philosophique en particulier, se référer au dossier de La Revue de Téhéran consacré à Avicenne : « Avicenne, de l’Orient à l’Occident : lectures d’un savoir éclectique », No. 48, novembre 2009.

[2Avicenne, Kitâb al-Shifâ’, extrait de la version écrite de la conférence de Rafael Ramَn Guerrero intitulée « Avicenne : Science Divine et Science Humaine », Université Compultense de Madrid, p. 100

[3Ibid., « Sur la preuve de la prophétie »

[4Ibid. p. 102


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