N° 110, janvier 2015

Les Mémoires de la Défense sacrée


Khadidjeh Nâderi Beni


Les Mémoires sont un genre littéraire qui comprend à la fois l’autobiographie et l’historiographie. Il en existe divers types dont les Mémoires de guerre, les Mémoires politiques, etc. En Iran, la rédaction de Mémoires dans le sens moderne est récente. Parmi les mémorialistes les plus célèbres, nous pouvons citer les noms de Abdollâh Mostowfi [1], E’temâd-ol-Saltaneh [2], Assadollâh A’lam [3] et Iradj Afshâr [4].

Avant la Révolution islamique en Iran et le déclenchement de la guerre Iran-Irak, la rédaction de Mémoires n’était pas très développée dans le milieu lettré et public. Jusque-là, la plupart des Mémoires sont l’œuvre d’aristocrates, de dirigeants politiques ou de hauts gradés. Suite à la victoire de la Révolution islamique, la sphère culturelle subit de grandes évolutions et de nouveaux horizons s’ouvrent pour la création artistique et littéraire. On voit à cette époque l’apparition de nombreux Mémoires qui relatent les combats révolutionnaires, la prison, la torture et, en un mot, tous les événements auxquels l’écrivain a participé ou dont il a été le témoin.

La guerre imposée contre l’Irak (1980-1988) est à l’origine de la rédaction d’un nombre important de Mémoires qui, remportant l’intérêt massif des lecteurs, a connu un important développement. Depuis la fin de guerre, la rédaction des Mémoires a continué son essor pour devenir une branche à part entière de la littérature de la Défense sacrée qui vient de naître. Ces Mémoires sont rédigés par des anciens combattants (simples soldats ou hauts gradés), des journalistes, des civils… Dans ce qui suit, nous allons donner un bref aperçu sur les Mémoires de la Défense sacrée en tant que l’un des genres de la littérature iranienne contemporaine.

Couverture de La colline Borhâni

Les premiers Mémoires de la guerre sont parus entre les années 1360 (1981) et 1367 (1988). Plus de 4 000 Mémoires ont été publiés jusqu’à aujourd’hui. Du point de vue quantitatif, ils peuvent être divisés en trois groupes :

1) Les Mémoires volumineux sont de gros livres de plus de 500 pages détaillant les faits historiques et les divers événements de la guerre. Ces ouvrages sont rédigés pour la plupart dans un style littéraire et fournissent en même temps une description réaliste de la guerre. Par conséquent, ils ont un vaste lectorat iranien. C’est le cas du livre paru en 1388 (2009) et qui a été édité à quatre-vingts reprises.

2) Les Mémoires de vingt à cinquante pages où l’auteur rapporte une courte durée de la guerre.

3) Les petits Mémoires étant pour la plupart publiés dans les magazines, les hebdomadaires, les mensuels, etc. Ils relatent en quelques pages un rapport, un souvenir, un événement particulier dont le narrateur a été témoin. Ce type de Mémoires est apparu dès les premiers jours de la guerre.

Couverture de La guerre amiable

Une autre catégorisation consiste à considérer les Mémoires selon leur date de publication selon trois phases :

1) Le récit d’une partie de la guerre

Cette période comprend les Mémoires datant des huit années de la guerre ainsi que des deux ou trois années du début de la période de l’après-guerre, couvrant donc la période de 1981 à 1991. Ces Mémoires relatent une période limitée de la guerre ; on y décrit par exemple une opération, un événement particulier, la libération d’une région ou l’occupation d’une autre, la glorification d’un héros, etc. C’est le cas des ouvrages suivants :

- Les moments d’un gardien [5]

Le livre, compilé par Mohsen Mohammadi, rapporte une partie de la guerre dans le Kurdistan et donne des informations très précises à ce sujet.

- La chute au quarantième vol [6]

L’auteur du livre, Yadollah Sharifi Râd, était pilote d’avion de chasse pendant la guerre. Il y relate ses souvenirs d’une opération.

- La colline Borhâni [7]

Le livre comprend les souvenirs de son auteur, Hamid-Rezâ Tâleghâni, durant l’opération de Valfadjr 2 à l’été 1982.

- Les étoiles de Shalamtcheh [8]

L’auteur du livre, Ahmad Dehghân, relate ses expériences personnelles lors de l’opération Karbalâ 5.

- Le troisième jour du siège [9]

Rédigé par Mohammad Hâdi, le livre est consacré à l’opération Karbalâ 5.

2) Le récit de l’ensemble de la guerre

Couverture de Les voix tranquilles de la guerre

Dès les débuts de la guerre et surtout dès l’armistice, de nombreux témoins tentent de rapporter l’histoire complète de leur présence au front. Les témoins-narrateurs tentent de donner de cette période une description réaliste et vivante de l’ensemble des événements dont ils ont été témoins. Exemples :

- La guerre aimable [10]

Saïd Tâdjik, ancien combattant et témoin oculaire de la guerre, relate dans son livre les moments forts de sa présence au front en adoptant un ton souvent humoristique.

- Les chemins de plomb [11]

Le livre compilé en dix-neuf chapitres relate les souvenirs de son auteur Ahmad Sodâgar, ancien commandant du Sepâh.

3) Le récit de vie

Au cours de ces dernières années, on a vu l’intervention d’un collaborateur (lettré, écrivain, enquêteur, chercheur, historien) ou d’une organisation s’associant à un témoin/narrateur pour produire des Mémoires de haute qualité littéraire. Ils retracent le plus souvent la biographie complète du narrateur qui connaît un tournant avec sa participation à la guerre. Les Mémoires de cette période respectent tous les techniques narratives et littéraires. Exemples :

- La rue des peintres [12]

Cet ouvrage, rédigé par Râheleh Sabouri, comprend la biographie et les souvenirs de guerre de Seyyed Abolfazl Kâzemi qui fut durant la guerre commandant du bataillon de Meysam.

- Les voix tranquilles de la guerre [13]

Ce livre relate l’histoire de la vie et les souvenirs de son auteur, Mohsen Motlagh, qui après avoir retracé son autobiographie, relate son expérience personnelle de guerre.

Il faut souligner que les Mémoires de la première catégorie sont rédigés par le narrateur lui-même en tant que témoin des événements, tandis que la plupart des Mémoires de la deuxième et troisième catégorie sont le fruit d’une collaboration entre le narrateur/témoin et l’auteur. Exemples :

- Dâ (La mère) [14]

L’auteur du livre, Seyyedeh A’zam Hosseini, maîtrise les techniques narratives et littéraires et s’efforce de rapporter les souvenirs de la narratrice Seyyedeh Zahrâ Hosseini, qui se souvient de l’offensive de l’armée irakienne contre la ville de Khoramshahr au cours des premiers jours de la guerre en septembre 1980.

Couverture de Bâbâ Nazar

- Papa Nazar [15]

L’auteur du livre se sert des documents sonores enregistrés par Hossein Beizâï lors de ses entretiens avec l’ancien commandant de l’armée, Mohammad-Hassan Nazar-Nejâd. Ces Mémoires comprennent la vie de son narrateur de sa naissance en 1941 à 1996, date où il meurt en martyre des suites de ses blessures de guerre.

- Noureddin, fils d’Iran [16]

Ce livre est l’aboutissement de plus de quarante heures d’entretiens avec Seyyed Noureddin Afi qui, à 16 ans, se rend sur les champs de bataille. Ces documents enregistrés en 1994 constituent la base du récit pour l’auteur du livre, Ma’soumeh Sepehri, qui en 2004 entame la reconstitution et la mise à l’écrit de ces documents sonores. Elle donne, dans ce livre, une description à la fois réaliste et vivante des opérations de Badr, Valfadjr 8 et Karbalâ 4. Par ailleurs, un certain humour est présent dans cet ouvrage, comme dans la plupart des Mémoires de guerre et plus généralement dans la littérature de la Défense sacrée.

Durant cette dernière décennie, un nouveau type de Mémoires apparaît que l’on peut classer dans l’Histoire orale. Cette histoire orale a été l’une des principales sources de la reconstitution des événements de la guerre. Pour la rédaction de ce type de Mémoires, l’auteur/historien mène des entretiens directs avec le narrateur/témoin ; les entretiens sont enregistrés et transcrits par l’auteur qui tente de respecter par la suite les techniques de la rédaction. Dans ce processus, l’auteur cherche à donner la parole à ceux/celles qui ne sont jamais entendus. Exemples :

- Le soldat des années nuageuses [17]

Couverture de A propos de ce qui s’est passé

Dans ce livre de 400 pages, Ghâssem Yâhosseini mène des entretiens avec Abdolhossein Banâderi, ancien combattant ayant participé à plusieurs opérations dont Tarigh-ol-Ghods, Sâmen-ol-A’emmeh, Fath-ol-Mobin, Ramadân, Badr, Kheibar et Valfadjr 8.

- La lune de Khayyen [18]

Le livre rapporte l’histoire des combats de son narrateur, Hossein Hamedâni, ancien combattant de guerre et l’un des fondateurs des troupes de Mohammad Rassoul-Allah.

La particularité la plus importante du livre réside dans le fait qu’il donne des informations inédites sur les fronts ouest et la guerre dans la province du Kurdistan. Ces informations ont été rassemblées lors des entretiens de Hossein Behzâd avec le narrateur.

Au cours de ces dernières années, plusieurs organisations ont entrepris la rédaction et la compilation de Mémoires de guerre, le plus ancien étant le Centre artistique de l’Organisation de la Propagande islamique [19] qui, depuis la victoire de la Révolution islamique en 1979, est chargé de l’organisation de missions dans différents domaines culturels et artistiques dont le cinéma, la littérature, l’artisanat, la musique, etc. En bénéficiant de l’aide d’un nombre important de professionnels du monde des arts et de la littérature et en compilant les récits d’anciens combattants et de survivants de la guerre, ce centre a eu un rôle primordial dans la naissance et le développement de la littérature de la Défense sacrée. Cette démarche a été accélérée grâce à l’inauguration en 1988 du Bureau de l’Art et de la Littérature de la Résistance [20] qui vise à encourager la production des œuvres littéraires et artistiques de la Défense sacrée. Ce bureau réalise également des recherches approfondies sur la question, et a publié depuis sa création près de 600 ouvrages consacrés à la guerre Iran-Irak. Le bureau est subdivisé en plusieurs unités s’occupant chacune d’un aspect spécifique de la guerre. Parmi elles, on peut citer l’unité de la littérature féminine, l’unité de la littérature pour enfants et pour la jeunesse, l’unité de recherche, etc. L’activité centrale du bureau reste la compilation et le rassemblement des Mémoires de guerre, puis leur publication aux éditions Soureh-ye Mehr dirigées par le Centre artistique de l’Organisation de la Propagande. Près de 300 Mémoires ont été rédigés et publiés à l’instigation d’auteurs membres de ce Bureau qui ont participé à la guerre. Parmi ces auteurs, on peut citer les noms de Mortezâ Sarhangi, Alirezâ Kamari, Ahmad Dehghân, Gol’ali Bâbâï, Seyyedeh A’zam Hosseini, Ghâssem Yâhosseini et Asghar Kâzemi.

Couverture de Les nuits sans lune

Dans l’ensemble, près de 55 de ces Mémoires relatent les souvenirs de militaires irakiens captifs en Iran, comme l’ouvrage de Mortezâ Sarhangi intitulé A propos de ce qui s’est passé [21], qui devint rapidement un livre très populaire en Iran. En tant qu’initiateur de l’histoire orale dans la littérature de la Défense sacrée, le Bureau a aussi été à l’origine de l’édition d’un bon nombre de ce type de livres dont les plus connus sont Tchazzâbeh [22], Le combat d’Alvak [23], Les nuits sans lune [24], Les voies peu fréquentées [25].

Les responsables du bureau accordent également une attention particulière au rôle central des femmes dans la guerre et de ce fait, tentent de collecter les souvenirs des figures féminines qui ont pris part à la guerre. Les exemples les plus connus sont Aux bords de la rivière de Khayyen [26], Le dernier dimanche [27] et La Mère [28].

Le Bureau se penche aussi sur la création d’œuvres de littérature enfantine et de jeunesse et dans cette optique, il a publié plusieurs Mémoires pour enfants et adolescents suivant avant tout un but pédagogique ; on peut par exemple faire mention des Nuits de bombardements [29] compilées en dix-sept volumes. Ce livre comprend plus de 250 souvenirs relatés durant la guerre par les enfants et les adolescents ; ces souvenirs ont été recueillis par les auteurs du livre, Dâvoud Ghaffâr Zâdegân et Mohammad-Rezâ Bâyrâmi, de 1992 à l’époque actuelle. La création de ce type de Mémoires est développée afin que la génération actuelle n’oublie pas les leçons de la guerre et que cet héritage soit transmis aux générations suivantes.

Couverture de Le dernier dimanche

Pour finir, d’autres organisations ont, au cours de ces dernières années, pris part au développement des Mémoires, les plus importantes étant le Centre de recherche et d’étude de la guerre [30], la Fondation de sauvegarde et de la diffusion des valeurs de la Défense sacrée [31], ainsi que les éditions Fâtehân et

Revâyat-e fath.

Bibliographie :
- Dehghân, Ahmad, Khâk va khâtereh (Le sol et le souvenir), Téhéran, Bonyâd-e hefz-e âssâr va nashr-e arzesh-hâye defâ’-e moghaddas, 2007.
- Kamari, Alirezâ, Yâd-e mânâ (Le souvenir éternel), Téhéran, Soureh-ye mehr, 2013.

Notes

[1(1878-1940), homme politique de l’époque qâdjâre dont le livre autobiographique, L’histoire de ma vie, lui apporta une grande renommée.

[2Mohammad-Hassan Khân Sani’oddoleh (1843-1896), homme politique, écrivain et traducteur de l’époque qâdjâre.

[3(1909-1978), homme de lettres et premier ministre à l’époque pahlavie.

[4(1925-2010), iranologue, chercheur et écrivain contemporain.

[5Lahzeh-hâye yek pâsdâr, Téhéran, Sepâh-e pâsdârân-e enghelâb-e eslâmi, 1987.

[6Soghout dar tchehelomin parvâz, Téhéran, Golhâ, 1983.

[7Tappeh-ye borhâni, Téhéran, 1989.

[8Setâreh-hâye Shalamtcheh, Téhéran, Soureh-ye mehr, 1992.

[9Sevvomin rouz-e mohâsereh, Téhéran, Soureh-ye mehr, 1992.

[10Djang-e doustdâshtani, Téhéran, Soureh-ye mehr, 1997.

[11Djâddeh-hâye sorbi, Téhéran, Soureh-ye mehr, 2004.

[12Koutcheh-ye naghâshhâ, Téhéran, Soureh-ye mehr, 2010.

[13Djâdde-hâye khalvat-e djang, Téhéran, Soureh-ye mehr, 2007.

[14, Téhéran, Soureh-ye mehr, première édition, 2008.

[15Bâbâ Nazar, Téhéran, Soureh-ye mehr, première édition, 2009.

[16Nouroddin, pesar-e Irân, Téhéran, Soureh-ye mehr, 2011.

[17Sarbâz-e sâlhâ-ye abri, Téhéran, Fâtehân, 2010.

[18Mahtâb-e Khayyen, Téhéran, Fâtehân, 2010 ; Khayyen est une région près de Khorramshahr.

[19Hozeh-ye honari-e sâzemân-e tablighât-e eslâmi

[20Daftar-e honar va adabiyât-e moghâvemat.

[21Pârehâyi az ântcheh ettefâgh oftâd, en trois volumes, Téhéran, Soureh-ye mehr, 2010.

[22Tchazzâbeh, Fathollâh Dja’fari, 2008.

[23Nabard dar Alvak, Mahmoud Djavânbakht, 2004.

[24Shabhâ-ye bi mahtâb, Mohsen Kâzemi, 2005.

[25Djâddeh-hâye khalvat, Mohsen Motlagh, 2007.

[26Kenâr-e roudkhâneh—e Khayyen, Ashraf Sâdât Mosâvât Sistâni, 2002.

[27Yekshanbeh-ye âkhar, Ma’soumeh Râmhormozi, 2012.

[28, Seyyedeh A’zam Hosseini, 2008.

[29Shab-hâye bombârân

[30Markaz-e tahghighât va motâle’ât-e djang

[31Bonyâd-e hefz-e âssâr va nashr-e arzesh-hâye defâ’-e moghaddas


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