N° 88, mars 2013

Ferdowsi, promoteur de la langue et de la culture persanes


Shahzâd Madanchi


Ferdowsi [1] est l’un des plus grands poètes persans. Il naquit vers 940 dans la ville de Tous (Tus) dans le nord-est de l’Iran actuel et disparut vers ?1020. Il a joué un rôle indéniable dans la conservation et la promotion de la langue persane après la conquête arabe.

Statue de Ferdowsi située place Ferdowsi à Téhéran

Ferdowsi est l’auteur de l’épopée mythique Shâhnâmeh ("Le livre des rois"), dans laquelle il retrace l’histoire légendaire de l’Iran ancien (la Perse). Il consacra une bonne partie de sa vie à la rédaction de cette œuvre, composée de 60 000 distiques, considérée aujourd’hui comme l’une des plus importantes de la littérature persane. L’importance du Livre des rois le place au même rang que l’Odyssée ou l’Iliade d’Homère, et fait de Ferdowsi un Homère persan, comme en témoigne cette indication de Chardin dans son Voyage en Perse, repris par Djavâd Hadidi : "Le Chanahme (sic) ou l’Histoire des rois, est en vers, et c’est une excellente pièce de poésie estimée dans tout l’Orient, comme Virgile et Homère chez nous. L’auteur s’appelait Ferdous de Tus, ville de la Bactriane, frontière de la petite Tartarie orientale qui a produit tant de savants hommes en toutes sortes de disciplines. […]" [2]

Ce qui est également remarquable, c’est l’importance de l’œuvre au plan linguistique. Le Shâhnâmeh se caractérise en effet par le choix d’une langue relativement courante et donc compréhensible par l’ensemble de la population perse. Ferdowsi cherche en outre à persaniser la langue en n’utilisant que très peu de mots arabes, comme le relève Henri Massé : "Du reste, Firdousi, toujours soucieux de faire œuvre nationale, montre autant de prédilection pour les archaïsmes iraniens que d’aversion pour les mots arabes - ces derniers au nombre d’environ 430 - ce qui est insignifiant dans une œuvre si vaste ; et encore il y a lieu de croire que les copistes remplacèrent plus tard certains des premiers par les seconds." [3]

L’attachement de Ferdowsi à l’identité culturelle et nationale de son pays, ainsi que l’intérêt pour la Perse pré-islamique et l’aversion pour la domination de la langue arabe ne sont pas sans rapports avec son origine sociale : il est issu de la noblesse terrienne perse (dehqân), et son amour de la terre de ses ancêtres pourrait être l’une des raisons expliquant sa détermination dans la protection de la langue et de la culture persanes.

De l’origine du persan

Avant de parler des efforts de Ferdowsi pour la promotion du persan, nous pouvons en quelques mots retracer l’historique de cette langue. Le persan actuellement parlé dans divers pays est la langue officielle en Iran (deux autres de ses variantes dari et tadjik étant respectivement langues officielles, en Afghanistan, et au Tadjikistan). C’est une langue qui trouve son origine dans l’avestique ou le vieux-perse.

Le vieux-perse : En tant que langue maternelle des empereurs achéménides et au moins l’une des langues officielles de cet Empire, le vieux-perse a été également appelé "aria" par les tribus nomades de l’époque. Ce sont "les anciennes tribus vivant à la charnière du IIe et du Ier millénaire av. J.-C., en Asie centrale et sur les territoires limitrophes, qui ont crée les plus anciens monuments de la littérature de la langue iranienne : les hymnes de l’Avesta s’appelaient elles-mêmes « Arya »". [4] On le connaît particulièrement grâce aux inscriptions [5] laissées pas les Achéménides, et il est à l’origine du moyen perse et du persan moderne

Le moyen-perse : Attesté vers le IIème siècle av. J.-C., le moyen perse commence, à partir du IIIe siècle ap. J.-C., à s’imposer grâce à la fondation de l’empire sassanide, la langue des nouveaux dirigeants, d’où l’appellation également de "pahlavi" ou plus précisément "pahlavi sassanide". Adopté comme langue administrative, le persan a fortement été soutenu par la cour samanide dans tous les domaines. D’où diverses publications en pahlavi dans les domaines religieux (textes zoroastriens, Avesta), littéraires et parfois historiques ou légendaires. Et comme le signale Farhang Jahânbakhsh : "les œuvres restantes de la langue pahlavi sont les plus importantes œuvres littéraires avant l’islam." [6]

Le persan moderne : Cette période est marquée par la montée en puissance des Arabes conquérants dans les territoires de l’ancienne dynastie sassanide et par le fait de l’influence croissante de langues étrangères comme l’arabe sur les langues iraniennes. En effet, la chute de l’empire sassanide en 652 ap. J.-C. a entre autres comme conséquence la migration d’un grand nombre de populations arabophones vers les nouvelles terres conquises. Cette migration s’accompagne donc d’une forte influence de l’arabe sur les langues locales. Par ailleurs, la bureaucratie arabe, a elle-même été influencée par le système administratif sassanide. Elle a cependant adopté le persan en tant que langue officielle.

C’est dans cette ambiance que le persan moderne suit son développement entamé depuis le VIe siècle. Dans ses premières formes, ce persan était la langue parlée de la majorité de la population de l’empire sassanide, et va donc progressivement devenir la langue la plus parlée de la famille iranienne, sans toutefois nuire à l’utilisation des autres langues de la famille (le kurde, le pachtou, le baloutche, etc.). On notera également qu’après la conquête arabe, le persan va progressivement, et ce jusqu’à nos jours, adopter l’alphabet arabe.

Le livre des rois de Ferdowsi

C’est aussi à cette époque que sont publiés les premiers chef-d’œuvres rédigés en persan, y compris l’œuvre de Ferdowsi. Il considérait lui-même le Shâhnâmeh comme l’œuvre de sa vie, qu’il a rédigé dans le seul but de défendre et de faire renaître l’identité des Perses :

J’ai beaucoup souffert durant trente ans

"Ajam [7] " est devenu vivant grâce au persan

Outre les particularités littéraires ou poétiques de cette œuvre, on peut voir dans Ferdowsi un promoteur, un défenseur de la langue et de la culture grâce à la très haute qualité de sa syntaxe et du lexique qu’il utilise. Comme signalé, Ferdowsi tente d’utiliser le moins possible de termes d’origine arabe. D’après Parviz Nâtel-Khânlari, Ferdowsi a employé environ neuf mille mots dans le Shâhnâmeh [8], et seuls quatre cent trente d’entre eux sont des mots arabes (et certains allant même jusqu’à estimer que parmi ces quelque quatre cents mots, certains ont été introduits par les scribes…)

Outre cette résistance linguistique, le Shâhnâmeh peut également être considéré comme le garant de la culture perse. En rassemblant les traditions orales relatant l’histoire des rois, ou en "ranimant" les faits mythiques, tous les efforts de Ferdowsi ont également pour but d’éveiller ou de faire reconnaître l’identité nationale persane, de retracer et rappeler ses traditions, sa culture. Comme l’affirme Denys Cuche : "On peut d’abord traiter le langage comme un produit de la culture : une langue en usage dans une société reflète la culture générale de la population. Mais dans l’autre sens, le langage est parti de la culture ; il constitue un de ses éléments, parmi d’autres […]." [9]

Mausolée de Ferdowsi à Tous

Ce lien évident entre langue et culture est doublement remarquable à travers l’œuvre de Ferdowsi, qui défend et promeut grâce à une œuvre littéraire la langue et la culture à travers l’éveil, la reviviscence des faits historiques.

Nous pouvons également signaler que les héros de l’épopée persane de Ferdowsi réalisent de grands desseins, de portée nationale ou mystique, et qu’ils sont encore aujourd’hui considérés comme des héros nationaux. Les poèmes faisant leur louange ou décrivant leurs faits d’arme ont permis la transmission des traditions orales. Ils ont servi à l’enseignement de la langue dans des villes et villages les plus reculés. Des professionnels narrent ces épopées dans des cafés (ghahveh-khâneh, "maison de café")… Tous ces facteurs ont fait que cette œuvre a joué un rôle important dans la préservation de la langue persane qui a pu survivre grâce à ce chef-d’œuvre. Et comme le souligne J.-J. Ampère : "Evidemment, l’intention de Firdousi a été semblable à celle de ses prédécesseurs : il a voulu, comme eux, raconter la tradition. […]. On voit, par ce qui précède, comment la tradition qui fait la base du Schah-Nameh, née de souvenirs et de l’intérêt populaires, a survécu à la nationalité persane, et s’est suscité des organes et des interprètes partout où quelque chose de cette nationalité survivait encore ou tentait de renaître." [10]

Sans aucun doute, les principaux objectifs de l’œuvre épique et mythique de Ferdowsi - la renaissance du persan pour assurer la résurgence, la résurrection et la survie de l’identité nationale et culturelle perses - sont atteints. C’est pour ces raisons aussi que Ferdowsi est connu de tous (toute ville a sa place ou son avenue Ferdowsi), apprécié et aimé de nos jours, comme le promoteur de la langue-culture persane, et que le Shâhnâmeh est encore aujourd’hui chanté par tous, lettrés ou non.

Traductions du Shâhnâmeh :
- Le Livre des Rois, traduit par Jules Mohl, 7 volumes, Paris, Imprimerie royale, 1838-1878. Réédition en 1977 chez Maisonneuve, et 2006 chez Elibron Classics (Etats-Unis)
- Le Livre des Rois : Histoire légendaire des rois de Perse, traduit du persan par Forouzandeh Brélian-Djahanshahi, texte français revu par Odile Benoit, 1 volume, 2011, Paris, Imago, 438 p.
- Le Livre des rois, extraits de la traduction de Jules Mohl, revue par Gilbert Lazard, 1979, Paris, Sindbad, 309 p.

Bibliographie :
- Ampère Jean-Jacques, 1839, Littérature Orientale : épopée persane, Le Schah-Nâmeh, traduit par J. Mohl, in Revue des deux mondes, Tome Septième, Bruxelles, Société typographiques Belges, pp. 507-526.
- Cuche Denys, 1996, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, Éd. la Découverte, 123 p.
- Chardin Jean, 1810, Voyage en Perse, annoté et commenté largement par Louis Langlès, p. 126, In : Djavâd Hadidi "Ferdowsi dans la littérature français", In Luqman, troisième année, Nچ’b01, 1986-87, PUI, Téhéran, pp. 61-73.
- Jahânbakhsh Farhang, 2004, L’histoire de la langue persane, Téhéran, Jâmi, 240 p.
- Massé Henri, 1935, Firdousi et l’épopée nationale, Paris, Perrin, 304 p.
- Nâtel Khânlari Parviz, 1994, La Linguistique et la langue persane, Téhéran, Tous, 301 p.
- Oranskij Iosif M., 1977, Les langues iraniennes, traduit du russe par Joyce Blau, Paris, Klincksieck, 239 p.

Notes

[1Son nom orthographié différemment : Firdûsî, Firdousi, Firdawsî

[2Chardin Jean, 1810, Voyage en Perse, annoté et commenté largement par Louis Langlès, p. 126, In : Djavâd Hadidi "Ferdowsi dans la littérature française", In Luqman, troisième année, Nچ’b01, 1986-87, PUI, Téhéran, p. 62.

[3Massé Henri, 1935, p. 222.

[4Oranskij Iosif M., 1977, p. 15.

[5Les plus importantes traces sont consacrées aux épigraphes de Darius le Grand sur le mont Bisotun, appelées ainsi les "inscriptions de Bisotun", entre les deux villes Hamadân et Kermanshâh en Iran actuel. Dans ces épigraphes, le roi relate ses conquêtes, les noms des Etats sous sa domination ainsi que l’histoire de son règne en Perse.

[6Jahânbakhsh Farhang, 2004, p. 123.

[7"Ajam" ("non-arabe") est le nom que donnaient les Arabes aux Perses.

[8Nâtel Khânlari Parviz, 1994, p. 21.

[9Cuche Denys, 1996, p. 49.

[10Ampère Jean-Jacques, 1839, p. 510.


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