N° 101, avril 2014

L’Iran mythique au contact de l’Occident


Majid Yousefi Behzâdi


Dans l’histoire culturelle de l’Orient et de l’Occident, le mythe apparait comme un vecteur révélateur qui associe la richesse historique au patriotisme héroïque dans le cadre d’une nouvelle conception : la révélation du mythe est liée à l’authenticité culturelle. Autrement dit, la présence du mythe dans un registre interculturel désigne l’importance des rapports réciproques entre deux nations étant susceptibles de le valoriser comme une référence réactive qui apporte une nouvelle histoire pour nourrir l’imaginaire. A ce titre, à partir du moment où elle devient la composante de la tradition et de la culture étudiée, le rapport mytho-historique de l’Iran avec l’Occident s’inscrit au sein de la recherche comme le pivot d’une vision interculturelle.

Dans son livre La littérature générale et comparée, Daniel-Henri Pageaux écrit : « Le mythe est une histoire vivante pour ceux qui la recréent ou la lisent. Une histoire mythique non utilisée peut continuer à être nommée « mythe » dans une perspective largement diachronique, mais elle cesse d’être mythe à partir du moment où elle n’est plus qu’une composante de la culture, de la littérature étudiées. Elle redevient mythe quand la référence est réactivée, quand elle apporte une nouvelle histoire pour nourrir l’imaginaire. » [1] De ce fait, le mythe scythe fait son émergence au moment où la Perse et l’Occident se rejoignent sur les traces d’une histoire similaire. Dans ce sens, le rapport de la Perse avec l’Occident se consolide par la présence de ce mythe qui privilégie grandement la valeur de tout récit historique comme une reprise de l’histoire vivante.

Les fils de Fereydoun et les filles de Sarv à la cour du roi du Yémen, miniature attribuée à Ghâssem Ali, page du Shâhnâmeh de Tahmâsp, Musée des Arts contemporains de Téhéran.

Pour une meilleure appréciation du parcours mythique de l’Iran face à l’Occident, il faut évoquer l’avis de Marc-Mathieu Munch afin de déterminer davantage la valeur véridique du mythe dans un concept historique : « La vérité du mythe est absolue et éternelle pour le croyant, mais celle de la littérature est plus humaine, plus relative, plus individuelle […]. » [2] Partant de ce point de vue, l’impact du mythe scythe dans la croyance populaire est certainement dû à une histoire du partage du Monde tel que Hérodote le raconte : « Premier homme, Targétaos a trois fils, Lipoxaïs, Arpoxaïs et Koloxaïs. Un jour, quatre objets d’or tombent du ciel : une charrue, un joug, une hache et une coupe. Les deux frères aînés se précipitent sur les objets mais seul Koloxaïs parvient à s’en emparer. En conséquence, c’est lui qui devient roi. » [3] Chaque objet caractérise une catégorie sociale et tous les objets apparaissent dans la croyance populaire comme des éléments constitutifs de la vie humaine de sorte qu’aujourd’hui, dans notre mentalité moderne, ils ne sont pas très loin de la réalité.

A ce propos, Molé écrit : « Les quatre objets d’or symbolisent les trois états sociaux de la société scythe, l’état sacerdotal (ou royal), guerrier et agricole. » [4] L’Iran possède un mythe analogue. Nous pensons à la légende très connue du partage du Monde entre les trois fils de Fereydoun. Dans cette légende, chacun de ces trois fils prétend être considéré comme le héros guerrier par excellence. Garshâsp, le guerrier (plus tard Rostam), Afrasyâb, le guerrier destructeur et Key Khosraw, le défenseur de l’Iran.

Miniature du peintre safavide Rezâ Abbâssi représentant Fereydoun, le roi mythique de l’Iran, recevant les ambassadeurs de ses fils Salm et Tour.

En voici les principaux points : ayant envoyé ses trois fils dans le Yémen, Fereydoun attend impatiemment leur retour. Pour les éprouver, il se change en dragon et va à leur rencontre. Voyant le dragon, l’aîné des trois frères s’empresse de se cacher. C’est finalement le plus jeune qui adopte la conduite la plus digne. Satisfait de ses fils, Fereydoun se retire, leur dévoile le secret et leur donne des noms en fonction du comportement qu’ils ont adopté. L’aîné reçoit le nom de Salm, le second Tour, et le plus jeune, prudent et courageux, Iraj, nom digne de lui. La figure du dragon symbolise ici la victoire de l’esprit humain de par sa force morale. Dans certaines croyances populaires de l’Orient, le dragon est le symbole du bonheur qui apparait comme un être violent ayant tendance à être vaincu par celui qui désire devenir le fondateur du monde. La transformation de Fereydoun en dragon permet de mesurer l’étendue du courage et de l’audace de ses fils. Sous cet angle, le dragon est le symbole du désordre caractéristique de l’animal sauvage qui doit être maîtrisé par la force et la discipline. Celle-ci est étroitement liée à l’idée que celui qui lutte courageusement contre un dragon mériterait de diriger un pays. Ainsi Fereydoun partage le monde en trois parties. Salm reçoit Rome et l’Occident, Tour l’Asie centrale et la Chine, Iraj l’Iran et la plaine des chevaliers (Arabie). Salm est appelé « Seigneur de l’Occident ». [5] La répartition des fonctions sociales entre les trois frères dont le plus jeune hérite de la royauté se retrouve autant dans le mythe iranien que dans le mythe scythe.

La similarité de ces deux mythes laisse penser à une inspiration commune, où les sources héroïques de l’Iran sont aussi exploitées en Occident. Admirant le multiculturalisme iranien, Hérodote écrit : « Les Persans sont le peuple le plus ouvert aux coutumes étrangères. Impartiaux, ils ont jugé le costume des Mèdes plus beau que le leur et l’ont adopté, ainsi que la cuirasse des Égyptiens pour la guerre. » [6] Plus loin, Hérodote, appréciant ce tempérament iranien, y voit une opportunité pour tout rapprochement interculturel. Le mythe scythe est un exemple significatif en ce qu’il révèle un aspect de la fresque de la culture millénaire iranienne. Il reste à savoir si le partage du monde se fait sous l’effet d’une ressemblance mythique proprement dite. Pour l’Occident comme pour l’Orient, le trésor historique se réfère plutôt aux réserves patriotiques qu’à la simple histoire explicative. Dans le mythe scythe, le contact de l’Occident avec l’Iran est défini par un partage allégorique, mais leur consolidation historique pourrait être le déclencheur d’une étude socioculturelle.

Page d’un manuscrit du Shâhnâmeh datant de l’ère safavide représentant la mort d’Iraj de la main de ses frères.

Bibliographie :
- Daniel Henri Pageaux, La littérature générale et comparée, Armand Colin, Paris, 1994.
- Marc Mathieu Munch, Cahier de littérature générale et comparée, Paris, 1977.
- M. Molé, Journal Asiatique, Paris, 1952.
- Hérodote, Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 1964.
- Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.

Notes

[1Daniel Henri Pageaux, La littérature générale et comparée, Armand Colin, Paris, 1994, p. 98.

[2Marc Mathieu Munch, Cahier de littérature générale et comparée, Varia, Paris, 1977, p. 77.

[3Cité par M. Molé, Journal Asiatique, « Le partage du monde dans la tradition iranienne », 1952, Paris, p. 463.

[4Ibid., p. 456.

[5Ibid., p. 460.

[6Hérodote, Œuvres complètes, Gallimard, Paris, 1964, p. 108.


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