N° 150, mai 2018

Damavand, de la réalité au mythe
Sous la plume des auteurs et des artistes


Zeinab Golestâni


Citée dans les sources historiques à partir du deuxième siècle de l’Hégire, la montagne de Damavand est présentée dans Sowar al-Iqlim (Les images du territoire), récit de voyage d’un auteur inconnu rédigé en 1347, sous le nom de Danbâvand. Signifiant « le pays des Danbâvand », ce mot fait penser à une dynastie antique ayant régné dans la région du Mâzandarân (Tabarestân). C’est le Livre des Rois du poète persan Ferdowsi qui, en rappelant des histoires anciennes et légendaires, accorde à cette montagne une place à la fois mythique et symbolique.

En s’appuyant sur ces valeurs symboliques dans la culture iranienne, des artistes et écrivains ont brossé des tableaux impressionnants de la montagne Damavand. C’est dans ce mont qu’aurait été emprisonné Zahhâk, personnage malfaisant mythique de la Perse antique. Ibn Al-Faqih Al-Hamedâni raconte l’histoire d’un groupe de gens envoyé par Mazyar, souverain de la région du Mâzandarân, explorer cette montagne : « Un groupe de gens de Deylam et de Tabarestân fut envoyé à cette montagne par Mazyar afin de découvrir le destin de Zahhak. Ce groupe raconta qu’il avait escaladé la montagne deux jours durant pour certains, trois pour d’autres. Ils avaient découvert que le sommet, semblable de loin à un cône, avait une surface de 30 acres couverte de sable mou, de sorte que l’on s’y enfonçait. Ils n’y avaient vu aucun être vivant. De fait, il y faisait tellement froid et il y avait des vents tellement violents qu’aucun oiseau ou animal ne pouvait y survivre. Ils avaient aussi trouvé sur le sommet trente cratères entourés par du soufre doré, d’où sortait de la fumée soufrée. C’était de ce soufre qu’ils avaient apporté deux bougettes. D’après ces explorateurs, les montagnes des environs ressemblaient à des masses de terre, et la mer à une petite rivière. On dit que la distance entre la montagne et la mer était de plus de vingt parasangs. »

Fereydoun emmenant Zahhâk à la montagne de Damavand

Soulignant le rôle de Damavand en tant que prison de Zahhâk, Williams Jackson, iranologue américain, en trace un portrait aussi bien mythique que poétique : « Lorsque nous conduisions des chevaux vers Téhéran, le soleil projetait sur le monde entier les ombres longues de la montagne Damavand, la plus haute montagne de la chaîne Alborz, dénommée Hérâbarzieïni dans l’Avestâ. Avec son sommet couvert de neige et sa figure foncée, le Damavand s’élève à plus de 6000 mètres vers le ciel et ferme notre voie. Mais il ne faut pas s’en faire de son froncement, car cette montagne assume selon les légendes une lourde responsabilité et doit garder prisonnier pendant des siècles, sous sa grande taille et son col, un démon cruel, Zahhâk ou Aži-Dahak, pour qu’il ne puisse se libérer et causer de grands malheurs dans le monde entier. C’est seulement au XVe millénaire que la montagne se déchargera de cette responsabilité. Car se lèvera à ce moment Garshâsp, le grand héros qui tuera définitivement ce monstre : il vaincra Zahhâk et ainsi commencera une nouvelle ère. »

Ce sont ces histoires épiques qui font de la montagne de Damavand, un héritage culturel et qui a été inscrite en 2008 au registre du Patrimoine national iranien. Désormais, le 4 juillet est le « Jour National du Damavand » afin de rappeler la nécessité de la sauvegarde de cet habitat naturel et de cet héritage culturel. Les habitants de certaines régions iraniennes, comme ceux de la ville de Rineh, célèbrent cette date.

Voyageur reconnu du Xe siècle, Abu Dolaf écrit dans son récit de voyage : « Il existe à Danbâvand une montagne élevée dont le sommet est couvert de neige pendant toute l’année. Et personne ne peut atteindre ou approcher son sommet. Intitulé Bivarasf (Bivarasb), ce dernier peut être vu à travers le col de Hamedân. Une fois apparue à l’horizon de la ville de Ray, la montagne semble très proche, soit à un ou deux parasang. J’ai escaladé cette montagne jusqu’à la moitié de sa hauteur. Je m’imaginais que personne d’autre n’était jamais monté aussi haut, car il semblait que personne n’avait jamais atteint cet endroit. J’ai attentivement examiné les alentours et ai découvert une claire fontaine entourée de soufre solide. Lorsque le soleil répandait sa lumière, le soufre brulait et le feu flambait. A côté de cette fontaine, il y avait une coulée d’eau descendant la montagne. Les vents contraires y soufflaient et faisaient des bruits confus, rauques, et mélodieux, semblables parfois au hennissement des chevaux, parfois au braiment des ânes, parfois à la voix humaine, soit claire ou cacophonique, disant des paroles incompréhensibles. L’auditeur pense entendre un homme primitif. Et ce four du démon dont parlent les gens, n’est rien que la vapeur de cette fontaine de soufre. Et cet état de choses est tellement particulier qu’il fait naître diverses croyances chez les gens. » Décrivant ces fontaines, Pierre Amédée Jaubert rappelle dans son livre intitulé Voyage en Arménie et en Perse, fait dans les années 1805 et 1806, le caractère médical de ces eaux, ce qui constitue l’un des facteurs de l’apparition des légendes autour de la montagne de Damavand : « On peut apporter facilement [ces eaux] dans une salle de bain, ce qui sera parfaitement bénéfique […] »

Carte extraite de Ketâb al-Masâlek wa al-Mamâlek (Livre des Routes et des Royaumes) d’Ibn Khordâdbeh, montrant la montagne de Damavand.

Fascinés par l’immensité et la hauteur de la montagne de Damavand, les auteurs des récits de voyage rappellent l’absence de la vie végétale et animale sur cette montagne qui était aussi surnommée l’Aghra’ (chauve), car aucun arbre n’y pousse. Soulignant cette caractéristique, l’écrivain russe Gregorii Mel’gunov écrit : « On dit que l’eau de ses fontaines de soufre est tellement chaude qu’on peut y cuire des œufs. Tous les ans, les Iraniens s’y rendent afin de trouver la guérison. C’est une montagne toujours enneigée. Or, la neige ne recouvre pas toute la montagne dont les parties supérieures sont vides de végétaux. Les animaux non plus ne peuvent pas y survivre. Il n’y a donc aucune trace de vie. D’ailleurs, le vent qui se lève du sommet du Damavand est tellement froid qu’il ne permet pas d’y vivre. »

Ces caractéristiques de la montagne de Damavand s’ajoutent au paysage qu’elle dessine autour de la capitale iranienne. « Montagne fabuleuse qui, à l’instar du mont Fuji au Japon, serre Téhéran contre elle. Ces deux montagnes, élevées jusqu’à l’horizon, sont partout présentes. Elles ont une grandeur spécifique qui leur permet d’exercer une influence durable sur l’histoire ancienne et légendaire de leur pays », écrit George Curzon. Frederick Charles Richards trouve dans ce paysage une transformation magique des couleurs : « Mesurant 19 400 pieds de hauteur, le sommet enneigé du Damavand s’érige majestueusement dans le ciel bleu turquoise d’Iran. Fermant sa bouche pour ne pas révéler le secret de son pouvoir à changer de couleur comme un faisan : du bleu outremer ou du blanc brillant au violet pâle ou au rouge foncé. »

Ainsi nait une expérience poétique, basée à la fois sur les beautés naturelles de la montagne, et les mythes anciens qui en font un symbole de la culture iranienne. Un symbole qui se métamorphose au fil du temps en un mythe, et qui trace des souvenirs non seulement dans l’esprit des Iraniens, mais aussi des voyageurs du monde. C’est dans ce contexte que le diplomate anglais, Sir Percy Molesworth Sykes, décrit à propos de Damavand : « Au sud de la mer Caspienne se trouve le grand sommet volcanique du Damavand dont la hauteur dépasse 19 000 pieds. Il s’agit du sommet le plus haut d’une partie d’Asie qui se situe à l’ouest de l’Himalaya. Les imaginations poétiques à propos du Damavand touchent tout un chacun, surtout celui qui en plein hiver voit, comme moi, l’éclat et la somptuosité du soleil couchant devant cette montagne. Car une fois que disparaît le dernier rayon du soleil des chaînes d’Alborz et qu’apparaît le blanc foncé de la montagne, l’individu s’aperçoit du corps conique du Damavand recouvert entièrement par une lumière rougeâtre. Et la lumière s’élève progressivement jusqu’à ne recouvrir que le haut du cône volcanique. L’individu découvre aussitôt le coucher du soleil et la mort envahit l’espace. Je n’ai jamais vu un paysage aussi beau et puissant. Et à chaque fois que je quitte l’Iran, c’est l’un des souvenirs que j’aime. »

Ces descriptions de la montagne de Damavand se reflètent à merveille dans le monde des arts plastiques où les couleurs entrent en jeu afin de parler des secrets du Damavand. L’œuvre de nombreux peintres contemporains iraniens s’efforce de garder des traces de cette montagne légendaire où est enracinée une partie considérable de la mémoire collective des Iraniens. Parmi ces peintres, citons Ghâsem Hâjizâdeh, Rezâ Hedâyat, Ahmad Nâdaliyân, Manouchehr Saffarzâdeh, Sâed Fârsi, etc.

Réchauffement climatique, Ghâsem Hâjizâdeh

Né en 1947 à Lâhijân, Ghâsem Hâjizâdeh exhibe toujours dans ses œuvres des éléments qu’il emprunte à la montagne de Damavand, notamment des fragments de ses souvenirs de jeunesse. Exposé en 2012 à la 15e Biennale 109, le tableau Réchauffement climatique de Hâjizâdeh propose une figure féminine derrière laquelle se voit le sommet du Damavand. Ce mont incarne pour ce peintre un pouvoir doux, celui qui lui laisse ses premières traces dans l’esprit à l’âge de l’enfance. Enfant, à l’école, il y avait un savon enveloppé d’un papier sur lequel était imprimée la photo de Gholâmrezâ Takhti, lutteur iranien des années 20, avec le mont Damavand en arrière-plan. Ayant gardé cette image à l’esprit, le peintre la reproduit désormais dans ses œuvres. Il se veut « peintre de l’histoire iranienne ». Dans son art, il reproduit les photos des différentes périodes de l’histoire de l’Iran : il les enregistre, les grandit, les développe, leur accorde une grande importance. C’est ce qu’il fait aussi avec le mont Damavand qui, avec son paysage magnifique, devient petit à petit dans ses œuvres le symbole privilégié de l’Iran. C’est aussi dans ce contexte que naît un autre tableau intitulé Volcan qui a attiré de nombreux spectateurs lors de la 14e Biennale 109, à laquelle Hâjizâdeh a participé en tant que seul artiste iranien présent. Tableau surréaliste, Volcan propose une scène de l’époque qâdjâre. Peint en six mois, ce tableau présente un Damavand volcanique.

La grandeur et la vivacité du mythe du Damavand s’échappent parfois du monde silencieux du papier ou de la toile pour l’espace sonore de la musique. Pour Shâhin Farhat, compositeur iranien, sa Symphonie du Damavand est l’une de ses œuvres les plus appréciées. Elle est composée de trois parties : la première décrit le caractère du Damavand et met en scène une ascension spirituelle ; la deuxième revient sur les beautés du Damavand ; et la troisième comprend deux tableaux. Dans le premier, le froid de ce haut mont est évoqué, puis viennent le blizzard et la tempête. La symphonie s’achève sur la description de la majesté du Damavand. « On peut dire que cette montagne est une composition de différents tableaux, de la finalité de la douceur jusqu’au but de la violence de la nature", dit Farhat à propos de cette symphonie, "cette diversité et la large gamme émotionnelle de cette montagne constituent la source d’inspiration de cette œuvre. Cette montagne me touche depuis toujours et elle a fini par inspirer la composition de cette symphonie. Damavand est une œuvre musicale dramatique dans laquelle je suis restée fidèle à la forme de la symphonie. Ainsi, l’auditeur peut l’écouter comme une pure œuvre symphonique, même s’il n’est pas familier du sujet. »


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