N° 68, juillet 2011

Le ZKM de Karlsruhe en Allemagne.
Un musée hors normes consacré à l’art et aux médias
(ZentrumfürKunst und Medientechnologie)


Jean-Pierre Brigaudiot


Le hall principal

Karlsruhe est une ville de l’état du Bade-Wurtemberg, de taille moyenne, située près du Rhin et à proximité de la frontière avec la France. Le ZKM a été initialement fondé en 1989 puis logé en 1997 où il se trouve actuellement, dans une ancienne fabrique de munitions, donc un bâtiment à vocation industrielle, datant du début du vingtième siècle. Le ZKM partage ce vaste lieu avec l’université de Karlsruhe pour une école de design. L’architecture intérieure du bâtiment, basée sur une succession de travées avec de vastes puits centraux cernés de mezzanines, ne facilite pas nécessairement la mise en place et la lisibilité des expositions, en ce sens qu’il y a une présence visuelle encombrante des mezzanines, au contraire de la neutralité habituelle des murs blancs des musées. Cependant le ZKM est, dans le monde, un pôle majeur parmi les lieux consacrés à l’art (son histoire et sa création) et à l’histoire des nouveaux médias. Les musées présentant ce type d’œuvres d’art sont peu nombreux et bien souvent ils ne leur consacrent guère qu’une section ou un département, quand ils ne les mêlent pas aux autres types d’œuvres. Ici le financement provient à la fois du Bade-Wurtemberg et de la ville de Karlsruhe.

Vue globale de l’exposition Edmund Kuppel

Les œuvres nouveaux médias trouvent leurs origines dans le cinéma essentiellement amateur auquel succédera la vidéo, mais également dans le détournement et l’appropriation de certains médias par des artistes susceptibles de plus ou moins maîtriser les technologies qui les sous-tendent. Ainsi beaucoup, et même la plupart des médias de notre quotidien à vocation initialement communicationnelle donneront naissance à des œuvres d’art collectionnées depuis quelques décennies par les institutions artistiques ou les particuliers. Pour ce qui est de ces médias visuels et sonores, on peut citer pèle mêle la télévision, la radio, la presse imprimée, Internet, le Fax, le téléphone mobile, la photocopie, le DVD et le CD-Rom, les uns et les autres en évolution constante et rapide car ancrés dans des technologies de pointe qui sont également sources de profits gigantesques puisque leur marché est mondial. Certes ces œuvres, même collectionnées par les plus grands musées, ne connaissent qu’une notoriété limitée, mais un certain nombre d’institutions leur apportent le soutien nécessaire à leur existence, voire à leur développement en tant qu’œuvres souvent éphémères, comme les performances, et expérimentales. Tel est le cas du ZKM, une institution extrêmement active en son domaine et qui ne limite pas ses actions à acquérir et exposer des œuvres, à organiser des expositions prestigieuses, loin de là.

Une œuvre d’Edmund Kuppel

Le ZKM est donc surtout un lieu pour les médias et l’art des nouveaux médias. Il est un lieu de collection, d’exposition et de promotion pour cette forme d’art. Il comporte deux musées, l’un consacré aux œuvres nouveaux médias, l’autre est un musée d’art contemporain que l’on peut qualifier de généraliste ; il y a d’autre part une médiathèque et plusieurs instituts de recherche comme celui des médias visuels et sonores qui recouvrent également les arts de la scène et les formes d’art interactives. L’un des instituts est spécialisé dans la musique et l’acoustique, et un autre s’occupe des médias éducatifs et de l’économie des médias. Le ZKM possède un important laboratoire des anciens systèmes vidéo et médiatiques dont il assure la maintenance ; ce laboratoire représente une lourde et onéreuse activité car les technologies sur lesquelles s’appuient les médias électroniques et numériques, comme les œuvres nouveaux médias, sont littéralement in process, elles évoluent sans cesse, avant même que les différents nouveaux appareils ne soient commercialisés. On voit bien comment, aujourd’hui, la nouveauté technologique de nos téléviseurs et de nos téléphones mobiles se dissout dans la nouveauté suivante. Nos téléphones mobiles sont désormais de petits ordinateurs où la fonction téléphone n’est plus qu’une fonction parmi d’autres. Aussi la conservation de machines et objets destinés à la communication, disparus du commerce depuis des décennies ou seulement depuis quelques années, est une gageure car les pièces ne sont plus nécessairement disponibles chez des fabricants (qui peuvent eux-mêmes avoir disparu) dont la préoccupation commerciale est totalement ailleurs que dans la muséification de leurs anciens produits. Les collections du ZKM posent en outre des questions auxquelles nulle réponse n’est vraiment totalement satisfaisante lorsqu’il s’agit par exemple d’une œuvre nouveau média qui ne peut plus rester sur son support d’origine, en raison de sa détérioration ou en raison de la fin de sa fabrication, et lorsqu’il faut effectuer le transfert ou la numérisation de l’œuvre, faute de quoi l’œuvre serait appelée à disparaître à jamais. Le même type de question se pose avec la médiathèque du ZKM qui comporte un nombre énorme d’œuvres sonores et d’œuvres visuelles. Leur consultation ne peut se faire que dans des conditions différentes de celles instaurées par leurs auteurs, notamment lorsqu’il s’agit d’installations multimédia ou de projections sur de multiples écrans ; la reconstitution des conditions originelles d’exposition définies par les artistes n’étant pas possible, ces œuvres sont consultables, à titre documentaire, sur les écrans standardisés de téléviseurs. Et, ironiquement, les techniques sur lesquelles fonctionnent les modalités de consultation des œuvres de la collection de la médiathèque avouent déjà leur faible pérennité, quelque put être la modernité et la nouveauté de ces modalités lors de leur mise en place.

Une œuvre d’Edmund Kuppel

Les artistes invités en résidence, musiciens, acousticiens, vidéastes, artistes des nouveaux médias, travaillent en collaboration avec des techniciens des médias et ont ainsi l’opportunité d’expérimenter en même temps que de réaliser ce qui ne serait pas envisageable pour un individu isolé, faute de moyens techniques, de compétences ou simplement car le travail en la matière ne peut être fait que dans le contexte d’une collaboration de compétences. Ainsi la création technologique avancée et appliquée aux médias va de pair avec la création artistique, celle produite par ce qu’on peut appeler globalement les artistes des nouveaux médias. Cependant la présence au sein du ZKM d’un musée généraliste d’art contemporain permet aux différentes formes d’art logées en ces lieux de se rencontrer et d’éviter ainsi une marginalisation de l’art des nouveaux médias. De nombreux débats et conférences ponctuent la vie du ZKM, permettant de cerner et de mesurer les enjeux à la fois des nouvelles technologies et des formes d’art qui les exploitent et les détournent de leurs fonctions initiales ; ces enjeux touchent tant à la perception acoustique et visuelle qu’aux conséquences sociales, philosophiques et économiques des nouveaux médias. Un grand nombre d’artistes, parmi les plus notoires, ont été résidents et ont exposé là.

Une œuvre d’Edmund Kuppel

Lors de mon passage au ZKM en ce mois de mai, je me suis particulièrement attardé dans trois de ses lieux.

L’un est un musée des médias où sont exposés les machines et objets de notre vie ordinaire, passée mais encore récente : ordinateurs, fax, imprimantes, par exemple. Les anciens jeux vidéo sont largement représentés et maintenus en état de marche, ce qui permet au public de s’en servir ; ce sont des machines exemplaires de l’évolution de l’interactivité durant les quelques dernières décennies. Tout cela donne un sentiment de vitesse vertigineuse avec un temps accéléré par l’obsolescence incroyablement rapide de ces machines : tel jeu vidéo ou tel écran d’ordinateur semble aujourd’hui tellement archaïque et désuet alors qu’il fut ultra moderne, il y a quelques années !

Un autre lieu du musée des médias était consacré à l’exposition monographique et rétrospective d’un artiste, Edmund Kuppel. Les œuvres présentées, datant pour partie des années 70, sont tout à fait symptomatiques de la démarche du ZKM qui associe recherche avancée et conservation, présent et passé. Edmund Kuppel, pour résumer ce qu’il exposait, travaille d’une part en vidéo et construit d’autre part des machines interactives dont la nature relève allègrement du bricolage et renvoie explicitement aux lanternes magiques d’antan, avant l’invention du cinéma, destinées à mettre en mouvement virtuel les images fixes. Cela évoque également et par exemple les chronophotographies, de la fin des années 1880, de Jules Marey. Cette exposition avec ces énormes machines qui se montrent et s’exposent comme telles, dans leur dimension esthétique, mécanique et technique, la disproportion qu’elles soulignent entre leurs mécaniques et le peu de chose qu’elles produisent en termes d’images en mouvement, renvoie le visiteur à réfléchir sur l’art comme liberté de rêver ; ceci par rapport à la terrible efficacité des technologies contemporaines en matière de médias. Evidemment ces machines sont en panne de manière récurrente, un peu comme autrefois au cinéma en noir et blanc les bandes film se rompaient en cours de projection.

La médiathèque

L’un des autres lieux que j’ai pu visiter regroupe la collection de la médiathèque où les œuvres d’art nouveaux médias du musée sont consultables à partir de dispositifs visuels et sonores interactifs dotés d’un système de menus permettant de naviguer de différentes manières et de choisir certains types d’œuvres. On peut privilégier un artiste, comme par exemple Bill Viola ou Nam June Paik, ou un thème tournant autour de questions de société ou de politique, compte tenu du fait que les artistes des nouveaux médias se sont fréquemment emparés de ces questions. En matière d’histoire et de recherche sur l’art des nouveaux médias cette médiathèque est d’une très grande richesse et on peut même considérer que son fonds est quasiment exhaustif, en ce sens que l’essentiel de ce qui s’est créé en matière d’œuvres nouveaux médias, depuis leur apparition, est représenté.

Dans la collection du musée des médias

Comme le sont beaucoup d’institutions orientées vers l’art d’aujourd’hui, le ZKM est structuré en parcours autour de son hall principal, avec un restaurant, une excellente librairie thématique sur les médias et l’art des nouveaux médias. Il est doté de salles de spectacle et de conférences et d’une bibliothèque. Je retiendrai de ce musée la richesse de ses collections, le foisonnement de ses activités, son ambiance de ruche et la frustration due à l’impossibilité d’en voir davantage, faute de temps : l’art des nouveaux médias demande du temps, le temps réel de notre vie, pour être approché, appréhendé, car il est un art de la durée, celle du déroulement filmique et celle de l’interactivité.

Dans la collection du musée des médias

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