N° 110, janvier 2015

A propos du réalisme et de la guerre : état d’une réflexion


Rouhollah Hosseini


Les rapports qu’entretient l’art avec la guerre sont des plus délicats dans l’univers de création artistique. La thématique de la guerre fait vibrer le texte de vives émotions tenant de la noblesse et de la fierté aussi bien que de l’indignité et de la bassesse. Elle ne manque pas à ce titre de pousser l’homme de lettres à se positionner pareillement au soldat se trouvant à la frontière de la guerre. Car cette horrible expérience que l’humain ne sait encore comment fuir le marque corps et âme, créant à ce titre des engagements dont il ne saurait faire sans peine abstraction.

Les difficultés sont, pour ainsi dire, grandes dans la représentation de la guerre par les arts dont la littérature fait ici notre terrain de réflexion. Elles se font encore plus marquantes lorsque la guerre prend un aspect sacré, comme celle qui éclata entre l’Iran et l’Iraq entre 1981 et 1988 ; une guerre dont le prolongement, si ce n’était son début, se caractérisait par un système de valeurs dites révolutionnaires et d’idéologies.

Le dit système marche de manière à cadrer un camp avec le Bien et l’autre, à savoir le camp de l’ennemi, avec le Mal. L’artiste se doit, quant à lui, de considérer ces valeurs avant de se mettre à l’œuvre. Il se trouve donc et d’emblée dans un champ sémantique qui a la religion comme toile de fond importante, et dont il a à respecter les principes ; les mêmes constituant les caractères essentiels de ce qu’on appellera tout de suite la « défense sacrée ».

Outre ce terrain « réel » de bataille que l’artiste trouve devant ses yeux, s’ouvre alors un vaste champ de nature fictionnelle où la lutte se déroule entre deux autres camps : ceux du réel et de l’imaginaire.

Le traitement que l’écrivain fait du réel qu’il observe sur le front, dans son œuvre essentiellement marquée par les normes de fiction, est l’une des questions dont l’intérêt pour nos chercheurs serait de taille. Qu’arrive-t-il en vérité à la réalité de la guerre, lorsqu’elle passe sous la plume de l’homme de lettres ? Se met ainsi en place un système de questionnement sur le réalisme, les rapports du réel et du fictif, des lettres et de la réalité, et de l’art et du public comme récepteur de l’œuvre produite. Ce dernier trouve à son tour une place de choix, voire même stratégique, dans la conception de l’art qui se réalise sur la guerre ; une guerre qui, nous le répétons, est perçue d’une manière distinguée : sacrée, elle est parfois valorisée à l’extrême.

La perception du réel, on le sait bien maintenant, est complexe. D’où la difficulté de la définition du réalisme et des querelles esthétiques qu’il a suscitées dans l’histoire de l’art et de la littérature. Champfleury, le théoricien et l’écrivain français du XIXe siècle à qui l’on attribue l’invention du mot « réalisme », reconnaît cette difficulté comme suivant : « le réalisme est un de ces termes équivoques qui se prêtent à toutes sortes d’emplois et peuvent servir à la fois de couronne de laurier ou de couronne de choux. » [1] Et même si la réponse des théoriciens du milieu du XIXe siècle à la question « …que faire pour dire cet univers qui impressionne l’homme ? » fut de « le reproduire », ces derniers ne voulaient certainement pas dire que le réalisme serait une copie, ni même que cette copie serait effectivement possible.

D’autre part, quand l’on consulte les dictionnaires, le réel est en de nombreux endroits défini comme tout ce qui est perçu comme concret, et qui s’oppose à ce qui est rêvé, imaginé ou fictif [2], lesquels constituent les caractéristiques d’une œuvre artistique.

Aussi, la complexité s’aggrave-t-elle encore lorsqu’il s’agit de représenter le réel par et dans l’art, lequel n’a pas manqué à son tour à susciter des problèmes d’ordre définitionnel tout au long de son histoire.

Une chose est cependant sûre : l’art est communément conçu comme une activité humaine aboutissant à la création d’œuvres. Ces dernières sont par essence produites par l’imagination, dont la littérature, en tant que forme artistique, ne pourrait se passer. L’art dépasse le réel pour autrement le dire et se donne pour objet de « créer » un univers où les règles diffèrent de celles du monde réel. L’artiste, même lorsqu’il traite d’un sujet historique et d’importance majeure comme la guerre, se permet de faire des choix parmi les éléments qu’il a à sa disposition, et de « créer » un monde selon sa propre conception du monde.

La représentation du réel de la guerre irano-iraquienne est cependant marquée par un trait particulier : elle est également surqualifiée par une poétique tenant du sacré. Elle se doit alors à la fois de répondre aux exigences normatives du monde de l’art, de contribuer à la sacralisation de la guerre et d’absorber l’attention d’un certain public qui demanderait une image « plus réelle » de cette guerre dont il craint parfois le retour.

Les rapports du réalisme et de l’art sont des plus délicats en Iran. Nous pouvons cependant redire une chose : la perception du réel dépend totalement de la vision du monde de l’artiste. Le réel change à ce titre et radicalement de visage selon que l’on concevrait l’univers comme transcendant, éternel et inspiré par Dieu, ou que l’on opte pour un monde où toute attente pour un secours extérieur de la part d’une puissance surnaturelle serait inutile.

Une méfiance se dégage ainsi de la séduction des images littéraires : d’où l’attitude ambigüe que la société iranienne cultive à l’égard de la littérature.

Notes

[1Maryse Adam-Maillet, Réalisme et naturalisme, éd. Ellipses, Paris, 2001, p. 45.

[2Larousse encyclopédique en deux volumes - 1994-2003 p. 1310


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