N° 110, janvier 2015

Dire la guerre
dans la fiction contemporaine de langues française et persane
Minutes du colloque international organisé par les Facultés des langues et littératures étrangères de l’Université de Téhéran et de l’Université d’Ispahan


Abbâs Farhâdnejâd, Afsaneh Pourmazaheri


Les Facultés des langues et littératures étrangères de l’Université de Téhéran et de l’Université d’Ispahan accueillaient les 7, 8, et 10 décembre 2014 à l’occasion de la commémoration des 100 ans de la Première Guerre mondiale, le colloque international intitulé "Dire la guerre dans la fiction française de langues française et persane". Le colloque a été organisé par le département de français de l’Université de Téhéran, notamment grâce aux efforts de Nâhid Shâhverdiâni, responsable et principale organisatrice du colloque, et Esfandiâr Esfandi, responsable scientifique du colloque en collaboration avec le département de français de l’Université d’Ispahan et l’Association iranienne de langue et littérature françaises. Ce colloque a également bénéficié du soutien du Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France en Iran, de l’Agence Universitaire de la Francophonie, de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, des laboratoires Hicsa Labex CAP et du Bureau de recherche et de développement du savoir et des aptitudes cinématographiques du ministère de la Culture et de l’Orientation islamiques. Une trentaine d’interventions (dont 21 par des participants étrangers) ont été effectuées par des chercheurs d’une vingtaine de pays d’Europe, d’Afrique et d’Amérique, et de diverses universités dont l’université de Téhéran, l’université Shahid Beheshti, l’université Al-Zahra, l’université de Paul Valéry Montpelier 3, l’université Paris I Panthéon Sorbonne, l’université KwaZulu-Natal, l’université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, l’université de Clermont-Ferrand, l’université d’Ispahan, etc.

Affiche du colloque

En ouverture du colloque, Nâhid Shâhverdiâni a pris la parole et a effectué une mise en perspective générale de la manifestation et de sa thématique. Maryam Haghroustâ, doyenne de la Faculté, a ensuite souhaité la bienvenue à tous les invités. Ses propos ont également rappelé la charge éminemment négative de la guerre, mais également son caractère parfois sacré, notamment en évoquant la guerre Iran-Irak. Elle n’a par ailleurs pas manqué de citer, contexte littéraire du colloque oblige, L’Iliade et L’Odyssée d’Homère, Curzio Malaparte, Federico Garcيa Lorca et Bertolt Brecht, autant d’auteurs pour lesquels la problématique de la guerre aura marqué l’œuvre. Dans le domaine persan, le Shâhnâmeh de Ferdowsi fut notamment cité, en ce que cet ouvrage a eu un rôle central dans la conservation de la langue persane et pour sa mise en relief des thèmes de la fidélité, de l’humanité et de la captivité. Jâleh Kahnamouipour, Professeur d’Université et fondatrice de l’institut iranien de langue et littérature françaises (AILLF) a ensuite pris la parole en parlant du rapport entre guerre et cinéma. Elle a également évoqué les deux Grandes Guerres ainsi que la guerre Iran-Irak qui donna naissance, en Iran, à la littérature de la défense sacrée. Mme Kahnamouipour a pris soin de préciser que ce colloque se proposait d’explorer la guerre sous plusieurs aspects dont la transformation du langage de la guerre, la nostalgie de la solidarité au front, ou encore l’hommage rendu à la résistance. Thierry Vielle, conseiller de Coopération et d’Action Culturelle et représentant de l’Ambassade de France, est également intervenu pour retracer l’historique succinct des guerres survenues de par le monde, en se focalisant notamment sur la question de la guerre moderne et de son impact sur l’Europe au cours du siècle dernier. Selon ce dernier, l’art, le travail d’écriture, et la littérature ordonneraient le chaos engendré par la guerre, d’où l’importance de leur rôle et de celui de la littérature en particulier qui tente de saisir et d’englober l’événement dans sa totalité.

A Esfandiâr Esfandi, responsable scientifique du colloque et directeur adjoint du département de français de la Faculté des Langues et Littératures Etrangères de l’Université de Téhéran, a été confiée la tâche d’ouvrir la première session des interventions. Il a évoqué l’aspect symbolique de la guerre et le lien qu’il est inévitable d’établir, par inférence, entre la Première Guerre et les conflits actuels. Il a aussi rappelé que la guerre était un thème particulièrement prégnant et qu’il fallait l’analyser comme phénomène global - social, anthropologique, politique - et aussi affectif, ce dernier aspect étant laissé à la charge du discours littéraire. M. Esfandi a, par ailleurs, tenu à introduire le discours de Stéphane Audoin-Rouzeau, historien et directeur d’études à l’EHESS et spécialiste de la Grande Guerre. Ce dernier a débuté ses propos en citant un roman français Tigre écrit en 2002, et dont l’auteur est un rescapé des combats d’extrême gauche, orphelin de la guerre d’Indochine. C’est donc de l’écriture de la guerre qu’il a été question dans son discours, pour la guerre et contre elle. Il a cité pour finir Fernand Braudel : "La guerre ouvre et ferme les portes du temps" et a souligné à quel point cette citation était adaptée à la guerre Iran-Irak. M. Audoin-Rouzeau a aussi évoqué qu’il avait déjà visité l’Iran il y a quinze ans et qu’il s’était rendu à cette occasion sur le champ de bataille de Chalamtcheh.

Nâhid Shâhverdiâni

La première session du colloque du 7 décembre, présidée par Esfandiâr Esfandi, a notamment porté sur le thème pivot de l’autofiction-filiation. Elle a été entamée par l’intervention de Carine Trevisan, ancienne élève de l’ةcole normale supérieure, Maître de conférences, habilitée à diriger des recherches en littérature à l’Université Paris Diderot – Paris VII. Au cours de son intervention, elle a analysé des " récits de filiation" qui se présentent sous la forme d’une enquête sur un ascendant mort durant la Grande Guerre. "Cette guerre a inauguré l’ère des destructions massives et des génocides. Elle a atteint le régime de la transmission, comme en témoigne le célèbre texte de Walter Benjamin sur l’appauvrissement de l’expérience et de sa transmission, les combattants étant, selon lui, revenus "muets" du front. A partir de cette rupture, nombre des descendants dans des récits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale ont cherché à combler les blancs de l’histoire familiale, à remettre au jour, par un travail d’enquête, des souvenirs non refoulés mais comme empêchés. Ils s’efforcent également de s’inscrire, par un travail proche de celui que Freud nomme "construction", de s’imaginer la violence subie par leurs ascendants et d’en donner une représentation sensible pour proposer des formes de représentations de cet évènement lointain." D’après Carine Trévisan, les récits effectuent un travail de réparation des ascendants "endommagés". Ils visent également à mettre à distance les "fantômes" qui colonisent les descendants, les "générations d’après".

La deuxième intervention de cette première session a été effectuée par Catherine Milkovitch-Rioux, Maître de conférence de littérature contemporaine française à l’université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand et à l’institut d’histoire du temps présent/CNRS, responsable du programme « ةcritures de guerre » (équipe littérature XX-XXIe siècles) porteur du projet ANR Enfance Violence Exil. Au cours de ses recherches, elle s’est intéressée à la guerre et à la violence en littérature des XXe et XXIe siècles, la filiation et la transmission dans le roman contemporain, le roman algérien francophone contemporain, etc. Dans son intervention, elle s’est concentrée sur la fiction de guerre de l’extrême contemporain et à la mémoire du paroxysme. Selon elle, "(…) au moment des commémorations du Centenaire où l’on se préoccupe de "vider les greniers", la recherche d’archives écrites encore inexploitées comme des carnets de guerre, des correspondances, etc. placent l’écriture au cœur des préoccupations mémorielles.

Catherine Milkovitch-Rioux, Carine Trevisan et Esfandiâr Esfandi lors du colloque

Dans un champ où l’écriture des "témoins", considérée tout d’abord comme l’écriture des combattants sous toutes leurs formes a fait l’objet de toutes les attestations, il convient de porter l’attention sur des œuvres soumises à l’épreuve du temps, jusqu’aux représentations les plus récentes, de troisième génération, c’est-à-dire des écritures qui se préoccupent de filiation et s’inscrivent dans une généalogie de la mémoire." Nous reproduisons ici les questions que Catherine Milkovitch-Rioux s’est posées et auxquelles elle a tenté de répondre au cours de son intervention : "Comment des œuvres de fiction telles que celles de Jean Echenoz (14), Alexis Jenni (L’art français de la guerre), Pierre LeMaître (Au revoir là haut), etc. entrent-elles en dialogue avec les questionnements des historiens sur la mémoire des conflits et l’expression du paroxysme guerrier ? Comment se pense l’héritage de la Grande Guerre dans la fiction de l’extrême contemporain ? Quels archétypes font encore aujourd’hui de cette guerre la matrice dont émanent les représentations d’autres conflits de l’ère contemporaine ?" Cette intervention a été suivie par celle d’Abderrahman Beggar, agrégé en études arabes, études culturelles, civilisation méditerranéenne, analyses culturelles et théories sociales à l’université de Wilfrid Laurier à Waterloo. Il a abordé la question de la Première Guerre mondiale selon le point de vue d’Alain, notamment à propos du témoignage et de la figure de l’Autre. Cette communication part de l’analyse du livre d’Alain Emile Chartier (1868-1951), Souvenirs de guerre, qui est en fait un récit "philo-autobiographique" où l’auteur raconte sa vie de soldat pendant la Première Guerre. Publié en 1937, ce livre tente d’élaborer une "contre-mémoire" de la Grande Guerre, soit en déjouant les "lieux de mémoire" usuels et la symbolique qui leur est attribuée, soit en les soumettant à une lecture qui cherche à introduire une rupture dans les modes de représentation de la guerre. Abderrahman Beggar a essayé de montrer comment les phénomènes de violence partiale sont soumis à la raison philosophique tout en reconsidérant les pôles de la dichotomie Nous/Eux. Il a également étudié les stratégies discursives légitimant une mémoire-alibi destinée à soutenir et à reproduire le même ordre tout en déjouant les réalités socio-économiques et idéologiques. Il a étudié la violence guerrière sous l’angle d’une subjectivité diffuse qui déjoue les binarités. Bref, son objectif était de voir comment est contestée la définition de la nation française à partir du prisme de la guerre. La quatrième intervention de la première journée du colloque a été assurée par Meriem Bedjaoui, directrice-adjointe de l’ENSSP, chargée des relations extérieures de la formation continue et Maître de conférences de l’Ecole Nationale Supérieure de Sciences Politiques d’Alger. Elle a choisi d’aborder l’œuvre de Marissa Bey en analysant notamment l’écriture-témoignage et l’autofiction pour dire l’indicible. "Dire la guerre dans la fiction contemporaine est une thématique privilégiée en ces temps de crises, de conflits et de violence qui caractérisent le monde actuel. C’est essentiellement la littérature africaine d’expression française qui en constitue un vivier éloquent : esclavage, colonisation, déportation, guerre civile, fléaux multiples, etc. ont tous été mis en scène par l’écriture.

L’Algérie, meurtrie pas cent trente-deux années de colonisation française (1830-1962) puis scarifiée par une crise politique dramatique durant plus d’une décennie (1988-1997) a donné lieu à une littérature prolixe. Mouloud Feraoun, Assia Djebar, Kateb Yacine, Rachid Boudjedra, ainsi que Yasmina Khadra ou encore Maissa Bey ont mis en texte des prétextes à leur fiction." Meriem Bedjaoui a davantage insisté sur les paroles consignées à travers les témoignages et auto-fiction de la romancière Maissa Bey : révolte, blessures personnelles ou collectives. C’est à travers le roman Entendez-vous dans les montagnes et Nouvelles d’Algérie que l’auteur a choisi de "fictionnaliser" la violence de la colonisation et les affres de la guerre d’Algérie par une écriture d’engagement et de dénonciation des multiples silences qui drapent l’injustice, l’intolérance et la misère humaine.

Cette première session du premier jour du colloque a été suivie par une pause thé avant d’être reprise par la suivante intitulée "Du rôle pragmatique du récit de guerre" présidée par Jâleh Kahnamouipour, professeur de littérature française de l’université de Téhéran. La première intervention a traité du thème de "la Grande Guerre dans les Champs d’honneur de Jean Rouaud" présenté par Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études et professeur à l’EHESS, président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne-Somme) et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de la guerre (L’enfant ennemi, l’enfant de l’ennemi, pendant la Grande Guerre (2004), Quelle histoire : un récit de filiation (1914-2014) (2013), Les armes et la chair : trois objets de mort en 14-18, 14-18 (2009), 14-18 : Retrouver la guerre (2000), Combattre : Une anthropologie historique de la guerre moderne (XIXe-XXIe siècle) (2008), etc.). Il a notamment travaillé sur l’anthropologie historique du phénomène guerrier à l’époque contemporaine, le Premier Conflit mondial et le génocide des Tutsis rwandais en 1994. Dans son intervention, il a abordé l’œuvre de Jean Rouaud, Les champs d’honneur. "En 1990, Jean Rouaud, avec ce premier roman largement autobiographique, proposa un étonnant récit de deuil. Le deuil de guerre d’une famille de province française, celle de Marie, la grand-tante du narrateur, qui avait perdu son frère en 1916, tué par le gaz. Un deuil resté caché à ses descendants, malgré les indications données par Marie elle-même, et qui se révèle à eux lorsque la confusion s’établit dans l’esprit de cette dernière, près d’un demi-siècle après la fin de guerre, entre le frère disparu et le neveu de celui-ci, tous deux porteurs du même prénom : Joseph. Or, c’est précisément cette superposition qui constitue l’élément fictionnel du texte de Rouaud, comme celui-ci vient de le révéler dans son dernier ouvrage, Un peu la guerre." D’après Audoin-Rouzeau, en mettant l’accent sur la dimension personnelle de la souffrance de la perte à l’issue de la Grande Guerre, l’ouvrage Les champs d’honneur a joué un rôle décisif dans l’historiographie en poussant les spécialistes français du Premier Conflit mondial à s’engager dans des voies nouvelles, à la frontière de la littérature et de l’histoire.

La deuxième intervention de cette partie était intitulée "L’institution pragmatique du témoignage. Jean Norton Cru et les normes fictionnelles de l’authenticité" et a été présentée par Nathanaël Wadbled, doctorant en philosophie à l’université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis associée au Centre d’ةtudes Féminines et d’ةtude de Genre. Parallèlement à sa thèse sur les musées et mémoriaux de la Shoah, il mène une recherche sur la place et la fonction du corps. Dans son intervention du 7 décembre, en se basant sur l’œuvre de Jean Norton Cru, il a tenté de définir des normes permettant de définir les récits authentiques et sincères des anciens combattants de la Première Guerre mondiale. "Sont déterminées des normes formelles renvoyant à un certain rapport à l’évènement, indiquées par un ensemble de marques connotatives et dénotatives." D’après lui, il s’agit de marques conventionnelles dont la signification est d’indiquer l’authenticité du récit et non de renvoyer aux conditions biographiques de son écriture ou au contenu définissant ce dont il est témoigné. Elles jouent au niveau de la mise en récit fictionnel. Cette demi-journée s’est clôturée par une pause déjeuner avant d’être complétée, deux heures plus tard, par une troisième session sur la "Guerre en Images".

Cette troisième session présidée par Joëlle Chambon, Maître de conférences en études théâtrales à l’université Paul-Valéry Montpellier 3, a commencé par l’intervention d’Agnès Devictor, Maître de conférences à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, Centre de recherche "Histoire culturelle et sociale de l’art", et portait sur la question de "la guerre dans le discours médiatique : Le cas de la guerre Iran-Irak à la télévision française (1980-1988)". D’après elle, "si la guerre Iran-Irak s’est déroulée sur un front de plusieurs centaines de kilomètres, une autre ligne de front s’est aussi progressivement dessinée durant les huit années des combats : celle des médias occidentaux. Les médias ont progressivement redéfini cette guerre selon leurs propres références qui raniment des imaginaires de guerre à d’autres conflits, dans d’autres époques, frôlant par là une mise en fiction de la guerre. A partir de l’exemple français, l’étude systématique du traitement des huit ans de la guerre dans les informations télévisées permettra de viser comment cette guerre a d’abord été considérée comme un lointain conflit territorial entre deux pays, puis à partir du moment où les gaz ont été utilisés par l’armée irakienne, les références de la guerre 14-18 sont venues donner une autre définition à cette guerre. La couverture médiatique de la guerre a ainsi réactivé des peurs du siècle en France. Par ailleurs, par l’intervention de certaines personnalités, une nouvelle grande peur s’est élaborée, celle de l’islam, en partie issue de l’imagerie des Croisades." Mme Devictor a accompagné son intervention de quelques extraits des journaux télévisés français afin d’illustrer ses propos. La deuxième intervention de cette session a été effectuée par Elmira Dadvar, Maître de conférences de littérature française et comparée de l’Université de Téhéran. Au début de son discours, elle a souligné le fait que « la littérature comparée s’est récemment beaucoup donnée à l’interdisciplinarité et nombre d’études qui abordent les rapports entre littérature et arts semblent être en extension. A chaque époque, certains thèmes se déploient dans les différents arts symbolisant les valeurs et les obsessions du moment. Une relation féconde se noue entre les arts et les artistes, pour que les idées et les thèmes circulent de l’un à l’autre. C’est le cas de la littérature et de la peinture qui se sont mutuellement influencées en parlant de la Première Guerre mondiale. Pendant et après les hostilités de 1914 à 1918 sont créées des œuvres d’une grande sincérité. Compte tenu de l’extrême brutalité du conflit, il leur faut un nouveau style plus moderne : le cubisme. Hommes, espaces, temps et villes dévastées seront présentés par un vocabulaire emblématique. » Elmira Dadvar a notamment analysé les œuvres de Fernand Léger et a mis en évidence une autre manière de regarder la guerre à travers non seulement la littérature mais non seulement à travers la littérature, mais aussi l’art cubiste.

Couverture de Saouvoshoun de Simine Dâneshvar

La troisième intervention a été réalisée par Esfandiâr Esfandi, Maître assistant de langue, littérature et civilisation françaises et francophones, stylisticien, porté sur la littérature post-moderne, les relations entre littérature et savoir, et aussi la science-fiction et la bande dessinée qu’il tente actuellement d’introduire dans le milieu académique iranien. A cette occasion, ce dernier est intervenu avec un sujet intitulé "Stase et paroxysme en régime iconique : une pragmatique de la lecture de bande dessinée de guerre". Selon ce dernier, "il apparaît clairement aujourd’hui, les recherches des passionnés et des spécialistes aidant, que la bande-dessinée est aussi apte que la traditionnelle littérature et le très moderne récit filmique, à véhiculer l’ampleur humaine/ inhumaine de la thématique de la guerre. La bande dessinée est un support de choix pour transmettre tension inhérente à tout contexte de guerre. Par ailleurs, l’évolution du médium et son passage à l’âge adulte au cours des années 70 auront permis de mettre à jour certaines potentialités extensives (en terme de variétés typologiques) et compréhensives, en matière de lecture du support." Dans cette intervention, Esfandiâr Esfandi a tenté de "tirer profit, en vue de spécifier le procès et le mécanisme de lecture propre au récit de guerre, de certains outils et concepts théoriques relevant de l’approche macro-sémantique de la bande-dessinée par exemple, le processus standard de lecture linéaire tributaire de la planche, la prise en compte de la durée interne des vignettes, etc." Il a pris soin d’illustrer ses propos en se servant de planches tirées des œuvres d’auteurs emblématiques du 9ème art comme Tardi et Comes, et d’albums d’artistes non moins talentueux comme Le Floc’h, Maël et Kris.

La dernière session du colloque du 7 décembre 2014, "La guerre en Images" était présidée par Agnès Devictor. Les deux interventions ont abordé l’interaction entre le cinéma et la guerre. La première, "The War Horse de Spielberg : passion contre la violence", a été présentée par Hamidrezâ Shairi, sémioticien et Maître de conférences en sémiotique et didactique de l’université Tarbyat Modares, et la deuxième "Du réel au fictif : une réflexion sur l’image de la guerre au cinéma" a été présentée par Rouhollah Hosseini de la faculté des Etudes Mondiales de l’Université de Téhéran. "Dans Le Cheval de guerre de Spielberg, on assiste à l’interaction homme-animal au cours de la Première Guerre mondiale. Cela change la narrativité dominante du film en une intersection éthico-passionnelle. Malgré la présence des scènes violentes de la guerre, le cheval s’inscrit dans le film comme une échappatoire passionnelle à toutes les horreurs de la guerre. C’est pourquoi nous nous trouvons devant un discours filmique qui rompt avec ses engagements narratifs pour accentuer un au-delà de la guerre. La présence du cheval modifie les règles strictes de la guerre étant donné qu’elle donne lieu à une éthique des sujets qui peut renverser les systèmes de valeurs et créer de nouvelles "formes de vie"". Cette intervention avait pour objectif de montrer, à travers le discours filmique du Cheval de guerre, comment les passions sont capables de créer des situations éthiques réduisant les effets de violence par une rupture fine des procédures narratives et le passage du style du "parvenir" au style du "survenir". L’intervention de Rouhollah Hosseini, réflexion à propos de l’image de la guerre au cinéma, a mis l’accent sur l’imagination qui manie les éléments du réel, les reconstruit et les représente à son gré. M. Hosseini précise que pour ce qui est des sujets historiques d’importance majeure tels que la guerre, cette frontière entre réalité et fiction peut devenir très mince et par conséquent très sensible. "Cette sensibilité est encore plus grande, précise-t-il, en ce qui concerne la guerre irano-irakienne, vu ses particularités socio-culturelles et idéologiques." Cette intervention a essayé de mettre en lumière les techniques et le point de vue des cinéastes iraniens dans certaines œuvres choisies. Au cours de son intervention, M. Hosseini a également analysé les éléments qui lient le cinéma et l’histoire, de même que le rôle et la place du cinéma dans la représentation d’une réalité historique importante, la guerre en l’occurrence.

La quatrième session s’est déroulée le jour suivant, le 8 décembre, dans le même amphithéâtre golfe Persique, à la Faculté des Langues et Littératures étrangères de l’Université de Téhéran, à neuf heures sous la présidence de Abbâs Farhâdnejâd Maître assistant de l’université de Téhéran. Cette session intitulée "Ecriture de la guerre dans la littérature persane" a débuté par le discours de Farideh Alavi, Maître de conférences de langue et littérature françaises à l’Université de Téhéran intitulé "Dire la guerre par l’art de la métaphore dans Saouvoshoun de Simine Dâneshvar". Celle-ci a commencé son intervention avec un petit historique de l’œuvre, en rappelant qu’en 1969, Simine Dâneshvar avait publié ce roman d’après-guerre qui illustre l’évolution du traitement des évènements de la Seconde Guerre mondiale vers un art de la métaphore et de l’analogie. Selon Mme Alavi, la métaphore favorise chez l’écrivaine les possibilités d’ellipse par le billet des formulations synthétiques des éléments de signification. "La métaphore est l’arme de Dâneshvar. Elle met en place une littérature de la résistance. Loin de vouloir se montrer argumentative, elle tente d’émouvoir et de plaire au lecteur. Ainsi la métaphore de la guerre figure déjà dans le métatexte, dans le titre, inspiré de celui du Shâhnâmeh, qui dépeint la tragédie de Syavosh décrivant une mort dramatique, cherchant à maintenir la vie à la vérité, à la justice et à la patrie. A cette métaphore mythique s’ajoute une métaphore biblique et islamique. Pourtant, ces métaphores n’amoindrissent par la gravité de la situation, la violence de la guerre". Après cette analyse métaphorique du chef-d’œuvre de Simine Dâneshvar, la troisième présentation intitulée "La guerre comme la négation de la liberté : lecture socio-sémiotique de La forêt de Houshang Morâdi Kermâni" a été réalisée par Ebrâhim Salimikoushi, Maître assistant à l’université d’Ispahan et Mina Alaï, doctorante à l’Université Shahid Beheshti. La forêt de Houshang Morâdi Kermâni, l’une des nouvelles du recueil Le four et autres histoires (2009), repose sur une logique visant avant tout une objection originale contre la guerre. "C’est une construction cohérente d’un assemblage de sens qui ne ressemble pas aux productions littéraires et artistiques habituelles et courantes de la guerre irako-iranienne.

Ce texte qui se veut étonnamment désidéologisé, démystifié, extra-linguistique et extra-nationaliste, reste une protestation véhémente contre la liberté déniée et l’humanité rejetée de l’ambiance guerrière et combattante. L’univers sémiotique de cette nouvelle est un tout articulé de signification qui dénie les systèmes de valeurs sacralisant et glorifiant la guerre. C’est un ensemble responsable et engagé de signification qui a considérablement insisté sur la victoire contre la guerre et pas dans la guerre." La Forêt s’inscrit ainsi dans une immense contribution à une signification humanitaire et humanisante. La quatrième et dernière intervention d’avant la pause thé a été préparée par Arefeh Hedjâzi, doctorante à l’Université de Téhéran autour de cette interrogation : "Le roman de la guerre Iran-Irak est-il moderne ?". D’après elle, la Révolution islamique a conduit les intellectuels iraniens à tenter de définir une nouvelle modernité à partir des années 80, qui coïncide historiquement avec l’avènement de la postmodernité. Cette « nouvelle » modernité est pensée, non pas comme « la fin du progrès » ou la « fin de l’Histoire », mais leur reprise dans le cadre d’une pensée ésotérique chiite politisée qui s’inspire d’une lecture moderne des doctrines de l’Occultation. "Entre l’idéologie et le témoignage du Sujet, l’épiphanie du martyre et l’horreur de la guerre moderne, le rejet de la modernité et la revendication de sa redéfinition, l’ambition de faire de la littérature sacrée et l’inexpérience totale, le roman de guerre iranien connaît depuis son apparition en 1980 jusqu’à aujourd’hui une évolution autant formelle que théorique qui se répercute sur l’ensemble de la littérature contemporaine iranienne." La sixième session consacrée à une "approche comparative du récit de guerre", présidée par Mohammad Rahim Ahmadi de l’université Al-Zahrâ, a commencé avec deux discours. Farzâneh Karimiân, Maître de conférences à Shahid Beheshti, a traité le sujet suivant : "En quête du passé : étude comparative de la guerre dans la littérature franco-iranienne". A l’occasion de son centenaire, la Première Guerre mondiale semble omniprésente dans l’actualité en 2014. "Suite à Barrès, Dorgelès, Barbusse, Giono, Maurois, entre autres, certains auteurs contemporains tels que Blanc, Cathala, Rouaud, Bergounioux et Echenoz reconstruisent dès les années 80 une approche enquêtrice, à la fois documentariste et fictionnelle, de la réalité historique. Sans rapport direct avec la Grande Guerre ni avec ses soldats, ils la représentent sous un angle distancé et inhabituel. Quant à la littérature iranienne, elle a attribué une place indéniable à la sauvegarde du souvenir de l’événement historique majeur du pays après la révolution islamique." Dans cette intervention basée sur une approche comparative, elle s’est proposée d’étudier les divergences et les convergences stylistiques, narratologiques, culturelles de cette littérature de guerre à travers 14 d’Echenoz et Les Palmiers décapités de Farasât. Après cette première intervention, celle de Zeynab Rezvântalab, Maître assistante à l’université de Téhéran, intitulée "Ecrire le combat au féminin : Regard sur la représentation de la guerre à travers la littérature féminine en Iran et en Algérie" est venue clore la séance. Zeynab Rezvântalab a comparé deux pays, l’Iran et l’Algérie, qui ont subi l’épreuve inouïe et inénarrable de la guerre. "La guerre d’indépendance nationale contre l’armée coloniale française en Algérie (1954-1962), et la guerre imposée par l’Irak à l’Iran (1980-1988) ont fortement marqué les productions littéraires. La guerre, généralement considérée comme une affaire d’hommes, ne laisse pas voir la mobilisation et la souffrance des femmes." Cette représentation s’est concentrée sur les représentations de la guerre à travers des œuvres écrites par les femmes. Elle tente également de mettre en valeur cette littérature féminine longtemps marginalisée. L’écriture peut aider au processus de guérison d’un passé traumatique chez les femmes qui, à travers les productions littéraires, essayent de définir une identité nationale.

Après la pause déjeuner, la sixième session du colloque a été consacrée à "La guerre sur le continent africain". Présidée par Bernard de Meyer de l’université du KwaZulu-Natal, elle a comporté deux interventions liées au thème indiqué dont la première a été celle de Marie-Françoise Chitour, enseignante-chercheuse à l’université d’Angers. Cette dernière a présenté un exposé intitulé "L’écriture de la guerre dans la littérature africaine contemporaine : une écriture du fragment". D’après Marie-Françoise Chitour, les guerres fratricides hantent la littérature africaine d’expression française contemporaine. "Mais nous sommes loin de grandes fresques narratives qui retraceraient les évènements. Le lecteur est confronté bien plutôt à une écriture du fragment et du collage, à une juxtaposition de textes brefs et polyphoniques qui sont comme autant d’éclats de douleur. Il en est ainsi dans des nouvelles de l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi qui évoque son pays meurtri dans le recueil Le Pays sans ombre (1994) et dans le récit de l’Ivoirienne Véronique Tadjo, L’Ombre d’Imana (2005), sous-titré « Voyages jusqu’au bout du Rwanda »". L’insertion d’extraits de journaux, les emprunts à l’oralité, les références intertextuelles et l’interaction des langages artistiques comme la littérature et la musique jalonnent les nouvelles de Waberi. Dans la deuxième œuvre, elle étudie le collage de différents textes courts, journaux de voyage, documents et textes de fiction qui permettent de reconstituer par bribes l’histoire d’un pays qui se reconstruit. Dans les deux cas, l’étrangeté générique est à même de dire un monde chaotique et bouleversé. A la suite de cette présentation, Hibo Moumin Assoweh, Maître de conférences en littératures française et comparée à la faculté de Lettres, Langues et Sciences Humaines FLLSH, enseignante chercheuse au Centre de Recherche Universitaire de Djibouti a pris la parole pour parler des "Fictions et Théâtres de guerres et de violences dans la littérature djiboutienne d’expression française de 1997 à nos jours". Hibo Mounin Assoweh croit que dans la littérature djiboutienne francophone la plus récente, la poétique de la guerre est saillante. "Fictions et théâtres partagent une satire violente des guerres locales et régionales. Si les romans Balbala et L’Enfant de Balbala racontent conjointement les déchirements internes et les retombées des affrontements entre la Somalie et l’Ethiopie sur Djibouti, le recueil de nouvelles Vents et semelles de sang dépeint la tragédie des guerres de la Corne de l’Afrique. Les personnages des dernières pièces, La Lune de nos faces cachées et Africa Africa, mettent en scène les absurdités des violences qui secouent convulsivement l’Afrique tout entière." En vue d’apprécier la portée et le sens emblématique des discours sur les guerres de Djibouti et de sa région, elle a passé en revue les principales publications francophones, tous genres compris, abordant intrinsèquement la thématique de la guerre. Il s’agit de dégager par une approche comparative les traits constitutifs des évocations les plus représentatives.

La dernière section de la sixième séance, toujours consacrée à "La guerre sur le continent africain" était présidée par Marie-Françoise Chitour. Zohra Bouchentouf-Siagh de l’Institut für Romanistik de l’université de Vienne a été la première intervenante. Elle a abordé "La guerre comme un écho et ses ravages dans l’œuvre romanesque et théâtrale de Mouloud Mammeri". "Dans ses romans La Colline oubliée, Le Sommeil du juste, L’Opium et le bâton comme dans ses pièces de théâtre Le Foehn et Le Banquet, l’écrivain, anthropologue et linguiste algérien Mouloud Mammeri (1917-1989) interroge et s’interroge sur les traumatismes imposés à une société, en l’occurrence, la société algérienne, par la guerre, quelle qu’en soient ses formes : colonialisme, guerre de front, occupation, etc. Ses œuvres sont celles de fiction certes, mais offrant en filigrane une description des désastres matériels, culturels et humains des sociétés en question." Zohra Bouchentouf-Siagh a ainsi mis l’accent sur deux aspects de l’œuvre : la réflexion anthropologique et civilisationnelle de l’écrivain, mais surtout les moyens stylistiques et poétiques qui les donnent à lire. "La guerre en Bâ mineur : Le terroriste noir de Tierno Monénembo" était le titre de la deuxième présentation effectuée par Bernard De Meyer de l’université du KwaZulu-Natal. Il y a analysé le dernier roman de Tierno Monénembo, Le terroriste noir, tissé autour d’un personnage historique méconnu, Addi Bâ, qui s’était trouvé à la tête d’un des premiers maquis contre l’envahisseur allemand durant la Seconde Guerre mondiale avant d’être fusillé par la Gestapo à ةpinal en décembre 1943. "Pour l’auteur guinéen c’était l’occasion, à un moment où la contribution des Africains à l’histoire de la France est de plus en plus reconnue, de redorer le blason d’un compatriote oublié, mais surtout de faire état d’un microcosme (le sud des Vosges) pendant l’Occupation." Cette communication a analysé les procédés narratologiques mis en place par Monénembo pour réinventer un parcours original durant une période tragique de l’histoire. Parmi ces procédés, il a étudié plus particulièrement le rôle du narrateur, la langue littéraire, en particulier l’utilisation du patois vosgien, la chronologie et les "trous" du récit, ou encore la récupération des documents historiques. Cette analyse était placée dans le contexte plus général de l’écriture historiographique monénembienne, qui donne une grande importance aux situations conflictuelles. La dernière intervention de la dernière session du dernier jour du colloque à Téhéran était confiée à Sabrina Zouagui de l’université Abderrahmane Mira, Béjaia en Algérie. "Une esthétique de la violence pour dire la violence d’une guerre dans Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma", son sujet, avait pour objectif de mettre la lumière sur la textualisation du thème de la guerre dans cet ouvrage. Mme Zouagui s’est interrogée sur la façon dont la vision de la guerre se présente à travers le regard subjectif de Birahima, enfant-soldat et personnage-narrateur.

D’après elle, la violence thématique est fortement confortée par la violence verbale et esthétique du langage adopté par le narrateur et les personnages de ce roman. "Cette violence se décline à travers plusieurs aspects scripturaires : d’abord une violence dans la narration et dans la description des atrocités de ces guerres civiles ; ensuite, une violence dans le vocabulaire qui est puisé à plusieurs trésors lexicaux : ainsi, la langue française et la langue malinké se côtoient sur un espace textuel hybride qui constitue le terrain idéal pour la représentation littéraire des chocs et conflits culturels entre la langue malinké et la langue française." La fin de l’intervention a été suivie par quelques questions et débats autour des thèmes abordés. Le lendemain, l’ensemble des invités et des hôtes se sont préparés pour se rendre à Ispahan en vue de continuer la discussion sur la guerre, cette fois-ci à l’université d’Ispahan.

Le mercredi le 10 décembre, la deuxième partie du colloque a été entamée par le discours du doyen de la Faculté des langues étrangères de l’université d’Ispahan, Mahmoudrezâ Gashmardi. Ce fut ensuite au tour de Catherine Milkovitch-Rioux de prendre la parole en tant que présidente de la 7e session du colloque "La traversée des genres" qui comprenait trois interventions. La première présentation a été celle de Marie-Françoise Lemonnier-Delpy intitulée "Guerre et genre épique" : "Le conflit mondial de 14-18 a bouleversé la manière de raconter la guerre. Il repose aux témoins et aux auteurs la question du genre, de l’adéquation entre le récit de guerre et la réalité, de la légitimité du genre qui traditionnellement le prenait en charge, à savoir l’épopée. Celle-ci est néanmoins présente de manière franche et revendiquée ou comme un arrière-plan par rapport auquel se situer." Cette communication s’est proposée d’examiner la question de la place de l’épopée dans le récit de guerre en confrontant des œuvres parues très récemment à des textes publiés dans la première moitié du XXe siècle. Mohammad Javâd Shokriân, Maître assistant à l’université d’Ispahan, Nasrin Youssefiân, doctorante à l’Université de Shahid Tchamrân et Fâtemeh Taghavifard, étudiante de l’université Al-Zahrâ, ont présenté "Chansons de guerre : un appel aux mythes". Des périodes sanglantes de guerre et de conflits ont marqué l’histoire de toutes les nations. La majorité de la formation des communautés et la fondation des pays sont passées par cette voie troublante. "La tradition littéraire depuis ses origines n’a cessé de transmettre de génération en génération, le compte rendu de ces guerres. Les chansons ont ainsi été très présentes aussi bien sur les fronts qu’en arrière durant les conflits. La littérature orale a sauvegardé et enrichi les cultures tout en faisant revivre les moments difficiles des batailles. Ainsi a-t-elle souvent retenu certains éléments de guerre qui sont traduits en des chansons populaires servant à enthousiasmer les combattants tout comme la population. La thématique dominante de ces chansons reste souvent l’espoir et l’esprit chevaleresque. Chantés par les soldats, ces chants évoquent souvent les héros nationaux, les mythes historiques ou encore religieux. Les mythes puisant leurs origines dans l’imaginaire collectif, ils véhiculeraient, souvent oralement d’ailleurs, l’identité de chaque nation. Ils ont ainsi décidé d’examiner les traces des mythes nationaux, religieux et historiques dans les chants populaires de la France composés à l’occasion des deux guerres mondiales et ceux écrits pendant la guerre irako-iranienne." Daniel Aranda de l’université de Nantes a présenté la deuxième intervention intitulée "Entre célébration et réprobation : les histoires d’enfants soldats dans la fiction française pour la jeunesse entre 1914 et 1918". Historiquement insignifiants, les enfants soldats français combattant durant la Guerre de 1914-1918 sont nombreux dans les fictions pour la jeunesse contemporaines du conflit. "Le traitement du personnage révèle les contradictions qui travaillent la société française. Pour la IIIe République, l’enfant soldat n’est plus un symbole approprié, ce que traduit une législation interdisant à toute personne de moins de 17 ans de s’engager dans une unité combattante. Ainsi une portion de notre corpus invente des histoires qui reconnaissent le courage des petits guerriers mais déconseillent de les prendre en exemple. L’histoire se termine par un retour du soldat juvénile dans le giron familial ou à l’arrière, ou par des fugues de candidats au front qui échouent piteusement. Mais un autre pan de celle de la littérature juvénile célèbre ce personnage. En ces temps d’union sacrée cependant, cette littérature nationaliste ne contredit pas frontalement une législation défavorable. D’où l’emploi d’une gamme de procédés narratifs et discursifs qui font comme si cette législation n’existait pas, ou rapportent des cas de force majeure qui justifient ces aventures."

La même session "La traversée des genres" s’est ensuite poursuivie cette fois sous la présidence de Mohammad-Javâd Shokriân qui a tout d’abord présenté les trois intervenants et les thèmes qu’ils allaient aborder dont le premier, "Fuite, amnésie, mutisme : le quasi silence du théâtre français sur la Grande Guerre" par Joël Chambon qui a traité de thèmes tels que : Amnésie (Pagnol, Les Marchands de gloire), désertion (Lenormand, Le Lâche), désir d’ailleurs (Vildrac, Le Paquebot Tenacity), soupçons rétrospectifs (Bernard, La maison épargnée, et Le feu qui reprend mal). A travers ces descriptions de vivants et de « revenants » également déboussolés, apparaissent des tendances assez nouvelles dans le théâtre français. La deuxième intervention était celle de Thakaa Muttib Hussein de l’université de Bagdad intitulée "Le récit de la guerre dans La Traversée de l’hiver de Yasmina Reza". Elle a présenté une étude de La Traversée de l’hiver sur le témoignage de l’après-guerre en montrant comment cette période pouvait modifier la vie des personnages : "Le passé dans cette pièce de théâtre inscrit les personnages "rezaldiens" sous le signe du néfaste : un destin pèse sur eux sous l’image des conflits tragiques entre les pères et les fils et les morts et les vivants à cause de la Deuxième Guerre mondiale." Elle a considéré cette narration comme un produit communiquant une quête : "A travers le récit qui se présente comme un témoignage d’incident lié aux aïeuls et dont le passé est devenu une obsession pour les protagonistes, ce récit tente de produire un sens dans l’enchaînement des événements dont la spécificité et les techniques mises en œuvre par la dramaturge." La troisième présentation était assurée par Sabina Pstrocki-Sehovic, doctorante à l’EHESS et l’université Paris 4 Panthéon-Sorbonne, et était consacrée au "Récit de la guerre à travers les contes et les nouvelles de trois auteurs : Mahfouz, Andric, Camus". Elle y a présenté le récit de guerre en comparant les contes et les nouvelles de trois différentes tendances, à savoir Naguib Mahfouz qui a traité le sujet de la guerre entre les Egyptiens et les Israéliens, Ivo Andric qui a abordé la question du conflit entre les partisans de différentes religions dans la Bosnie ottomane et moderne, et Albert Camus qui a évoqué la guerre entre l’Algérie et la France.

Enfin, la 8e et dernière session suivie par une table ronde était intitulée "Hommage à Céline" et était présidée par Carine Trévisan. La première intervention de Suzanne Lafont de l’université Paul-Valéry de Montpellier était consacrée au "Spectre de la guerre chez Céline". Elle a d’abord souligné comment le thème de la guerre sous diverses formes, de la querelle au conflit armé, occupe une place centrale dans l’œuvre de Céline. "La Grande Guerre, dont une partie a été vécue par Louis Destouches en Angleterre puis au Cameroun, est l’épisode inaugural de Voyage au bout de la nuit, et elle trouve des résonances dans l’ensemble du roman comme dans les œuvres ultérieures (romans, pamphlets, ballets)." Elle a ensuite essayé de répondre à la question de savoir ce que la littérature de fiction, celle de Céline notamment, pouvait écrire de singulier sur la guerre, de quelle façon elle le faisait et selon quels objectifs propres. La dernière intervention de la dernière session du colloque à Ispahan était également consacrée à Céline - "Le récit de guerre comme conquête contre le tabou : Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline" - et était présentée par Rémi Wallon, doctorant à l’université Paris-Diderot Paris 7. "Dans les années qui séparent l’armistice de la publication de Voyage au bout de la nuit (1932), Céline manifeste une véritable réticence à parler de la Première Guerre mondiale et de son expérience du front. Replacés dans ce contexte, le surgissement de la guerre dans les premières pages de Voyage et le luxe de détails avec lequel elle est racontée se révèlent tout à fait inattendus. Ce renversement par lequel Céline met à l’origine de son œuvre cette expérience capitale qu’il refusait jusqu’alors d’aborder nous renseigne quant à sa conception de la littérature : la place accordée au récit de guerre dans Voyage au bout de la nuit semble en effet indiquer qu’aux yeux de son auteur, la vérité littéraire se conquiert contre le tabou." Ainsi Rémi Wallon a invité l’auditoire à réfléchir "au problème que pose cette conception du récit de guerre suivant laquelle celui qui veut faire partager son expérience du front ne peut le faire sans s’attaquer aux silences fondateurs de la société, dans un geste dont la violence répète, sur le plan littéraire, la brutalité de la guerre." La séance s’est terminée par une table ronde présidée par Nazila Azimi de l’université d’Ispahan et de nombreuses remarques, questions et propositions ont ravivé les discussions et annoncé de nouvelles perspectives et idées pour les futures collaborations universitaires entre les pays participants.


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