Refuge du Simorgh

L’aigle planait aussi dans le ciel de Rineh. Ils venaient de quitter la route au sortir du village, s’enfonçaient dans la montagne. Ils étaient minuscules face au cône du volcan, si lointain, si proche – ils ne savaient pas au juste. Magique, se profilant sur un ciel ardent.

Ils coupaient dans des landes herbacées, déjà sèches en ces premiers jours d’automne. Ahmad, le guide qu’ils avaient embauché au village, connaissait les raccourcis. Ils étaient partis un peu tard, en milieu d’après-midi, et il ne fallait pas traîner pour atteindre le premier refuge avant la nuit.

Le paysage devint lunaire juste au pied du volcan. De grandes croupes arrondies, pierreuses, parsemées de blocs erratiques. Le lit sec des torrents témoignait d’une eau rare, parcimonieuse. Absente, de l’été à l’hiver. Sur un rocher, au loin, une forme allongée les intrigua. Ils s’approchèrent.

Un loup, mort. De belle taille, au pelage clair tâché de roux, de brun. Tout autour, un nuage de mouches, auréole tremblante. Et à distance, des pavots, aux tiges desséchées, noires, couronnées des fruits perfides. Couronne mortuaire. Aux obsèques du loup, l’hommage était sinistre.

Ils arrivèrent en vue d’un site étrange au coucher du soleil.

Refuge du Simorgh. photo : Hassan Souri

 

Un dôme en or étincelait sous les derniers rayons. La coupole métallique d’un petit sanctuaire, bien campée face au sommet. Le portail vers l’inconnu.

À son côté, une vieille bâtisse délabrée, aux carreaux cassés, à la porte branlante faisait office de refuge. Ils grimpèrent les quelques marches, posèrent leur sac sur le sol. Une vilaine dalle en béton où traînaient quelques bouts de moquette élimés en guise de matelas. Et les papiers gras, les boîtes à conserve, les restants des pique-niques. Pour eux seuls, une nuit durant.

Ils quittèrent leur résidence à la montagne, avec vue imprenable, se promenèrent dans les environs. C’était un vendredi, jour férié. Des petits groupes d’alpinistes, hommes et femmes, descendaient du sommet, réintégraient leurs véhicules sur un parking poussiéreux, au terminus d’une piste aléatoire. Partirent, les uns après les autres.

Ils n’étaient pas seuls pour autant. Un jeune homme, un berger, vint à leur rencontre. Il s’appelait Akbar, se débrouillait en anglais. Il avait un joli visage, aux yeux charmeurs, mais sa taille était petite. Il le déplora :

– Je m’appelle Akbar, le Grand… mais je suis petit !

Géhel lui sourit, minimisa son handicap. Le jeune homme lui sourit aussi ; expliqua que la saison d’estive se terminait, qu’il gelait déjà tous les soirs, qu’ils allaient redescendre au village, bientôt. Il proposa de les emmener à son campement. Ils franchirent un muret, descendirent une ravine, arrivèrent près d’un enclos. Aux alentours paissaient des moutons, beaucoup semblait-il – la nuit était tombée – quelques chèvres, quelques vachettes. Sur les flancs raides de la montagne étaient creusées des grottes, dont deux ou trois fermées par des portes en bois. Akbar en ouvrit une.

La grotte, à peu près circulaire, était spacieuse, tapissée de plusieurs couches de tapis en laine. Faiblement éclairée. Au centre, accroupie sur le sol, une jeune fille trisomique, dans une jolie robe colorée. Elle les contempla, incrédule. Elle était tête nue, en prit conscience, rabattit un châle sur son crâne. Le geste était gracieux, pudique, lent. Son visage prit une expression sereine ; elle oublia les visiteurs, s’installa dans sa paix intérieure. La scène était curieuse, intemporelle, belle. “Heureux les pauvres en esprit…” Ils restèrent un long moment, silencieux… Puis Akbar les invita à sortir.

Sur le chemin du retour, alors qu’Ahmad marchait en avant, Akbar entreprit Géhel :

Bâtiment en béton : refuge du Simorgh

– Ahmad, il est vieux, il ne vous mènera pas jusqu’au sommet !… Si vous voulez, je peux vous emmener à sa place.

Puis, un peu plus loin :

– Au juste, combien vous demande-t-il pour la course ?

Géhel ne répondit pas, le salua… Akbar méritait sa taille, pensa-t-il.

 

Ils s’installèrent dans leur bâtisse, déballèrent les duvets, la popote. Ahmad leur avait fait porter des bouteilles d’eau ; il savait qu’à cette période les sources étaient gelées. Il alluma son réchaud, fit chauffer des nouilles.

Géhel l’observait… Ahmad n’était pas tout jeune, c’est vrai. Soixante ans, il leur avait confié. À peine plus qu’Émelle et Géhel ! Il était petit lui aussi – les gens sont plutôt grands dans cette région – bégayait légèrement, parlait un anglais châtié, rudimentaire. Sa bonne tête ronde leur inspira confiance, malgré tout.

Géhel tenta de le sonder :

– Le volcan, combien de fois l’as-tu grimpé ?

– Oh ! des dizaines, ou des centaines de fois !

Invérifiable !…

Ahmad renchérit :

– J’y ai emmené des clients célèbres. Un grand docteur de Téhéran, un diplomate… mes enfants aussi.

Émelle sourit, puis demanda :

– Et votre femme ?

Ahmad s’amusa à cette question, répondit avec son bégaiement comique :

– Oh !… ve-very big !

Ils cessèrent leur enquête sournoise, plongèrent dans leur assiette de nouilles.

 

La nuit fut froide, très froide. Les duvets que leur avait prêtés Ahmad – ils n’avaient pas voulu s’encombrer des leurs dans le voyage – semblaient plutôt prévus pour un camping de bord de mer.

Géhel ne dormait pas. Une mélodie sinistre emplit soudain la nuit : Hou ! Hou ! Hou !

Montée sud vers le sommet de Damavand

Puis des aboiements, des cris d’hommes. Géhel se leva, se posta en haut des marches, devant la porte. Le noir était total. Et le vacarme s’amplifiait. Il distingua enfin un homme, de grande taille, courant dans tous les sens. Sa lampe frontale créait des zigzags de lumière dans la nuit, semblant poursuivre d’invisibles fantômes. Il s’arrêta près d’une camionnette, restée seule sur le parking, mit le moteur en marche – peut-être pensait-il effrayer les loups ! - reprit sa course divagante.

… Les bruits s’estompèrent. Il rejoignit sa couche glaciale, tenta de s’endormir.

Le silence berça son insomnie.

 

La montée au second refuge, dans la lumière du matin, fut un plaisir. Rude plaisir ! La pente s’accentuait, insidieusement. Ils longèrent des rivières de lave solidifiées, au bouillonnement figé dans des formes impensables. Un bestiaire gigantesque : des tortues monstrueuses, des animaux préhistoriques… des rapaces au bec crochu pointé vers le ciel, ou le sol, en attente de chairs imprudentes.

Ils étaient sur les terres du Simorgh, la légende vivante de la Perse. L’oiseau mythique, l’oiseau initiateur, l’oiseau-roi du volcan Damavand. L’Oiseau-dieu. Et celui-ci avait placé sa garde aux portes du Royaume.

Et commandait la scène. En amont, un peu à l’écart, un oiseau géant, au profil d’aigle, coiffé d’une huppe pointue, dressé sur la pente. Un homme chevauchait l’oiseau. Son visage fin et régulier, tranquille, regardait la mer des nuages, beaucoup plus bas. Et au-delà des nuages, d’autres montagnes, moins hautes que le volcan, soumises au bon plaisir royal.

Géhel s’éleva un peu, obliqua, se retourna vers l’homme-oiseau. Il ne vit qu’un rocher difforme, anonyme, banal. Illusion, réalité… les deux visages d’une vérité unique.

Ils arrivèrent au refuge du Simorgh, perché sur un éperon rocheux. Un bâtiment en béton, de section demi-circulaire, ressemblant de loin à un gros tuyau à moitié enterré. À l’intérieur, deux rangées de lits à étage ; quelques grimpeurs, de retour d’une course, assommés de fatigue. Et la perspective de longues heures d’inaction.

À l’horizon du soir, une nouvelle nuit blanche.

Ils sont partis aux aurores, droit dans la pente. Ahmad, Géhel. Émelle était restée au refuge, seule. Elle était arrivée fatiguée, essoufflée, hier après-midi. Et l’étape du jour était longue du refuge au sommet ; mille cinq cents mètres de dénivellation, au moins. Plus le retour. Ahmad lui avait fortement déconseillé l’aventure. Géhel était morose, l’imaginait dans son tube en béton, seule.

Leur sac à dos était léger. Une gourde, quelques biscuits, quelques dattes. Leurs vêtements chauds étaient sur eux ; et ne les quitteraient pas jusqu’au retour. Un vent violent tournoyait autour du volcan, les frappait au ventre, au visage.

Rineh, premier refuge

Ils évitèrent les névés. De longues plaques verglacées où s’acheminaient de curieuses processions. Des pénitents, saillies glacées à forme humaine – un phénomène de neiges subtropicales – pèlerins immobiles vers un sommet qu’ils n’atteindront jamais.

Vers cinq mille, Géhel ressentit l’altitude. C’était son seuil habituel. Fatigue, essoufflement. Il continuerait doucement, s’arrêtant souvent, ménageant le cœur, les poumons. Et profiterait du paysage… un paysage méritant largement cet égard. Du cône splendide émergeant des sierras, la vue portait au sud, loin, au-delà du piémont où brillait Téhéran, jusqu’à l’océan assoiffé du désert.

Le désert ! Son paysage intérieur, depuis des lustres. Une traversée obligatoire. Désert de jour, écrasant, mortel. Désert de nuit, sous l’emprise des chacals, des scorpions, des serpents… Il avait franchi l’océan à sec, dépassé les feux trompeurs du littoral, grimpait sur la montagne aride, interminable… N’en voyait pas la fin.

… À l’approche du sommet, le sol était poudreux, jaunâtre. Sulfureux. Le gaz s’échappait en longs jets vaporeux, intermittents, emplissant l’atmosphère, la saturant. L’odeur particulière sembla doper Géhel. Il termina les derniers mètres en courant, ou presque.

 

Ahmad l’embrassa, le serra dans ses bras à l’arrivée. Lui aussi avait marqué l’effort, vers la fin, son visage le trahissait. De leurs presque cinq mille sept cents mètres, ils contemplaient l’horizon, à trois cent soixante degrés. Silencieux, sereins… Au nord, un feston nuageux trahissait le rivage de la Caspienne… L’abondance, un peu plus loin.

Géhel descendit dans le cratère, à ses pieds. Un cratère ridiculement petit en rapport de la taille du volcan. Scindé en deux parties. Une moitié minérale, stérile ; l’autre gavée en neige, jusqu’à la crête. Le noir, le blanc ; la misère, l’abondance… La dualité du monde, jusqu’au sommet.

Pour l’unité, il faudra grimper encore plus haut !

 

La descente fut rapide jusqu’au refuge, à travers des raccourcis, des éboulis. Émelle avait fait un bout du chemin à leur rencontre.

Ils dévalèrent la pente à nouveau, le lendemain, dépassèrent le premier refuge, se retrouvèrent à Rineh à l’heure du déjeuner. Festoyèrent à l’iranienne. Du riz, des fruits, du thé… Se nettoyèrent avec acharnement : en l’absence d’eau courante, les savons étaient restés secs, trois jours durant.

Ils avaient quelques heures à meubler avant la nuit. Géhel sortit dans la rue centrale, dépassa les dernières maisons, se dirigea vers Ab-é Garm, le prochain village, en suivant une route en corniche. Ab-é Garm, Eau Chaude en persan. Un bouquet d’habitations autour de sources chaudes, à une bonne heure de marche.

Boire du thé en montant vers le mont Damavand

… Géhel descendit les ruelles, en recherche des bains publics, ne les trouva pas, flâna un long moment, remonta vers la route, fut attiré par un reflet brillant. L’éclat du soleil couchant sur une sorte de clocher pyramidal, en métal argenté, dominant un bâtiment carré. Un mausolée semblait-il. Modeste. Au sommet, vissé sur le clocher, un ange flottait dans les airs, toutes ailes déployées, soufflant dans un clairon. Face au Damavand, le géant éteint, flamboyant sous les rayons obliques. Il resta planté sous l’emprise du spectacle. La matière ascensionnée, l’ange de la résurrection.

Instant présent, dans l’éclat d’un rayon solaire. Sous le son du clairon ; ou d’une trompette de Jéricho… Et les enceintes allaient tomber.

… Géhel ouvre les yeux. Contemple les trois jours passés. Aujourd’hui, lundi 3 octobre 2005.

 

** *

 

Il s’apprête à grimper la montagne. Montagne du dépassement, de l’illusion à vaincre. L’aigle royal salue son départ. À l’entrée du sanctuaire, sur l’autel du sacrifice, le roi des loups s’est immolé. Le prédateur, l’alter ego. Mort, ses troupes se contenteront de hurler une oraison funèbre, seront réduites à l’impuissance.

Le gardien l’attend près d’un portail en or. Un serviteur de l’Infini, écrasé par sa tâche. Il le mène à la caverne, au sein de la Terre-Mère. Au saint des saints. Et la Mère est là ; innocente, sereine. Elle aussi s’est immolée. Sur l’autel du sacrifice, elle a offert sa tête. L’intellect, la pensée stérile. Elle pense avec son cœur… et l’Esprit la pénètre… Elle attend un enfant. L’Humanité, demain.

Il connaît le secret ; continue l’ascension. Contourne l’armée royale, figée dans son élan. Armée d’épouvantails, ridicule, inefficace. Son monarque n’en a cure. Il domine le ciel, la terre. Son regard va au-delà des mers, se perd dans l’infini. Il rêve. Il crée. Il recule le néant, de jour en jour. Secrètement ; caché sous une gangue minérale… Il est le Verbe, involué dans la matière épaisse.

Un vent se lève, tourbillonne. Frappe. La spirale de la vie, issue d’un point unique, au centre. Elle projette la matière à son ultime périphérie… Et le chercheur doit remonter les spires, l’une après l’autre, jusqu’à la Source.

Il s’obstine… Double les pénitents, ces quêteurs d’absolu. D’irréel. Ils ont choisi la glace. Le pur, le dur, l’impersonnel. Ont sacrifié leur cœur sur un autel gelé ; ont rejeté le monde, sa pulsion généreuse… oubliant l’homme. Ils ne voient que le ciel, dédaignant ses racines… Ils resteront figés aux portes du Royaume, dans l’attente improbable d’un nirvana stérile.

Lever du soleil sur le mont Damavand, photo : Mehdi Goli Tabari

La fatigue le gagne. Une inertie, une lassitude épaisse. Il se tourne en arrière, mesure l’étendue parcourue. Se décourage ; il ne sait où il en est. Se ravise, se met en marche, à nouveau… Se dépasse à la vue du sommet. Il court sur le feu. L’enfer est sous ses pieds… L’enfer, si près du paradis. Côte à côte, main dans la main.

Quelqu’un l’accueille à l’arrivée. Un autre lui-même. Ou sa moitié cachée ; discrète, nichée en son for intérieur. Elle était du voyage. Guidait ses pas, attentive, attentionnée. Encaissait les coups, elle aussi… Ils vivaient séparés. Parallèles. Désormais ils marcheront main dans la main… Un seul homme.

Seul. Noyé dans l’Infini. L’Infini en lui-même découvrant ses richesses… Une vision fugitive.

Il descend le cratère, à ses pieds. L’orifice minuscule d’où jaillit l’énergie. Deux énergies, le bien, le mal, nécessaires l’une à l’autre. Les énergies du monde ; ce monde petit, mesquin, où il réside encore.

…Il a gravi le Damavand, pas l’Everest. Et l’Everest, même, est un monticule insignifiant face à l’Immensité. … La route est longue encore !


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