N° 62, janvier 2011

Le point de vue d’Aydin Aghdashloo
sur la calligraphie iranienne


Djamileh Zia


Aydin Aghdashloo est graphiste et peintre et enseigne l’histoire de l’art. Il s’est intéressé depuis sa jeunesse à la calligraphie, au point de collectionner et de restaurer des calligraphies anciennes et de devenir l’un des meilleurs experts dans ce domaine à l’heure actuelle. Alirezâ Hâsheminejâd, calligraphe et professeur à la faculté d’art et d’architecture de l’Université de Kermân, a effectué plusieurs entretiens avec Aydin Aghdashloo à propos de la calligraphie, parus dans un ouvrage unique. [1]

Coran écrit avec une écriture coufique (koufi), deuxième siècle de l’Hégire.

Dans ces entretiens, Aydin Aghdashloo aborde pour commencer les raisons de la valorisation de la calligraphie. Il explique que la calligraphie a pour origine l’écriture des manuscrits. Le rôle principal des calligraphes fut pendant des siècles de reproduire les textes théologiques, littéraires et scientifiques, pour sauvegarder ces sources de sagesse et de connaissance et les transférer aux autres. Dans les pays musulmans, de même qu’en Chine et au Japon, l’écriture se transforma progressivement en une activité artistique, et prit une valeur sacrée en devenant un lien entre l’homme et le monde des connaissances, monde doté d’une grande valeur spirituelle. Cette valeur spirituelle fut transférée, par extension, au calligraphe lui-même, ainsi honoré parce qu’il s’était mis au service de ce travail de sauvegarde et de transfert des connaissances.

Dans les pays musulmans, au cours des premiers siècles de l’Hégire, le principal texte retranscrit par les calligraphes fut le Coran. C’est du fait de l’aspect sacré du texte que la calligraphie fut très respectée, et les principes de base de la calligraphie dans ces pays (où le texte écrit n’a jamais un thème injurieux, insultant, et obéit toujours aux valeurs éthiques) furent les conséquences de ce lien entre la calligraphie et l’écriture du Texte Divin. Ceux qui écrivaient le Coran avaient une responsabilité immense, car ils devaient faire très attention à ne pas faire d’erreur en retranscrivant la Parole Divine révélée par le prophète Mohammad. Le calligraphe qui écrivait le Coran sentait cette responsabilité et tentait d’écrire ce texte sacré de la plus belle façon possible.

Les premiers Corans manuscrits furent écrits avec une écriture coufique (koufi) simple, la même qui était de cours du temps du Prophète. Puis, progressivement, les transcripteurs tentèrent de faire en sorte que le Coran soit écrit de façon à être lisible plus facilement, et soit en plus agréable à lire. Ces motivations furent à l’origine de la calligraphie dans les pays musulmans. L’écriture arabe devint ainsi de plus en plus belle au cours des premières décennies après l’Hégire, et le style de calligraphie que l’on nomma coufique (koufi) prit sa forme définitive. C’est à partir du troisième siècle de l’Hégire que les artistes non arabes des pays islamisés, dont les Iraniens, se sont intéressés à leur tour à la calligraphie et y ont exercé leur créativité en y introduisant des changements de style. Les Iraniens ont en particulier introduit des courbes et des rondeurs, qui sont des caractéristiques de l’art de l’époque sassanide.

Dans l’histoire de la calligraphie des pays musulmans, le perfectionnement de la calligraphie a eu essentiellement pour objectif, du moins jusqu’au huitième siècle de l’Hégire, de montrer le respect du calligraphe à l’égard du texte, et c’est le fait de transcrire le Coran qui fit de la calligraphie une activité si respectée, à tel point que jusqu’au huitième siècle de l’Hégire, la valeur des calligraphes dans la société était liée au type de textes qu’ils calligraphiaient : les calligraphes qui se consacraient à l’écriture du Coran bénéficiaient du plus grand respect auprès de la population, ceux qui retranscrivaient les textes littéraires, scientifiques et théologiques étaient au deuxième rang d’importance, et les secrétaires qui écrivaient les documents administratifs et juridique étaient placés au troisième rang.

Aydin Aghdashloo, en parlant de l’histoire de la calligraphie au cours des quatorze siècles qui ont suivi l’avènement de l’islam, évoque les évolutions lentes, à peine perceptibles pour les non connaisseurs, qui ont lieu progressivement, au cours de plusieurs décennies, et qui finissent par aboutir à un changement de style, qui reste gravé dans les mémoires. Pour Aghdashloo, ce genre d’évolution est dû à la nature même de la culture iranienne et plus généralement de la culture orientale, et il en déduit que l’on ne peut pas dire que tel ou tel style de calligraphie ait été créé par un calligraphe particulier. Ceux que l’on cite généralement comme créateurs des styles de calligraphie sont en fait ceux qui ont rassemblé et organisé les multiples petits changements et innovations mis en place progressivement avant eux, pendant quelques décennies, par de nombreux calligraphes dont les noms ne sont pas connus. Pour Aydin Aghdashloo, les innovations surviennent quand le style et la manière de faire précédente arrive à saturation, tant elle a été répétée, et les artistes sont les premiers à sentir ce besoin de nouveauté. L’innovation et la créativité, dans la calligraphie comme pour les autres domaines artistiques traditionnels iraniens, ne consiste pas à casser le cadre existant, mais à l’étirer (l’élargir) sans créer de rupture. C’est un évènement d’une extrême importance pour l’élève, qui a pendant longtemps imité le maître, et décide à un moment donné de créer une petite différence entre son style et celui de son maître. L’élève se base néanmoins toujours sur l’esthétique courante de son temps.

Un siyâh-mashgh, style nasta’ligh, calligraphié par Mirzâ Rezâ Kalhor, XIIIe siècle de l’Hégire.

Aydin Aghdashloo évoque alors à titre d’exemple ce qui s’est passé pour la calligraphie iranienne au treizième siècle de l’Hégire (XIXe siècle). Pendant près d’un siècle, on assiste à la répétition des mêmes modèles de calligraphie, avec de nombreux calligraphes dont l’œuvre est tout à fait comparable à celles des plus grands calligraphes du passé. Mais deux calligraphes, Mirzâ Rezâ Kalhor (1829-1892) et Mirzâ Gholâm-Rezâ Esfehâni (1830-1886), commencent à innover. Mirzâ Gholâm-Rezâ Esfehâni est le plus grand maître de calligraphie de l’époque qâdjâre. Sa renommée s’étend de son vivant jusqu’en Inde et Chine, où l’on trouve des manuscrits écrits de sa main. Les inscriptions sur les mosaïques de l’école Sépahsâlâr de Téhéran sont de lui. Mirzâ Gholâm-Rezâ Esfehâni introduit des changements dans l’écriture des lettres, en rapetissant les cercles par exemple, et en transformant les siyâh-mashgh (ces calligraphies où les mêmes mots sont écrits à plusieurs reprises sur le papier, à titre d’entraînement) en œuvres artistiques.

Une calligraphie de Mirzâ Gholâm-Rezâ Esfehâni sous forme de siyâh-mashgh artistique, style nasta’ligh, XIIIe siècle de l’Hégire.

Mirzâ Rezâ Kalhor, quant à lui, calligraphie des textes (journaux et livres) sur de la pierre pour qu’ils soient lithographiés, et utilise pour ce l’encre spéciale de la lithographie. Il écrit vite et d’un seul trait, pour les besoins de son travail, et comme tous les grands artistes, transforme les contraintes auxquelles il doit se soumettre en une occasion de se surpasser et de montrer sa créativité. Le style de Kalhor est à l’origine de nouveaux critères esthétiques, qui continuent de nos jours à plaire au public. Pour Aghdashloo, Kalhor sait pertinemment que les manuscrits sont voués à disparaître dans un avenir proche et met fin sciemment à la longue tradition de calligraphie qui existait en Iran jusqu’à son époque, en n’écrivant presque exclusivement que des textes destinés à être lithographiés. La calligraphie perd donc, avec l’arrivée de l’imprimerie en Iran au XIXe siècle, sa fonction de base qui est d’écrire des manuscrits, et devient une activité purement artistique.

Les instruments de la calligraphie iranienne.

Aydin Aghdashloo parle également, dans ces entretiens, de l’évolution de la calligraphie en Iran au cours du siècle dernier et de la « peinture-calligraphie » (naghâshi-khatt). De nos jours, le nasta’ligh est devenu le principal style de calligraphie utilisé, et les autres styles ont été mis de côté et presque oubliés. La calligraphie, dans sa définition traditionnelle, utilise l’encre, le papier et un roseau taillé (ghalam-e ney) comme instruments pour écrire, mais à côté de cette calligraphie dans le sens strict du terme, il y a d’autres arts, par exemple les écrits sur les ornementations (les mosaïques des bâtiments, les poteries, les sceaux, etc.). De nos jours, la calligraphie est également exposée dans des tableaux, qui sont soit des œuvres de calligraphie pure, soit des peintures. Aydin Aghdashloo pense que tous les arts dans lesquels une belle écriture est utilisée depuis des siècles (les ornementations citées plus haut par exemple) sont des formes de calligraphie, et qu’en élargissant ainsi ce domaine, on peut y inclure certaines œuvres des artistes du courant appelé « peinture-calligraphie » (naghâshi-khatt), surtout les tableaux que certains artistes de ce courant ont créé en se servant d’un roseau taillé.

Pour Aydin Aghdashloo, la « peinture-calligraphie » est le revers d’une médaille dont l’autre côté est l’école de Saqqâ Khâneh. Ces deux courants, nés au cours des années 1960 en Iran, expriment la crise d’identité de la société iranienne de ces années, et sont en même temps une forme de réponse pour ceux qui cherchent à combiner les éléments issus de la culture traditionnelle iranienne avec la modernité. La « peinture-calligraphie » est née des tentatives de certains maîtres de calligraphie, Mohammad Ehsaee (Ehsâ’i) en tête de file, qui ont cherché leur propre voie en reliant la calligraphie à la peinture, tout en restant fidèles au principe de la calligraphie. La « peinture-calligraphie » a eu une grande influence sur l’art graphique iranien. L’école de Saqqâ Khâneh était par contre celle de certains peintres qui n’avaient pas de connaissance en calligraphie mais utilisaient celle-ci en tant qu’un élément de la culture traditionnelle iranienne parmi d’autres. Aghdashloo évoque également le nouveau style de calligraphie, appelé mo’allâ, créé il y a une dizaine d’années par Hamid Ajami.

Calligraphie de Hamid Ajami, style mo’allâ.
Peinture-calligraphie de Mohammad Ehsaee.

De nos jours, certains maîtres de calligraphie en Iran restent dans la nostalgie des grandes époques de calligraphie iranienne des siècles derniers, et continuent à imiter incessamment les chefs-d’œuvre du passé. Pour Aydin Aghdashloo, cela peut aider à garder la mémoire du riche passé culturel que l’Iran avait, mais pour rendre cet héritage culturel présent dans notre vie actuelle, les calligraphes feraient mieux d’innover.

Peinture-calligraphie de Mohammad Ehsaee.

Notes

[11.Ces entretiens ont été publiés dans un livre dont voici les références : Aghdashloo, Aydin, Asemâni va zamini, negâhi be khoshnevisi-ye irâni az gozasteh tâ emrouz, Aydin Aghdashloo dar goftogou-i boland bâ Alirezâ Hâsheminejâd (Céleste et terrestre, un regard sur la calligraphie iranienne depuis le passé jusqu’à nos jours, Aydin Aghdashloo dans un long entretien avec Alirezâ Hâsheminejâd), Ed Farzan et Ed de l’Université Bâhonar de Kermân (avec le soutien de l’Académie de l’art d’Iran), 2006.


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