N° 161, avril 2019

Le Mâzandarân,
une province plus historique que l’Histoire


Saeid Khânâbâdi


La grotte-citadelle de Khorshid près de la ville Pole-Sefid de Savâdkouh

Au deuxième étage du Musée national d’Iran, avant d’entrer dans la partie concernant la période historique qui commence par les découvertes des collines archéologiques et continue par les trésors de l’époque élamite, sont exposés des objets découverts dans les grottes préhistoriques fouillées par les anthropologues iraniens et étrangers un peu partout en Iran. L’on y trouve des pierres taillées, des petites figurines, des morceaux de squelettes humains et des ossements d’animaux chassés par les premiers habitants du plateau iranien. Dans cette partie du musée, un grand panneau informatif présente aux visiteurs deux des grottes de la province de Mâzandarân, au nord de l’Iran. La grotte Kamarband (Ceinture) et la grotte Hotu situées dans les environs du village de Shahidâbâd de la ville de Behshahr, à l’est de cette province, ont été fouillées entre 1949 et 1952 par une équipe de recherche du Musée de l’Université de Pennsylvanie. [1] Ces recherches ont été réalisées sous la direction de l’anthropologue américain Carleton Stevens Coon, connu pour ses théories raciales.

Dans ces grottes du Mâzandarân, l’équipe américaine a découvert plusieurs objets datant de différentes époques, depuis l’âge de glace (il y a 75 000 ans) jusqu’au Néolithique, Chalcolithique, l’âge du bronze et l’âge du fer. La grotte Kamarband, ont été découvertes surtout des pièces de tissu de 6500 avant J.-C. C’est une preuve qu’à cette époque, les habitants de cette région connaissaient déjà les techniques de tissage de laine d’animaux domestiques. La grotte Hotu, à 50 mètres de la grotte Kamarband, les anthropologues américains ont pu découvrir trois squelettes, appartenant à un homme, une femme et une jeune fille. La datation au carbone 14 montre que ces squelettes datent du Mésolithique. Quelques silex de l’époque du Paléolithique ont également été découverts. Les résultats de ces recherches ont montré que les premières traces d’habitation humaine dans la province de Mâzandarân datent au moins du Paléolithique supérieur. Les experts américains ont donné le nom de "Huto Man" à cette espèce humaine qui était beaucoup plus avancée que l’homme de Neandertal. Le professeur William White Howells de l’Université de Harvard résume ainsi le résultat des fouilles de Carleton dans ces deux grottes du Mâzandarân :

La grotte Hotu située dans les environs du village de Shahidâbâd, Behshahr

“At Hotu and Belt Caves, on the Caspian shore in Iran, he found, aside from the important Hotu skeletons at a depth of 40 feet, distinct later and earlier Mesolithic occupations (the earlier in each case were seal-hunters), and he obtained Mesolithic radiocarbon dates running from the late 7th millennium to approximately 10,000 B.C." (W. HOWELLS, Harvard University) [2]

Cet article parle de l’histoire de cet "Huto man" depuis l’époque où il chassait les phoques de la mer Caspienne pour les préparer dans sa grotte avec des couteaux en silex soigneusement taillés jusqu’à l’ère où il fut soldat dans l’armée royale de Darius III lors de l’invasion d’Alexandre le Macédonien. Depuis l’époque où il accueille les derniers princes zoroastriens de la dynastie Sassanide jusqu’au moment où il fonde le premier etat chiite en Iran en soutenant les descendants anti-abbâssides de l’Imam Ali. L’histoire du Mâzandarân est l’histoire d’une province qui a toujours joué le rôle du dernier bastion de l’iranité devant les invasions militaires, religieuses et culturelles étrangères, depuis les Macédoniens helléniques jusqu’aux Arabes musulmans.

 

Carte du royaume gréco-bactérien avec Tapuria se trouvant sur la rive sud de la mer Caspienne

La colline Gohar Tappeh

 

Suite aux changements climatiques et à la croissance démographique, les habitants des grottes préhistoriques du Mâzandarân comme Huto, Kamarband, Altappeh (fouillée en 1964 par le professeur McBurney) ou Komishan (fouillée en 2009 par des archéologues iraniens) [3] quittent leurs foyers primitifs dans les grottes des zones montagneuses d’Alborz du nord et s’installent dans les plaines vertes de cette région littorale en formant la première génération des villages du Mâzandarân. [4] Ces villages vont devenir, dans les millénaires suivants, à l’âge du bronze, des villes prospères se dotant de systèmes politiques et commerciaux bien développés. La colline Gohar Tappeh, située à Rostam Kolâ de Behshhahr, est considérée comme le lieu de la première civilisation urbaine du Mâzandarân. L’habitation humaine, sur ce site, débute au Néolithique dans le cadre des villages primitifs. Mais à l’âge du bronze, cette localité devient une ville qui reste peuplée jusqu’à l’âge du fer au Ier millénaire avant J.-C. Certains experts estiment que les impacts socioculturels et commerciaux de cette ville ont même atteint les zones situées au sud-ouest du Turkménistan actuel. Les tombes découvertes dans le cimetière de Gohar Tappeh nous donnent d’importantes informations à propos du mode de vie et des croyances de ces premiers citoyens du Mâzandarân. Les fouilles archéologiques sur ce site ont commencé dans les années 2000. Les études concernant cette colline historique sont menées conjointement par l’Iran et des instituts étrangers, notamment l’Institut d’archéologie proche-orientale de l’Université de Munich. La publication des résultats finaux de ces recherches archéologiques sur les vestiges de Gohar Tappeh peut nous ouvrir de nouveaux horizons dans les études sur l’histoire du Mâzandarân. Noter qu’une cinquantaine de collines historiques de la province attendent encore les budgets nécessaires pour que les fouilles archéologiques y commencent. La majorité de ces collines se trouvent au milieu de champs agricoles, de terrains arboricoles et dans des zones non-conservées. Elles sont ainsi très menacées, en particulier par des trafiquants d’objets antiques.

 

Vestiges de Gohar Tappeh

Le Tabarestân ou le pays des Tapours

 

Le nom d’origine de la province de Mâzandarân est le « Tabarestân ». C’est sous le nom de Tabarestân que cette province a été connue et est citée dans les documents anciens et les sources historiques. Le nom Mâzandarân est plus récent, bien qu’il apparaisse dans Le Livre des Rois de Ferdowsi. Cependant, géographiquement, le Mâzandarân du Shâhnâmeh ne correspond pas à la province actuelle. Ce sujet a produit un vif débat chez les critiques littéraires iraniens [5] qui dépasse le cadre de cet article.

Dans les sources antiques des historiens et des géographes gréco-romains, cette province est connue par le nom de Tapouria ou la Tapourie. Le mot Tabarestân est en réalité la forme arabisée du terme Tapourestân qui veut dire le pays des Tapours. ہ propos de l’origine des Tapours, il existe deux théories. Certains historiens pensent que les Tapours étaient les peuples indigènes de cette province. D’autres historiens pensent au contraire que les Tapours désignaient les tribus aryennes nouvellement installées dans cette zone. Les Tapours partageaient cette région avec les Amardes, installés à l’ouest du Mâzandarân actuel. L’origine aryenne des Amardes est moins contestée par les experts. Surtout qu’au sud, le territoire Amarde avoisinait avec celui d’une branche des Cassites qui habitaient dans les montagnes du Qazvin actuel. La rivière Harâz divisait le territoire des peuples Tapours et Amardes. Les Amardes habitaient dans les zones montagneuses sur une étendue qui allait de la rivière Harâz jusqu’au fleuve Sefid-Roud (dans la province de Guilân). D’après certaines estimations, la citadelle Mâr-Kouh de la ville de Ramsâr serait l’œuvre de cette civilisation. Le territoire des Tapours s’étendait à l’est jusqu’à la Hyrcanie (la province du Golestân). Aujourd’hui, nous distinguons une superposition entre l’histoire de trois provinces actuelles du nord de l’Iran : le Guilân, le Mâzandarân et le Golestân. En nous limitant aux frontières du Mâzandarân actuel, nous pouvons conclure que les Tapours et les Amardes sont les premiers peuples souverains de cette région. La région du Guilân correspond mieux au royaume des Cadusii, si présents dans l’histoire mède et achéménide. Et la province du Golestân correspond plutôt à la célèbre Hyrcanie. ہ cette époque antique, la ville d’Amol est la capitale du Tapourestân et conserve ce titre jusqu’à l’attaque mongole au XIIIe siècle. Les Tapours et les Amardes n’ont pas pu créer des ةtats aussi puissants que ceux des Mèdes, des Perses ou des Parthes. Ils ont fondé des royaumes locaux dans cette province infranchissable profitant d’une sorte d’autonomie à l’époque des grands empires iraniens. Les Tapours et les Amardes ont laissé leurs noms dans les sources historiques de l’antiquité.

 

Plat en argent doré de Tapouria, VIIe-VIIIe siècles. Le British Museum

Le Tabarestân à l’époque des grands empires

 

Le nom de cette province est mentionné dans l’Avestâ par le terme de « Patash-khowargar ». Darius l’Achéménide aussi, dans son bas-relief de Bistoun, reprend le même lexique avestique pour évoquer cette province. Darius inclut cette région dans la liste de ses satrapies, bien qu’à l’époque des grands rois de Persépolis, le Tabarestân soit catégorisé comme une partie de la satrapie de la Hyrcanie. Cette satrapie était également présente dans l’armée perse. L’historien romain Quinte-Curce rapporte par exemple l’existence d’une division de 1000 archers Tapours au sein de l’armée de Darius III à la bataille de Gaugamèles face aux Phalanges macédoniennes. Cette tradition d’envoyer des troupes pour renforcer l’armée iranienne subsistera pendant les siècles suivants. Les Arsacides, les Sassanides, les Safavides, les Afshârs et les Qadjârs, dans la composition de leurs armées, eurent recours aux légions issues de la province de Mâzandarân.

L’autre évènement qui donne l’occasion aux historiens gréco-romains de parler du pays des Tapours est la campagne d’Alexandre. En effet, grâce à la localisation géographique et stratégique de cette région qui, d’un côté, s’adosse à la barrière naturelle des hautes montagnes de l’Alborz et de l’autre côté, est limitée par la mer Caspienne, le Tabarestân a toujours été un territoire difficilement accessible pour les envahisseurs étrangers. Après avoir occupé les grandes capitales achéménides, c’est le tour d’Alexandre de se heurter à cette géographie. Il décide alors de confier la conquête du Tabarestân à deux généraux de son armée qui, incapables de conquérir ce territoire, se voient contraints de boucler hâtivement des traités de vassalité superficielle avec les Tapours et les Amardes. L’autonomie de cette province continue donc à l’époque séleucide des successeurs d’Alexandre jusqu’à sa conquête, au IIe siècle av. J.-C. par le roi parthe, Farhad le premier (Phraatès Ier), à l’époque Arsacide. Le Tabarestân redevient alors une province de l’Empire perse. Cette région passe ensuite sous contrôle des Sassanides qui y construisent quelques châteaux dont il ne reste que des ruines dans les zones rocheuses, du fait de la forte humidité du climat. [6] La citadelle Kangelo de Savâdkouh est l’une de ces forteresses sassanides. Mis à part son aspect militaire et défensif, cette forteresse, haut perchée dans la montagne, à 1811 mètres d’altitude, remplissait également une fonction religieuse. En effet, les archéologues ont trouvé des preuves que cette citadelle abritait un temple mithriaque. L’époque sassanide, la province du Tabarestân fut menacée par les Hephtalites qui ravagèrent à plusieurs reprises les régions de l’est de l’Iran. C’est pour défendre ces régions contre les invasions des Hephtalites et des autres tribus de l’Asie centrale que les Sassanides bâtirent la grande muraille de la Hyrcanie. [7] 

Le lac Abbâsâbâd

Les royaumes des derniers princes sassanides refugiés au Tabarestân

 

Au VIIème siècle, les arabes musulmans occupent rapidement le plateau iranien mais ils resteront longtemps bloqués devant les portails du Mâzandarân, qui devient de ce fait le dernier bastion du zoroastrisme. Après la défaite des Sassanides devant l’armée des musulmans, certains princes de cette dynastie se réfugièrent dans les montagnes d’Alborz du nord. Ils y créèrent des royaumes locaux résistant héroïquement devant les premières invasions des califes de Médine et les Omeyyades. C’est seulement Mahdi l’Abbâsside qui, par ruse, put enfin pénétrer dans cette province au VIIIe siècle.

La dynastie des Dabwaïhides (640-740) entretenant des alliances familiales avec le clan sassanide gouverne le Mâzandarân au temps des rois de Ctésiphon. Elle résiste contre les premières invasions arabes jusqu’à l’époque du calife Mahdi l’Abbâsside qui, enfin par ruse, vainc Sepahbod Khorshid, dernier souverain de cette dynastie et massacre sa famille réfugiée dans une grotte-citadelle qui se trouve aujourd’hui près de la ville Pole-Sefid de Savâdkouh. La grotte-citadelle de Khorshid, dans cette localité montagneuse d’Alborz, témoigne de cet épisode de l’histoire du Mâzandarân. Un dossier est en préparation pour inscrire le nom de ce monument naturel-historique très spécial sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Les monarques du royaume dabwaïhide étaient zoroastriens. L’autre royaume d’origine sassanide continuant à résister contre la domination arabe est la dynastie des Bawandides qui règne sur certaines parties du Tabarestân entre 651 et 1349. Les premiers monarques de cette dynastie étaient de religion zoroastrienne mais comme les autres habitants du Mâzandarân, ils se convertirent au fil du temps à l’islam. La dynastie des Paduspanides qui régna à Nour, Laridjân et Kodjour, avait également des origines sassanides. Les monarques de cet ةtat local du Mâzandarân étaient plutôt des vassaux d’autres royaumes de cette province, mais tenant compte de la longévité de leur règne, ils méritent d’attirer l’attention des historiens. Cette dynastie a régné presque un millénaire, entre 655 et 1598, avant que son territoire ne soit annexé par Shâh Abbâs le Safavide. Dans l’histoire du monde, seule une dynastie japonaise a connu un règne plus long que les Paduspanides. Même après l’islamisation du Mâzandarân, certains ةtats locaux se rattachèrent encore à la famille sassanide pour légitimer leur pouvoir. Entre autres Mardâvij, le fondateur de la dynastie des Ziyarides, qui se proclama également descendant des rois sassanides.

Bien que ces royaumes locaux, de descendance sassanide, ne furent pas tellement étendus, ils jouèrent un rôle très important dans la préservation de la culture iranienne au Mâzandarân. Ils frappaient monnaie en copiant les modèles iconographiques des monnaies sassanides. Les écritures en langue pahlavi sur les tours Ladjim et Resket au Mâzandarân (construites aux Xe et XIe siècles) et le calendrier Yazdgard mentionné au Xe siècle sur la tour Kâvous, dans la province du Golestân, montrent que même quelques siècles après la conquête arabe, la langue, la culture et la religion des Sassanides demeurent encore vivantes dans ces régions du nord de l’Iran.

Hammam Vaziri à Sâri, exemple des monuments historiques qâjdârs

Le Tabarestân, foyer des mouvements d’opposition chiites

 

Après quelques siècles de résistance pour sauvegarder la religion et la culture de l’Iran antique, le Tabarestân devint une province musulmane mais il trouva encore une autre stratégie pour faire face à la domination arabe. Cette province va accueillir les descendants d’Ali, le clan opposé aux califes Omeyyades et Abbâsides. Hassan ibn Zeyd, descendant du deuxième Imam chiite, créa le gouvernement des Alawides du Tabarestân en 864. Ils restèrent au pouvoir dans cette province jusqu’en 928. Ce gouvernement zaydite est le premier ةtat chiite de l’histoire iranienne. Les Alawides, avec comme capitale Amol, engagés dans des conflits locaux avec les Tâhirides et les Saffârides, subirent aussi les hostilités de la part du pouvoir califal sunnite de Baghdâd. Ils seront finalement renversés par les Samanides, mais quelques généraux de l’armée défaite vont fonder de nouveaux royaumes chiites en Iran. Ali, Hassan et Ahmad, les trois fils de Buyeh, un pécheur de la région de Deylam (le Mâzandarân et le Guilân actuels), étaient en effet des anciens généraux de l’armée alawide. Ils fondèrent en 934 le puissant royaume chiite duodécimain des Buyides unifiant l’Iran et conquirent Bagdad, capitale des Abbâssides. Les Buyides, originaires de Deylam, jouèrent un rôle important dans l’indépendance de l’Iran contre la domination des califats arabes. Grâce à cette famille du nord de l’Iran, le Xe siècle peut être considéré comme le renouveau de l’élément iranien sur la scène politique de l’Asie de l’ouest. La dynastie des Buyides est renversée en 1062 par les Ghaznavides. Mardavidj ibn Ziyar, autre général connu de l’armée alawide, fonde en 930 le royaume des Ziyarides au nord de l’Iran. Ce royaume dont les fiefs essentiels étaient le Tabarestân et Gorgân, subsiste jusqu’en 1090. Le nationaliste Mardavidj, originaire du Guilân, sympathisant de la religion zoroastrienne, proclama directement son intention d’expulser les Arabes et de recréer un empire sur le modèle sassanide. [8]

Les Seljukides (1037-1194) voulurent mettre un terme aux revendications chiites en Iran. Ils durent ainsi faire face à la résistance des chiites ismaélites qui avaient établi un très puissant réseau d’influence dans les montagnes d’Alborz. Ce sont les Mongols qui, au XIIIe siècle mettent fin au pouvoir des chiites ismaélites en Iran. Les mouvements chiites du Mâzandarân furent poursuivis par les Marachides qui créèrent en 1359 une dynastie chiite duodécimaine dans cette région. Seyyed Ghavâmeddin (Mir Bozorg), fondateur de cette dynastie, avait une réputation de sainteté. [9] Son mausolée, à Amol, datant du XIVe siècle, a été rénové à l’époque safavide. L’âge d’or de cette dynastie prend fin avec l’attaque de Tamerlan dans le Mâzandarân en 1384 mais elle survit pourtant jusqu’en 1582 avant que son territoire ne soit intégré dans le très puissant empire des Safavides sous le règne desquels le chiisme arrive à son point culminant.

 

La maison du poète Nimâ Youshij (un autre descendant du clan padousbanide) à Yoush

Le Tabarestân à l’époque Safavide

 

Le roi Ismaël, fondateur de l’empire safavide, conquiert le Mâzandarân au début du XVIe siècle, mais il doit encore négocier avec quelques dynasties locales comme les Padousbanides et les Marachides qui ont une certaine popularité auprès des habitants de cette province. C’est plutôt au temps de Shâh Abbâs que le Mâzandarân passe intégralement sous contrôle des Safavides. Le roi Abbâs dont la mère Beygom Kheyr-on-Nessa était native du Mâzandarân, aimait profondément cette province. Ce monarque safavide y a laissé de nombreux monuments historiques comme des mausolées, caravansérails, mosquées, jardins et palais qu’il fit construire ou rénover. Les Safavides se sont également lancés dans la rénovation et le développement des infrastructures routières du Mâzandarân. La route montagneuse entre Firouzâbâd et Savâdkouh était l’axe principal pour accéder à cette province. Les rois safavides, fréquentant régulièrement cette province, passaient par cette route. Le caravansérail Gadouk de Mâzandarân est un souvenir de cette route royale. [10] La réalisation de ces projets est surtout due aux efforts de Saru Taghi (Taghi aux cheveux jaunes), célèbre chancelier de la cour safavide.

Tour Ladjim au Mâzandarân construite au Xe siècle

En effet, sous le règne de Shâh Abbâs, la ville de Farahâbâd, actuellement une localité à proximité de Sari, devient le lieu privilégié de villégiature des Safavides qui y construisent plusieurs palais et complexes. [11] Cette ville, à l’époque safavide, était un port prospère au delta du fleuve Tadjan. Plusieurs visiteurs européens comme Chardin et Pietro Della Valle en ont admiré la beauté dans leurs récits de voyage. Aujourd’hui, la grande mosquée de Farahâbâd rappelle encore l’excellence et la sublimité de l’art Safavide. ہ Behshahr (alors nommée Ashraf), le palais Safi Abad [12], la Cheshmeh Emârat, le Jardin du palais aux Quarante colonnes [13] et le lac Abbâsâbâd sont quelques exemples des constructions de l’époque safavide. Le lac Abbâsâbâd, tirant son nom du roi Abbâs Ier, est aujourd’hui une attraction touristique de cette province. Au centre de ce lac, se trouve un ilot où se dresse un petit pavillon en brique de l’époque safavide. C’est à Farahâbâd que Shâh Abbâs le Grand est mort en 1629. La majorité des monuments safavides de Farahâbâd et leurs trésors royaux ont été saccagés ou abîmés en 1668 au cours d’une attaque navale des Cosaques russes qui commencent déjà au XVIIe siècle à s’imposer sur les rives caspiennes du Mâzandarân. [14]

 

La mosquée Mohaddessin de Bâbol notamment construite à l’époque Afshâr

Le Mâzandarân à l’ère contemporaine

 

Après l’invasion de l’armée pashtoune de Mahmoud le Hotaki de Kandahar qui aboutit à la chute des Safavides en 1722, Tahmâsb II, le dernier hériter du trône safavide, se réfugie au Mâzandarân [15] et s’unit d’abord à Fath-Ali Khân (le grand-père du futur roi Aghâ Mohammad Khân), chef de la tribu qâdjâre et gouverneur d’Astarâbâd dans le Gorgân actuel. Tahmâsb s’approche ensuite de Nâder Afshâr qui vainc Ashraf le Hotaki et restaure provisoirement la dynastie safavide avant de créer en 1729 son propre royaume. Nâder considérait la province du Mâzandarân comme le premier front contre les interventions militaires russes. Une fois même, près du caravansérail Gadouk à Savâdkouh, alors qu’il traversait le Mâzandarân pour réaliser sa campagne victorieuse dans le Daghestan, le roi Afshâr dut affronter un attentat terroriste. Sous le règne des Afshâr (1736-1796) et ensuite des Zands (1750-1794), le Mâzandarân subit une période d’instabilité. Plusieurs révoltes furent fomentées par les chefs des grandes familles influentes du Mâzandarân comme Kiya Naïm Shâh de Kelârdasht et Mohammad Reza Khân de Rostamdar (un descendant de la dynastie padousbanide). De leur côté, les Russes menaçaient les côtes. Malgré cette instabilité, quelques monuments furent bâtis, exprimant dans leur architecture, cette période charnière. La mosquée Mohaddessin de Bâbol notamment, fut construite à l’époque Afshâr. D’après les croyances locales, cette mosquée a été édifiée et nommée sur ordre de l’Imam Mahdi, l’Imam occulté des chiites.

Le pont Veresk à Savâdkouh

Depuis l’époque safavide, la tribu d’origine turkmène des Qâdjârs, dont le fief initial était les environs de Gorgân, alors une partie du Mâzandarân, a commencé à être présente sur la scène politique iranienne. Et c’est finalement à la chute de la dynastie moribonde des Zand que le chef des Qâdjârs, Aghâ Mohammad Khân put se proclamer Shâh d’Iran dans la ville d’Astarâbâd, après avoir vaincu Lotfali Khân Zand. Plusieurs récits de voyage écrits par des voyageurs étrangers (plutôt militaires ou diplomates) décrivent la situation sociale, économique et culturelle du Mâzandarân sous le règne qâdjâr. Parmi ces voyageurs étrangers qui ont visité le Mâzandarân à cette époque, l’on peut mentionner Hyacinthe Louis Rabino di Borgomale, Charles Francis Mackenzie, Vassili Vladimirovich Barthold, James Baillie Fraser et Pierre Amédée Jaubert. Le pont Mohammad Hassan Khân, la maison Nadjafi et l’ancien immeuble de la Mairie à Bâbol, la maison Manouchehri à Amol, la maison de Sardâr Djalil et le Hammam Vaziri à Sâri, ou la maison du poète Nimâ Youshij (un autre descendant du clan padousbanide) à Yoush sont quelques exemples des monuments historiques qâjdârs.

Pendant la Révolution constitutionnelle de 1906, la province a offert quelques figures-clés au rang des révolutionnaires. Mohammad Vali Khân Tonekâboni, par exemple, joua un rôle important dans la libération de Téhéran. Les troupes de ce khân de Tonekâbon, à l’ouest du Mâzandarân, ont coopéré avec les autres constitutionnalistes venus d’Azerbaïdjân, de Guilân et d’Ispahan pour faire face à la dictature de Mohammad Ali Shâh le Qâdjâr.

Reza Khân, fondateur de la dynastie Pahlavi quant à lui, était originaire d’Alasht, une localité de Savadkouh. Très attaché aux beautés de la nature de cette province, il construisit de nombreux monuments dans différentes villes, dont la plus célèbre du fait de ces monuments demeure Râmsar, à l’extrémité ouest du Mâzandarân. Le pont Veresk à Savâdkouh, d’une hauteur de 110 mètres, a été construit à son époque dans le cadre du projet de la voie ferrée Trans-iranienne. C’est également sous son règne que la voie Karaj-Châlous et son long tunnel, reliant le Mâzandarân à la capitale du pays, sont réalisés. Aujourd’hui, cette province est la première destination touristique en Iran. L’occasion de chaque jour de vacances, les routes qui mènent vers cette province sont engorgées par le flux de touristes qui s’y précipitent en vue de profiter de ses paysages verdoyants, ses rivages sablonneux et admirer les vestiges de sa très longue histoire.

    Mohammad Vali Khân Tonekâboni

Notes

[1Carleton Stevens Coon, The Seven Caves : Archaeological Explorations in the Middle East, Alfred A. Knopf, New York, 1957

[3Hamed Vahdati Nasab, Mozhgan Jayez, Alireza Hojabri Nobari, "Komishan Cave, Mâzandarân, Iran : an Epipalaeolithic and later site on the southern Caspian Sea", In Antiquity Journal, Volume 085, Issue 3328, June 2011, Pages 112-118, https://www.researchgate.net/publication/281174785_Komishan_Cave_Mâzandarân_Iran_an_Epipalaeolithic_and_later_site_on_the_southern_Caspian_Sea

[4Roger Matthews, Hassan Fazeli Nashli, The Neolithisation of Iran, The Formation of new societies, British Association for Near Eastern Archeology (BANEA), Oxbow Books, Oxford, 2013

[5En ce qui concerne la localisation géographique du Mâzandarân d’après le Livre des Rois de Ferdowsi nous nous référons surtout aux travaux du défunt Dr Hossein Kariman, professeur à l’Université Shahid Beheshti.

[6Jean-Claude Voisin, Châteaux et forteresses d’Iran, ةditions Al-Hoda, Téhéran, 2014

[9Clifford Edmund Bosworth, Encyclopedia of Islam, Volume 6, Fascicules 107-108

[10L’importance du caravansérail de Gadouk se renforce encore par le fait que ce site a été le théâtre de plusieurs évènements historiques aux époques afshâr, qâdjâre et pahlavi. Malheureusement, ce chef-d’œuvre de l’architecture safavide est devenu aujourd’hui un garage d’entretien des engins pour un poste routier du ministère iranien des Routes et de l’Urbanisme, démolissant même une grande partie de ce caravansérail du XVIème siècle !!!

[12Malheureusement, ce palais se trouve dans une zone militaire appartenant aux Forces aériennes et il est donc actuellement impossible pour les touristes de voir de près ce très beau monument de l’art safavide.

[13Jules Laurens, peintre français du XIXème siècle, a laissé deux toiles qui illustrent ce palais de Behshahr dans son état d’abandon après la chute des Safavides.

[14Mohammad Reza Djalili, "Mer Caspienne : perspectives iraniennes", Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, Numéro 23, 1997, http://journals.openedition.org/cemoti/116

[15Tenant compte de la localisation géopolitique du Mâzandarân, cette province fut souvent un lieu de refuge pour les monarques vaincus et les leaders politiques d’opposition. Les princes sassanides qui s’y installèrent pour résister à l’armée arabe, ou le Khwarazmide Sultan Mohammad Khârazm-Shâh qui, menacé par les hordes de Gengis Khan, se réfugia sur l’île Abaskoune de la mer Caspienne pour organiser une dernière défense désespérée, ou ce prince safavide Tahmâsb II en sont quelques exemples dans l’histoire de l’Iran.


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