N° 88, mars 2013

Lettre à Antoine de Saint-Exupéry


Parvâneh Pourang
Traduit par

Roshanak Danaei


Bonjour Antoine,

Le Petit Prince est revenu de la même planète, avec les mêmes soucis et inquiétudes. Il semble que, hors de cette planète, le temps soit incapable de miracle.

Il n’aurait jamais dû revenir.

Peut-être que c’est dans l’absence que demeure l’espérance…

Maintenant, ce petit prince n’a plus de rose dont l’idée pourrait l’apaiser.

Il ne veut plus rien apprivoiser ; peut-être pense-t-il que l’apprivoisement fait perdre la beauté des choses.

Un très grand amoureux prend plaisir à l’âme sauvage de son bien-aimé, à sa simplicité.

Maintenant ce petit prince est même fatigué d’être représenté…

Mais peut-être que si tu n’étais pas parti, il se serait senti moins seul…

Peut-être que la vie est aussi pour nous comme une proie pour le boa : pendant la digestion, on se plonge dans un sommeil terrestre, un sommeil qui fait de nous de grandes personnes désagréables.

La vie est un appât dont on est soi-même la proie ; et on l’avale avant même de la choisir.

Maintenant, ces grandes personnes me demandent de m’intéresser, comme toi, à mes études.

Ces grandes personnes sérieuses qui s’occupent de choses sérieuses ou croient s’occuper de choses sérieuses me semblent bien ridicules.

On ne peut communiquer avec ces grandes personnes que par le langage.

Pour savoir si des hommes sont vraiment à même de comprendre, je ne recours plus à la peinture, mais à mes yeux : si tu les regardes fixement, certains d’entre eux ne pourront supporter ton regard ; alors tu sens que ton regard est plus profond que le leur, ou ils te croiront amoureux ou fou.

Je pense qu’il y a six ans tout seul dans le désert du Sahara, tu as passé les meilleurs jours, les jours les plus fructueux de ta vie ; comme pour moi au Moyen-Orient…

Je comprends pourquoi tu n’as pu résister à la demande du petit prince ; parfois, on sent qu’il faut avancer ; peu importe ce qui nous attend au bout du chemin…

Le problème c’est que les hommes d’aujourd’hui ne croient plus au mystère ; ils connaissent des formules par cœur ; ils ont trouvé la réponse à une question qu’ils ne connaissent pas encore !

Peut-être que si on ne voyait pas notre bien-aimé, tout comme le mouton du Petit Prince dans sa caisse, peut-être que si notre seul bonheur était de sentir sa présence, on l’aimerait beaucoup plus ; aimer, sans l’espoir de pouvoir le joindre.

Tu étais une grande personne parce que tu voulais que tout le monde prît tes malheurs au sérieux ; exactement comme les hommes d’aujourd’hui qui ne parlent pas, mais jouent.

Je parle des jeux qu’ةric Brin a expliqués…

Si tu avais été une gentille grande personne, tu saurais de quoi je parle…

Si l’on marche droit devant soi, sur une planète comme celle du Petit Prince, on ne s’égarera jamais ; il faut seulement faire attention aux directions pour ne pas confondre le lever et le coucher du soleil.

Tu as dit que les enfants devaient être indulgents envers les grandes personnes ;

Mais si les grandes personnes infestent la planète ?

Maintenant les baobabs deviennent de plus en plus épais…

J’ignore seulement combien de temps reste jusqu’à l’explosion de cette planète ?

Ces grandes personnes ne font que se rendre belles ; elles n’embellissent jamais la planète, elles ne l’émondent jamais.

Un bel adulte entre les baobabs laids et grossiers.

Peut-être n’a-t-on jamais eu la chance de voir de belles choses grandioses, et que l’on n’a jamais vu que de grandioses laideurs.

Maintenant, les grandes personnes sont devenues si sérieuses que non seulement elles ne cherchent à savoir à quoi servent les épines, mais utilisent de belles fleurs pour dissimuler la laideur de leur visage et l’absurdité de leur regard.

Maintenant, les hommes qui peuvent manifester leur amour avec de belles fleurs sont ceux qui ont fait beaucoup plus que les autres des additions, ceux qui ont le plus amassé.

Les grandes personnes ne sont pas contentes que leur fleur soit sur une planète éloignée ; elles veulent la serrer dans leurs bras jusqu’à la faner.

Voici la seule façon d’appréhender la beauté des fleurs, la seule façon d’appréhender leur beauté.

Il faut se contenter de regarder les fleurs, de les respirer, comme l’amour ; la parole met fin à l’amour.

Peut-être que la rose était le fruit d’un baobab qu’on avait aimé.

Les grandes personnes occupent beaucoup de place parce qu’elles ont des esprits complexes et aussi des vies compliquées.

Maintenant, il est difficile pour ces hommes qui manquent de racines de connaître les mystères.

Le monde est simple pour les rois comme la vie l’est pour nous.

Nous les hommes, nous péchons pour oublier qu’on est pécheur.

Chaque péché est un onguent douloureux pour les blessures précédentes.

Beaucoup de savants font comme le géographe fait : noter et catégoriser ce que les explorateurs ont découvert ; c’est pourquoi je préfère être explorateur plutôt que savant.

Maintenant, il n’est plus important de comprendre l’existence des montagnes et des mers ; ce qui est important, c’est de savoir leurs noms par cœur.

Ce qui cause problème c’est que les hommes sont tous pareils, c’est pourquoi ils ne peuvent jamais avoir d’amis. Ce qu’ils disent est toujours répétitif, si répétitif qu’il n’est plus besoin de parler, de connaître les mystères…

Il se pourrait alors que tu tombes amoureux d’une question ; celle que tu décèleras dans un regard, c’est à ce moment qu’on te dira amoureux.

Mais si tu trouves réponse à cette question tout se défera ; c’est dans le mystère qu’il te faudra vivre.

Toutes les roses ont besoin d’être uniques ou de feindre d’être uniques pour qu’on ait toujours besoin d’elles.

Si tu crois que posséder des choses simples et ordinaires ne suffit pas pour être un prince, tu es du même avis que moi, mais tu seras bientôt habitué à cette vie simple et monotone et ta plus grande occupation sera d’additionner :

Additionner des fleurs, des moutons, des planètes…

Maintenant, pour ces hommes, le luxe est plus important que l’amour, si bien qu’on peut acheter l’amour avec le luxe.

Maintenant, les grandes personnes ont oublié les étoiles ; personne ne lève plus les yeux pour les regarder.

Les étoiles continuent de briller, pour des yeux qui ne les attendent point.

Penses-tu que le meilleur choix pour ce Petit Prince soit aussi de partir ?

Le Petit Prince devait partir car s’il était resté, il serait devenu une grande personne répugnante.

Quel est le meilleur choix pour moi ? Et pour toi ?

Esclave de la planète


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