N° 62, janvier 2011

Entretien avec Mohammad Salahshour, maître calligraphe


Amélie Neuve-Eglise, Arefeh Hedjazi


Mohammad Salahshour est un maître calligraphe en style nasta’ligh. Il a été élu "Tchehre-ye mandegâr", distinction accordée chaque année aux personnalités scientifiques et artistiques marquantes de l’Iran.

Eminent artiste iranien, il a obtenu son doctorat en art en 1985 et a jusqu’à aujourd’hui exposé ses œuvres un peu partout dans le monde, en France, en Angleterre, au Pakistan, en Inde, au Koweït, en Algérie, aux Emirats Arabes Unis, au Tadjikistan, etc.

Il a commencé la calligraphie en 1950 sous l’égide des maîtres Hossein Mir Khân, Hassan Zarrinkhat et Ali Akbar Kâveh. Il fut chargé en 1954 de l’écriture des livres scolaires du CE1 et du CE2, travail qu’il continua jusqu’en 1983 avec l’écriture calligraphique des livres scolaires du secondaire et de la terminale, en rédigeant entre temps plus de trente livres scolaires afghans.

Parmi ses œuvres calligraphiques, on peut citer des calligraphies du Coran à usage scolaire, la calligraphie d’une anthologie du Nahj-ol-Balâgha, quatre calligraphies des Ghazzaliât de Hâfez, deux calligraphies des Quatrains de Bâbâ Tâher, quatre calligraphies des Robbâyiât de Khayyâm, des calligraphies des anthologies de Saadi, Hâtef Esfahâni, Sâeb Tabrizi, et d’autres poètes.

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Mohammad Salahshour
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Photos : calligraphies de Mohammad Salahshour

Commet êtes-vous devenu calligraphe ?

Au nom de Dieu, Créateur de l’âme et de l’intelligence. Je suis né le 31 janvier 1932 (11/11/1311 de l’Hégire solaire). Lorsque j’étais en CM1, j’avais un professeur de calligraphie qui s’appelait M. Motevalli. C’était un homme très positif. A la fin du premier cours, il nous a dit : « Pour le prochain cours, apportez un calame, un encrier et du papier. J’écrirais un modèle que vous devrez recopier, et je vous donnerai votre note le cours d’après. » La semaine d’après, il a donc donné les notes, qui allaient de 2 à 12. Quand ce fut mon tour, il m’a demandé : « Mon enfant, depuis combien de temps pratiquez-vous la calligraphie ? » J’ai répondu que je n’en n’avais jamais fait. Il m’a alors dit qu’il m’avait mis 16. Il m’a fait un beau compliment et ainsi, inconsciemment, j’ai aimé la calligraphie. Ma pensée a trouvé une direction. Lorsque j’étais en CM2, mon école, qui s’appelait Madreseh-ye farhang (« Ecole de la culture »), était centre d’examen. Ils sont venus un jour me chercher chez moi en me disant de vite venir à l’école pour que je fasse passer l’examen de calligraphie, car le professeur était tombé malade. J’étais en CM2, et je devais faire passer l’examen aux élèves de 6e ! J’ai donc fait passer l’examen, et ai même préparé les calames des élèves avec un petit couteau que j’avais. Cependant, je ne l’ai pas noté. Lorsque je suis entré en 6e, j’ai commencé à pratiquer plus sérieusement la calligraphie, tout en étant un adolescent espiègle, qui aimait le sport. J’étais sportif et je le suis toujours. Mon professeur de l’époque, M. Ali Aghâ Hosseini, un calligraphe renommé et un très bon maître, m’a encouragé en me disant que j’écrivais très bien. Mon travail était d’un niveau supérieur à celui des autres élèves. Mais je gardais mon côté espiègle, et lors de l’examen de calligraphie, j’écrivais aussi un peu parfois pour les autres élèves, ce qu’il ignorait ! Il leur mettait 20, mais il ne me donnait que 18, à cause de mon attirance pour le sport qui faisait que je n’allais pas au cours de calligraphie. Mais il m’encourageait car il savait que j’aimais cet art. Petit à petit, j’ai commencé à aller au cours de calligraphie de Maître Mir Khâni avec l’un des élèves qui était un ami très proche, Docteur Shams-e Anvâri. J’ai eu trois maîtres : Maître Hassan Zarinkhatt, Maître Ali Akbar Kâveh, et Maître Hossein Mir Khâni. A partir de 1954, le Ministère de l’éducation a publié une annonce pour embaucher un calligraphe pour des manuels scolaires. J’ai passé un examen et je fus la première personne choisie. J’ai donc calligraphié les manuels scolaires de CE1 et CE2. En 1956 et 1957, j’ai calligraphié un manuel de géographie sur l’Iran puis un autre sur le monde qui furent publiés avec de très belles illustrations en couleur. J’ai également calligraphié différents livres : sans doute au total près de 20 000 pages. Mais cela m’a abîmé les yeux. Le médecin m’a alors dit que si je voulais continuer à écrire aussi petit, il y avait de fortes probabilités que je devienne aveugle. Lorsque je souhaite écrire quelque chose, j’essaie de l’écrire en un peu plus grand car nous disposons maintenant de moyens permettant de le rapetisser. Cela devient alors plus beau et je ne m’abîme plus les yeux. J’ai également calligraphié les poèmes de Khayyâm trois ou quatre fois, ceux de Bâbâ Tâher trois ou quatre fois, le Shâhnâmeh avec quelques membres de Anjoman-e khoshnevisân (Association des Calligraphes), ou encore le livre Panj Ganj de Nezâmi. Il y a aussi certains livres que je n’ai pas calligraphiés, mais dont j’ai fait l’ornementation qui entoure les calligraphies. Comme je suis moi-même éditeur, mon but est aussi de créer des ornementations pour tous les livres afin que le lecteur puisse voir la beauté de la calligraphie indépendamment du contenu du texte. Avec ces ornementations, les calligraphies peuvent aussi être imprimées et servir à décorer un salon, une chambre… Par exemple j’ai publié de façon thématique des poésies de Hâfez que j’ai calligraphiées sur Dieu, l’amour, les fleurs et le rossignol, le printemps… accompagnées de ces ornementations. J’essaie aussi que le contenu de ce qui est publié véhicule un message. De façon générale, tout l’effort d’un calligraphe consiste à ce que ses calligraphies soient joliment ornementées et véhiculent un message. Il choisit aussi un style en fonction de son message.

Saint oiseau, fais du courage mon escorte sur le chemin,

Car longue est la route jusqu’au but et je commence le voyage. [1]

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Figurer ces belles significations sous forme calligraphiée véhicule un message. Lorsqu’une personne lit ce texte et l’apprécie, cela va l’inciter à également l’utiliser comme objet de décoration sous forme de tableau chez elle par exemple. Sa présence va inciter d’autres personnes de la famille à le lire, à le mémoriser, à le transmettre…

La vie elle-même est un art. Si nous connaissons l’art de vivre, nous en retirons du plaisir et la vie prendra toute sa valeur. Si au contraire nous menons une vie ordinaire, elle ne sera pas source d’épanouissement. Il faut éloigner le stress et aller vers les beautés licites de la vie. S’il en est ainsi, nous connaîtrons le sens de la vie et en profiterons. Nous pourrons aussi la transmettre. Lorsque nous nous rencontrons, nous échangeons des salutations, un sourire… Il faut s’efforcer de connaître la vie au travers de ces choses-là, il faut s’efforcer d’éloigner de nous les paroles négatives, fuir notre mauvais caractère… et arriver à une vie saine, où sont présents amour et affection. Aujourd’hui, ma main ne tremble pas. Un jour, le Maître Amir Khâni m’a dit « Salahshour, nous n’avons aucun homme de ton âge dans l’histoire dont la main ne tremblait pas. » J’ai 78 ans. Certains à cet âge sont courbés, ne peuvent pas marcher… Moi, je fais du sport le matin dans les parcs. Il est dommage de ne pas utiliser ces beaux espaces. Les maires actuels et passés de Téhéran ont créé des espaces verts si beaux… Que de beauté dans les fleurs et leurs feuilles, que de beauté autour de nous. On a également mis des appareils pour faire du sport dans les parcs. Pourquoi ne pas les utiliser, et ce gratuitement ? Si nous pouvons faire tout cela, nous serons gagnants. De la même façon que notre sport s’est répandu en Iran, il faut aussi s’efforcer de diffuser notre art, et de le lier à la société. Pas seulement la calligraphie, tout art. Si nous pouvons avoir de belles conversations sur l’art dans les familles, de façon naturelle, les jeunes et adolescents seront attirés par cela et pourront y dépenser leur énergie, permettant ainsi qu’ils ne la dépensent pas dans des activités négatives. J’essaie donc de mener une vie saine, de ne pas m’exposer au stress. Si l’homme vit avec art, sa joie s’en trouvera donc d’autant accrue. Il suffit de regarder une fleur, une plante pour voir tout l’art et la subtilité que renferme la création. Si l’on observe l’envers d’une feuille, cela ressemble aux veines de l’homme. Avez-vous observé cela ? Peut-être pas. Mais comme j’appartiens au domaine de l’art et que j’écris, j’ai accru la précision de mon regard, et j’en retire beaucoup de plaisir.

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Est-ce que cela est une condition nécessaire au travail d’un calligraphe ?

Cela est en effet une condition nécessaire de l’art. Si on dit : « Telle personne est un artiste », il doit réunir ces conditions en lui-même. Je fais aussi très attention à mon régime alimentaire, je fais de la natation… Il est essentiel d’avoir une vie saine. J’essaie de m’adresser à mon épouse toujours avec beaucoup de respect, ainsi qu’à mes élèves. Je me lève dès que l’un de mes élèves arrive ou part, par respect pour eux. De même, mes élèves ne me disent bonjour ou en revoir que lorsque j’ai levé mon calame et ai fini une calligraphie que je suis en train de faire. Le respect de l’étudiant en art est important. L’étudiant en art a besoin de son maître, mais le maître a également besoin de son étudiant sur un plan spirituel, il donne de l’énergie à son maître. Il m’est arrivé de faire de la calligraphie 16 heures par jour. Entre temps, je fais du sport qui m’épanouit et me permet de continuer mon travail. Je tiens aussi le calame de façon à ce que ma main ne se fatigue pas. J’ai donc aussi appris la science de tenir le crayon.

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La calligraphie nécessite donc une attention complète au moindre petit détail physique, psychique et spirituel…

Tout à fait. Si l’on suit ces conditions, on se lèvera de longues heures de travail joyeux et on pourra retourner à son travail le lendemain dans ce même état d’épanouissement. Tout travail doit donc se faire dans les meilleures conditions physiques, mentales et d’hygiène.

Chaque chose est possible pour tout le monde, à condition que l’on s’y engage de tout son être. Il est cependant nécessaire d’avoir un maître, beaucoup de patience et de pratique, être ordonné, et avoir une pensée. Si ces conditions sont réunies, le résultat sera forcément positif. Parfois des élèves me demandent pourquoi leurs progrès sont aussi lents. Imaginons deux élèves ayant des capacités égales et dont je suis le maître. L’un pourra arriver à un résultat en un an, l’autre en 66 ans. La raison est la différence d’effort, le temps mis. Il faut faire de nombreux siyâh-mashgh, c’est-à-dire écrire en grand des lettres ou mots en continu. C’est une sorte d’échauffement pour le calligraphe. D’ailleurs, aujourd’hui, ce siyâh-mashgh même est devenu une œuvre d’art et qui sert à la décoration.

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Il y a quelques siècles, le calligraphe Ya’ghout Mosta’sami a écrit un ouvrage en présentant la calligraphie comme une sorte d’ascèse et de gnose, qui exige de respecter certaines règles et d’obéir et imiter un maître le mieux possible. En est-il toujours ainsi ?

Oui, c’est le cas. Ce sont les regards qui enseignent aux hommes et élèvent sa pensée. Lorsqu’un élève calligraphie dix fois l’un de mes modèles puis le compare avec l’original, il comprend certains aspects de mon travail, mais d’autres lui échappent. Comme j’ai une plus grande connaissance que lui de cet art, il comprend ces autres aspects grâce à mes indications. Il améliore ensuite son propre style. Je peux aussi parfois faire des erreurs, et avoir besoin de nouveau de regarder les calligraphies de mes propres maîtres.

J’utilise principalement le style nasta’ligh dans mon travail, même s’il m’arrive d’utiliser aussi le naskh et le sols, ou le shekasteh. Mais le style n’est pas en soi un but. Si un artiste veut arriver à une haute maîtrise, il ne peut choisir de pratiquer deux ou trois arts. Chaque art nécessite beaucoup de temps. Un élève ne peut ainsi espérer maîtriser totalement un style s’il choisit d’écrire en plusieurs styles différents.

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Pourquoi avec choisi l’écriture nasta’ligh ?

Sans raison particulière. J’ai commencé à travailler dans ce style, qui m’avait attiré dès le départ. C’est un style qui a retenu mon intérêt visuel et ma pensée s’est cristallisée autour de cette écriture. J’ai donc toujours continué à écrire en style nasta’ligh.

Parfois, l’art, en particulier l’art calligraphique, est présenté comme un art divin (honar-e qodsi). Quel élément préside à une telle désignation : le fond, la forme ou le parcours de l’artiste calligraphe lui-même ?

C’est une question intéressante. Il y a sans doute plusieurs raisons à cette appellation. Tout d’abord, quand un calligraphe compose, il a pour but la transmission d’une morale, d’un message ou de conseils. Avant de travailler, il doit donc s’imprégner du sujet dont il va traiter. Parfois, je veux calligraphier, je suis même pressé, puis je me retrouve soudain à lire pendant quatre heures. J’aime que mes tableaux, que l’on accrochent aux murs – et à partir d’un certain niveau, c’est ce qu’on fait généralement avec vos œuvres -, transmettent un message, qui est l’art divin. La forme la plus évoluée de ce message et de cet art divin est le Coran. Plus grand est le perfectionnement moral, plus le besoin, pour l’artiste, de voir le message de l’art divin transmis par son travail devient important. Parfois même, l’art en soi ne suffit pas ; c’est ce qui pousse les artistes à calligraphier le Coran par exemple, en sachant très bien que le temps manque, généralement, pour un travail d’une telle envergure. Personnellement, cela fait plusieurs années que je travaille sur une calligraphie du Coran. Un autre aspect de l’art divin est sa portée au sein de la société. Ainsi, plus un artiste évolue moralement et artistiquement, plus il insiste sur cette dimension sociale de l’art divin, en se lançant dans des projets d’envergure, tels que l’écriture du Coran.

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Quel est selon vous le rôle de l’Iran dans l’élaboration de la calligraphie islamique ? Quelles sont les différences entre les écritures iraniennes et les premières écritures, souvent connues sous le nom de styles « arabes » ?

Il n’y a jamais eu de vraie coupure entre l’écriture arabe et la civilisation iranienne. Les Iraniens ont également joué leur rôle dans la genèse des écritures dites « arabes », cela dit, c’est l’écriture nasta’ligh, qui est une écriture proprement « iranienne », qui a été choisie comme la « mariée des écritures islamiques », mais c’est peut-être par chauvinisme iranien que nous sommes si sensibles à ce style. Dans tous les cas, aujourd’hui et depuis longtemps, l’intérêt que suscite cette écriture dépasse sensiblement celui réservé aux autres styles. On pense, et pas seulement nous les Iraniens, que le nasta’ligh répond mieux aux attentes d’un style calligraphique. Un exemple : nous étions trois iraniens, calligraphes en nasta’ligh, à présenter nos œuvres lors d’une exposition à Charjah, avec soixante autres artistes venus de tous les pays avec des œuvres dans d’autres styles, généralement en naskh ou en sols. Il y avait deux salles d’expositions en forme de fer à cheval. Nous trois étions dans une des salles et les soixante autres artistes dans l’autre salle. Et nous avions autant de visiteurs que ces soixante autres artistes, ce qui montre assez bien, je pense, la place privilégiée du nasta’ligh par rapport aux autres écritures.

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Quelle est votre définition de la calligraphie ?

Je pense qu’en général, l’art est une créativité. Quand l’homme apprend quelque chose et crée en se basant sur ses connaissances, il éprouve un plaisir légitime. C’est la même chose pour la calligraphie. Doublement, parce que d’une part, nous avons l’art calligraphique en soi, dont nous retirons un plaisir, et d’autre part, le plaisir du message et de l’art divin que la calligraphie transmet. Le fait de penser que nous sommes au service de notre art et de ce message à transmettre, nous remplit d’énergie positive. Ce n’est cependant pas facile. La calligraphie a deux dimensions, extérieure et intérieure. Extérieurement, c’est un art connu. De par ce fait, les gens, même ceux qui n’y connaissent rien, peuvent faire la différence entre une œuvre de bonne qualité, entre une vraie belle écriture et une autre. Il y a aussi une autre dimension : ces gens peuvent voir la différence entre une belle écriture et une autre qui l’est moins, mais ils ne peuvent ni l’exprimer, ni le montrer en écrivant, un calame à la main. Pourquoi ? Et bien, c’est comme le regard esthétique : tout le monde l’a, mais tout le monde n’est pas artiste. La dimension intérieure de la calligraphie dépend donc finalement de la somme d’amour, de temps, d’intérêt et d’efforts qu’un artiste consacre à son travail. C’est pour cette raison qu’avec le même intérêt, seuls 10 à 12% des apprentis calligraphes finissent par atteindre un niveau supérieur de maîtrise de cet art.

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Celui qui veut vraiment devenir calligraphe doit donc se mettre au service de son art, et cet art est, d’une certaine manière, un cheminement spirituel et même physique.

Oui, mais il faut nuancer. Généralement, les calligraphes ont d’autres professions. C’est donc souvent un métier accessoire. Il y a aussi ceux qui choisissent la calligraphie parce qu’ils ont besoin des diplômes qu’on leur délivre. Nous délivrons en calligraphie un diplôme d’art de premier degré qui est l’équivalent d’un doctorat en art, il existe aussi une médaille d’art en or. Le jury qui accorde ces distinctions comprend, outre les maîtres calligraphes, un professeur d’université et un représentant du Ministère de la culture. Celui qui possède un tel diplôme reçoit le même salaire qu’un professeur d’université. Il y a aussi cette dimension qui compte.

Le monde islamique n’est pas le seul à posséder un art calligraphique particulier. Nous avons aussi une calligraphie latine, une calligraphie asiatique, etc. Ont-elles différentes visions de la calligraphie ? Que pensez-vous de la place de la calligraphie dans ces différentes cultures ?

En effet, chaque culture a donné naissance à une calligraphie en harmonie avec son type d’alphabet et cette calligraphie continue d’exister avec force dans n’importe quelle société. Je me rappelle qu’il y a très longtemps, un américain, lui-même dessinateur, a vu mon travail. Il m’a demandé combien d’années j’avais mis pour tracer ces lignes. Quand je lui ai répondu qu’une heure et demie, deux heures maximum, selon mon état d’âme du moment, me suffisaient, il eut beaucoup de mal à me croire. Je lui ai montré comment je calligraphiais en prenant mon temps pour faire mes lignes. C’est cela l’art. Mon « éducation calligraphique » me permettait de maîtriser le mouvement de ma main et son éducation d’artiste de comprendre la difficulté de mon art.

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Dans notre culture iranienne, la calligraphie est partout, plutôt dans sa forme traditionnelle, alors qu’en Europe, sous l’influence de l’art moderne, on s’est davantage intéressé à l’écriture dans sa dimension graphique. La calligraphie en tant que telle est comprise comme un art ancien et historique. Peut-on dire qu’une telle évolution a également lieu en Iran ?

Lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à Dubaï, le maître Ehssâ’i a vendu deux de ses tableaux, respectivement pour un montant d’un milliard quarante millions tomans et de six cents cinquante millions tomans [2]. L’existence de telles ventes qui offrent la possibilité aux artistes de pouvoir vendre leurs œuvres montre que l’art a aujourd’hui un marché social et économique. La définition de l’art moderne justifie qu’un artiste soit rémunéré pour son art. Il y a quelques décennies encore en Iran, les sportifs devaient être amateurs pour pouvoir participer aux compétitions. Alors qu’aujourd’hui, il est tout à fait accepté que le sportif soit professionnel, qu’il soit rémunéré pour son travail. Et c’est aussi acceptable parce qu’un tel sportif, ayant consacré plus de temps à son sport, a une meilleure technique.

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Vous voulez donc dire que la calligraphie, au niveau mondial, a aujourd’hui une plus grande dimension économique et marchande ?

La calligraphie est encore assez loin d’avoir une telle dimension, mais elle commence à l’avoir, et cela est positif, car la dimension commerciale de l’art en permet toujours une plus large diffusion. Un accroissement des investissements dans le domaine artistique montre que l’importance de l’art commence à mieux être comprise par la société, et que c’est pour cette raison que l’on est désormais prêt à y investir plus d’argent. La société iranienne n’a pas encore atteint ce stade. S’il y avait dans chaque maison des tableaux de calligraphie, qui ont en plus ce message divin à transmettre, ils toucheraient le sens artistique et esthétique des personnes qui y vivent et leur offriraient la douceur de l’art, qui plonge ses racines dans l’esprit. La commercialisation de l’art permet sa valorisation et le partage de sa dimension esthétique par tous.

Existe-t-il actuellement en Iran ce que l’on pourrait appeler une calligraphie "contemporaine" ? Autrement dit, l’Iran est entré dans l’ère moderne après la Révolution constitutionnelle. Est-ce que la calligraphie est également entrée dans « l’ère moderne » ?

Tout à fait, mais il faut préciser qu’« entrer dans l’ère moderne » a deux sens. D’un côté, de tous temps, les gens ont apprécié l’art. D’un autre côté, à partir d’un certain moment, on a commencé à prendre en compte sa dimension économique et commerciale – tout comme ce fut le cas pour le sport. On peut faire du sport pour avoir un corps et un esprit sains, on peut aussi faire du sport pour être champion et devenir professionnel. Les deux exigent que vous tombiez par terre, appreniez à vous relever. Mais c’est plus dur d’être champion : il faut davantage vous investir, et cela comporte une dimension économique importante. C’est la même chose pour la calligraphie moderne. Elle commence à avoir une dimension économique qui ne remet pas en question la dimension spirituelle et artistique de la notion d’art.

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Vous avez souligné qu’il est très important qu’un calligraphe fasse preuve d’amour, de temps, de travail, de persévérance, ne serait-ce que pour commencer à comprendre la calligraphie. Cette imitation du maître et cette nécessité de maîtriser d’abord l’art de manière imitative permet-elle ensuite de faire preuve d’originalité et de créativité ?

C’est une bonne question. L’innovation, c’est l’évolution et l’atteinte de la perfection, mais pour cela, il faut déjà maîtriser et atteindre le plus haut niveau de l’art - ce qui n’est pas à la portée de tous. D’autre part, il y l’idée de l’évolution infinie des choses. Prenez les travaux médicaux d’Avicenne, qui ont servi de modèle pendant de nombreux siècles, mais aujourd’hui, la médecine a tant évolué que la science médicale d’Avicenne n’a plus la même valeur pratique. C’est la même chose pour l’art ou les techniques. La pensée change, se modifie et se complète. Chaque époque s’enrichit des périodes qui la précèdent, et cela lui permet d’être, à son tour, créatrice de nouveautés. Il faut donc connaître la pensée et les méthodes traditionnelles pour pouvoir créer des choses nouvelles. Finalement, à la base donc, se trouve l’idée d’évolution et de perfectionnement.

Pour la calligraphie, l’ère moderne signifie donc avant tout de meilleures possibilités de diffusion. A long terme, ne pensez-vous pas que les possibilités de diffusion, sous forme numérique par exemple, appauvrissent la qualité des œuvres calligraphiques ?

D’autre part, nous voyons actuellement l’immixtion et l’usage de la calligraphie dans d’autres domaines artistiques tels que les nouveaux genres de tableaux-calligraphie ou graphisme publicitaire, etc. Est-il possible et envisageable de croire que la calligraphie puisse éventuellement être modifiée et se transformer en un autre art, en perdant le cadre traditionnel et codifié qu’elle a jusqu’à maintenant préservé ?

A l’Association de la Calligraphie iranienne, dont j’ai été président à deux reprises, nous sommes témoins d’une forte expansion de la calligraphie depuis une vingtaine d’années. Ce développement a lieu malgré deux facteurs : d’une part, l’intérêt économique du travail calligraphique reste limité, d’autre part, la demande en calligraphie de la société n’est pas non plus très importante. Face à ces éléments, nous avons, au profit de la calligraphie, l’intérêt qu’elle représente en tant que passe-temps et moyen de détente. Malgré cela, aujourd’hui, nous sommes face à une nouvelle situation. Par exemple, alors qu’il n’y a jamais eu plus d’une dizaine de femmes calligraphes dans toute l’histoire de la calligraphie iranienne, durant ces trente dernières années, nous avons eu plus de 1100 maîtres calligraphes femmes et 11 000 à 12 000 maîtres calligraphes hommes. Ces hommes et ces femmes n’ont même pas besoin, en raison de l’éminence de la place de la calligraphie, de posséder d’autres diplômes que celui de calligraphe. La plupart d’entre eux réussissent ainsi à travailler dans ce domaine, malgré la faiblesse de la demande générale. Ceci est un très bon exemple de la diffusion d’un art dans la société, qui n’a rien à voir avec sa qualité. Et si l’Etat ou même les particuliers se mobilisent à ce moment et financent sérieusement ces arts, ils les empêcheront de tomber dans la médiocrité.

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Ne pensez-vous donc pas qu’au contraire, la propagation et la généralisation de la calligraphie pourrait lui faire perdre sa qualité et sa force ?

Tous les arts nécessitent pour base l’évolution et le perfectionnement des époques qui les ont précédées. Et même si leur signification tend à quelque peu se perdre, les amateurs d’art pourront toujours se renseigner dans les livres, qui complètent le travail et le rattachent à la perfection de l’art. Les esprits qui veulent se connecter à l’art comprennent le passé des évolutions artistiques, mais aussi l’évolution de la pensée de leur temps, et si cet ensemble conduit à une forme de perfection, il suffit qu’une main ait été éduquée pour la matérialiser. Ainsi, plus l’influence de l’art augmente, plus sa qualité a également la possibilité de s’améliorer.

La Revue de Téhéran vous remercie pour cet entretien.

Notes

[1Vers du ghazal 316 de Hâfez, nous utilisons ici la traduction persane de Charles-Henri de Fouchécour parue aux éditions Verdier.

[2Respectivement environ 945 455 et 590 910 euros.


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