N° 87, février 2013

Les artistes contemporains iraniens entre tradition et modernité


Sara Sadeghinia


L’histoire et la tradition font souvent irruption dans l’œuvre des artistes iraniens, alors même qu’au départ, ils se préoccupaient plutôt de problèmes conceptuels. Malgré tout, et peut-être aussi à cause de cette pression et de la répétition, beaucoup d’entre eux tentent aujourd’hui une approche audacieuse de leur propre culture historique leur permettant de s’approprier les notions de temps et d’espace propres à leur culture tout en voulant les transcender dans un langage qui soit plus en résonance avec celui de l’art mondialisé.

Shâdi Gadiriân, Qadjar, impression numérique en noir et blanc, 1999

À présent, ces artistes construisent leurs œuvres entre héritage et innovation. La culture et la réalité iranienne, source essentielle de leur inspiration, est recréée à l’aide de différents médiums. L’image, qu’elle soit photographique, vidéo ou installation, est le mode d’expression privilégié. Témoins de leur temps, ces artistes sont à la recherche d’un geste et d’un langage qui reconstruisent la mosaïque de leur réalité et deviennent peu à peu comme une singularité iranienne dans le domaine des arts visuels.

Le mouvement Saqqâkhâneh est un courant artistique célèbre des années 1960-1970 se basant sur une accentuation des éléments iconographiques nationaux destinés à lier la tradition culturelle à la modernité. Ce mouvement a eu un effet fort sur l’évolution de l’art contemporain iranien. Aujourd’hui, la jeune génération d’artistes, à la recherche d’une nouvelle identité iranienne, utilise la même méthode, dans le sens où elle se concentre sur les symboles traditionnels et folkloriques : les éléments de la calligraphie, les motifs et les couleurs des faïences et de tapis traditionnels, les symboles religieux, mais dans le cadre d’une composition ayant un aspect abstrait et moderne. Cette génération exprime son identité dans un nouveau langage artistique. Contrairement aux tendances modernistes florissant au début du XXe siècle en Iran et qui suivaient généralement le modèle occidental, aujourd’hui, ces tendances ont pris une direction radicalement différente. En effet, toute nouvelle tendance se définit dans le contexte de la vie culturelle des Iraniens et de leur réalité et cette nouvelle orientation et revendication de la contemporanéité entrant sur la scène artistique iranienne est à découvrir au travers des créations les plus récentes.

Durant ces dernières décennies, les artistes iraniens ont été l’objet d’un très grand intérêt sur la scène internationale. Dans le cadre de cet article, nous avons essayé d’analyser les œuvres de certains artistes contemporains (surtout les artistes féminines) qui montrent une nouvelle façon de représenter leur identité.

Nouveau regard des artistes iraniens

Dans la série "Qadjar" de l’artiste photographe Shâdi Ghadiriân, on est confronté à un anachronisme complexe entre tradition et modernité. Ses pastiches de portraits photographiques du XIXe siècle nous montrent des femmes en costume traditionnel, posant avec des emblèmes de la société de consommation. Pour bien restituer l’époque qâdjâre, l’artiste a utilisé des méthodes similaires, en ajoutant un décor peint comme toile de fond et en reprenant les mêmes vêtements et maquillages. D’après l’artiste, ces portraits décrivent assez bien l’état de conscience des femmes. "Mon intérêt pour l’histoire de la dynastie qâdjâre et l’amour de la photo sont à la base de cette série. Les modèles qui posent sont toutes des filles proches de moi. Elles sont vêtues d’habits qui appartenaient à des femmes au début du XXe siècle, mais portent des accessoires modernes." [1], dit l’artiste.

Sâdegh Tirafkan, Chuchotements de l’Orient, N°8, 2006-07, Collection Eisler, Londres

Les photomontages de l’artiste Sâdegh Tirafkan sont eux placés dans une dualité entre tradition et modernité. Par l’intermédiaire de son art, Tirafkan essaie de mettre en valeur l’héritage culturel de son pays. L’artiste trouve son inspiration dans les différents aspects des arts persans classiques, auxquels il ajoute sa propre approche contemporaine pour transmettre son message. En juxtaposant ces différents styles, il décrit la profondeur et le pouvoir esthétique de l’art persan. Par exemple, dans la série Chuchotements de l’Orient, Tirafkan a mélangé la peinture de miniatures de l’époque safavide (1501-1722) et des tapis persans traditionnels avec des photographies de son propre corps. De cette manière, l’artiste s’efforce de comprendre la beauté et le sens cachés sous ces objets. Ces éléments ne sont pas simplement décoratifs, ils sont aussi une allusion permettant de ressusciter un sens affaibli de l’identité culturelle.

Golnâz Fathi, calligraphe et titulaire du prix du meilleur calligraphe par l’Association iranienne de Calligraphie, inclut l’écriture et la calligraphie dans ses compositions apparemment abstraites. Ses œuvres s’inscrivent dans une tradition culturelle où le sens des mots est subordonné à leur aspect formel et expressif. Dans ses toiles, les lettres ont des traits bien spécifiques, exubérants et personnalisés. De plus, usant de contrastes abrupts entre les couleurs, Fathi crée des images d’une grande richesse et d’une grande profondeur, à forte dimension spirituelle. Ce recours aux lettres dans un contexte moderne la rapproche de l’artiste Charles Hossein Zenderoudi, l’un des fondateurs du mouvement Saqqâkhâneh. Quand elle observe les Iraniens en regardant ses peintures, ils essaient selon elle de les « lire » ou de trouver les « messages secrets » en eux. Elle souligne ainsi qu’ "il y a un secret dans mes peintures, mais pas dans les mots." [2]

Golnâz Fathi, Rhythm 1, acrylique sur toile, 2006, collection particulière, Téhéran

L’artiste Monir Farmânfarmâiân expérimente depuis quarante ans la mosaïque des miroirs (ayneh kâri). Cette technique traditionnelle est utilisée pour l’ornementation des édifices religieux ou nobiliaires en Iran, comme le mausolée de l’Imâm Rezâ à Mashhad ou le palais du Golestân à Téhéran. Farmânfarmâiân a très vite apprécié l’originalité de cet art et elle a commencé à expérimenter de nouvelles formes de mosaïque des miroirs en usant différentes techniques. Pour elle, le miroir est le symbole de la pureté, de la luminosité, de la symétrie et de la véracité.

L’artiste a réalisé ses compositions sous l’influence des motifs géométriques islamiques de l’architecture vernaculaire iranienne. Mais elle n’est pas pour autant tournée exclusivement vers le passé et ses œuvres manifestent aussi parfois l’influence de l’art abstrait occidental. En plaçant dans du stuc des petits morceaux de miroir, l’artiste crée des motifs complexes qui reflètent de multiples images du spectateur.

Monireh Farmânfarmâiân, Géométrie de l’espoir, Mosaïque de miroirs, 2008, Collection particulière, Londres

Les œuvres de Farmânfarmâiân évoquent non seulement le patrimoine iranien, mais aussi le souvenir de la jeunesse de l’artiste. Ces mosaïques de miroirs démontrent de nombreux fragments du monde autour d’eux : c’est l’assemblage d’une identité construite, une vie composée de souvenirs. Elles sont individuellement disjointes, mais belles dans leur effet global et maintenues en équilibre par l’acte de composition. Ces compositions sont peut-être limitées à l’extérieur, tandis qu’à l’intérieur, elles sont infinies.

Inspiré par la pratique de la calligraphie en tant qu’élément d’art traditionnel, l’artiste iranien Farhâd Moshiri a tracé la calligraphie et des chiffres en s’inspirant de l’ancienne forme de l’alphabet persan dans ses toiles. Pour l’artiste, la répétition des motifs n’est pas un simple exercice, mais une découverte de leurs qualités esthétiques. L’aspect totalement abstrait n’empêche pas ses œuvres de répondre à des styles et des techniques modernes, malgré l’utilisation de diverses traditions iraniennes. Ses compositions sont en même temps très dynamiques et originales.

Tout en créant un espace pictural énigmatique, les œuvres de Moshiri évoquent un climat de mysticisme et d’immatérialité. Actuellement, il est l’un des artistes du Moyen-Orient participant au marché de l’art international le plus en vue.

Farhâd Moshiri, 3Y19D, huile sur toile, 170*160 cm, 2004, collection particulière, Londres

Photographe autodidacte, l’artiste Ranâ Javâdi est l’une des premières photographes femmes en Iran. Elle a donné plusieurs conférences dans le monde sur l’histoire de la photographie et a publié, suite à des recherches de plusieurs années, deux livres sur ce sujet.

Dans sa récente série Quand tu mourais réalisée en 2008, l’artiste met en scène des photos anciennes de studio de deux célèbres photographes iraniens, Chehrenegâr de Shirâz (disparu aujourd’hui) et Ajamiân de Téhéran. Les photos ont été prises dans la cour de l’atelier en plein air en raison du manque de lumière artificielle à l’époque. Ces photographies sont composées de trois couches : une image originale très vieille, l’emploi de tissus anciens ou de fleurs séchées, et le reflet de l’environnement, capturé dans un miroir. Pour l’artiste, en créant une nouvelle image grâce à des couches picturales superposées, le moment présent meurt à son tour, mais commence une autre vie sous une nouvelle forme. Elle souligne ainsi : "J’ai cherché à donner une nouvelle voix à ces photos. Ce travail est un hommage à ces deux célèbres et talentueux photographes de studio d’Iran." [3]

Ranâ Javâdi, Quand tu mourais, 2008

Conclusion

En étudiant les pratiques artistiques des artistes contemporains iraniens, techniques utilisées dans un grand nombre de créations, nous pouvons constater que l’Iran est un pays où l’art pictural est fécond. Un surprenant mélange de traditions ancestrales et de modernité postrévolutionnaire caractérise généralement l’art contemporain iranien. Depuis quelques décennies, cet art a été fortement perçu comme exotique, très lié aux traditions culturelles. Toutefois, les œuvres sont aujourd’hui de plus en plus remarquées internationalement. Le choix du passé afin de mieux exprimer le présent devient dans les œuvres des artistes iraniens un véritable moyen plastique. De façon générale, cette nouvelle génération d’artistes est très attachée à son histoire et à sa culture. Ces artistes, surtout féminines, se sont vus réserver une place de choix dans certains événements culturels de ces dernières décennies. Au travers de leurs propres œuvres, ils transmettent leurs messages et leurs sentiments au monde entier. L’art est en effet l’une des meilleures façons de faire passer des messages et de partager émotions et sentiments ; cette langue universelle traversant les barrières culturelles et pouvant conduire à une transformation de certaines idées reçues et parfois fausses.

Bibliographie :
- Michket Krifa, Haft 7 artistes contemporains iraniens, D’Art Somogy, Paris, 2003, 94 p.
- Michket Krifa, Regards persans, Iran, une révolution photographique, Paris-Musées, Paris, 2001, 173 p.
- Eigner, Sâeb, L’art du moyen- orient, l’art moderne et contemporain du monde arabe et de l’Iran, Toucan, Paris, 2010, 383 p.
- Ghabâiân Ettehâdieh Anâhitâ, La photographie iranienne, un regard sur la création contemporaine en Iran, Silk Road Gallery, 2011, 191 p.

Notes

[1Krifa Michket, Haft 7 artistes contemporains iraniens, Somogy, 2003, p. 68.

[2Carolee Walker, USINFO Staff Writer, Contemporary Iranian Art Mixes Persian Symbols, Modern Approach, Mai 2007.

[3Anâhitâ Ghabâiân Ettehâdieh, La photographie iranienne, un regard sur la création contemporaine en Iran, Silk Road Gallery, 2011, p. 144.


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