N° 161, avril 2019

Norouz dans le pays des Ouïghours


Babak Ershadi


Des germes de blé ou de lentille, semés quelques jours avant Norouz, symbolisent la renaissance et la vie.

Les Ouïghours sont un peuple turcophone d’Asie centrale dont le territoire (appelé autrefois « Turkestan oriental ») fait aujourd’hui partie de la Chine. Ils vivent dans « la Région autonome ouïghoure du Xinjiang ». Les Ouïghours représentent l’une des 56 nationalités reconnues officiellement par la Chine. Aujourd’hui, plus de 11 millions d’Ouïghours vivent au Xinjiang (23 millions d’habitants) et ils représentent plus de 45 % de la population de cette province. Situé à l’ouest de la Chine, le Xinjiang est une très vaste région avec une superficie de 1.660.001 km². Depuis 1949, la République populaire de Chine applique une véritable politique de peuplement pour modifier le tissu démographique du Xinjiang.

Avec une superficie de 1.660.001 km², le Xinjiang représente un sixième du territoire chinois.

En 1945, seulement 200.000 Hans (ethnie majoritaire en Chine) vivaient au Xinjiang, mais aujourd’hui, les Hans représentent 40 % de la population de la province. Les Kazakhs (6,7 %) et les Huis (4,5 %) sont d’autres minorités importantes du Xinjiang où vivent d’autres petites communautés ethniques (Kirghize, Mongol, Tadjike, Xibe, Mandchou, Ouzbek, Russe, Daur et Tatar). En outre, d’importantes communautés ouïghoures vivent aujourd’hui dans des pays turcophones comme le Kazakhstan (223.000), l’Ouzbékistan (55.000), le Kirghizistan (49.000) et la Turquie (45.000). Selon les estimations, près de 80 % des Ouïghours du Xinjiang vivent au sud-ouest de la région, dans le bassin du Tarim (un fleuve sans embouchure) qui traverse le désert de Taklamakan, surnommé la « Mer de la mort ». Le bassin du Tarim est le plus grand bassin fluvial endoréique au monde. La minorité kazakhe vit dans le nord de la province, tandis qu’au centre du Xinjiang, les Hans sont actuellement majoritaires. 

La musique est incontournable dans le festival ouïghour de Norouz.

Journée internationale de Norouz de l’UNESCO :

 

Norouz, dont le nom signifie « jour nouveau », est une fête ancestrale qui marque le premier jour du printemps dans l’hémisphère nord (21 mars) et le renouveau de la nature. C’est l’occasion à de nombreux rituels, de cérémonies, d’événements culturels, et de repas spécifiques partagés avec les proches et en famille. Pour célébrer Norouz, on porte de nouveaux vêtements, on rend visite à la famille et aux amis, et l’on offre des étrennes aux grands et des cadeaux aux enfants.

La musique est incontournable dans le festival ouïghour de Norouz.

Célébrée depuis plus de 3000 ans en Asie centrale, dans les Balkans, le bassin de la mer Noire, le Caucase, le Moyen-Orient, le sous-continent indien et d’autres régions, la fête de Norouz promeut des valeurs de paix et de solidarité entre les générations et au sein des familles. Elle témoigne de la diversité culturelle de l’humanité et contribue à l’amitié entre les peuples et les communautés de différents pays. Pour cette raison, la fête de Norouz s’inscrit étroitement dans le mandat de l’UNESCO.

Une jeune écolière ouïghoure.

 

En 2009, Norouz a été inscrit comme un élément du patrimoine culturel immatériel protégé en vertu de la Convention de l’UNESCO de 2003, et cette inscription s’est élargie à de nouveaux pays en 2016, à l’initiative conjointe de l’Afghanistan, de la République d’Azerbaïdjan, de l’Inde, de la République islamique d’Iran, de l’Irak, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Pakistan, du Tadjikistan, de la Turquie, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan.

 

En 2010, l’Assemblée générale des Nations unies a institué, par une résolution, la « Journée internationale du Norouz » chaque année le 21 mars. Cette résolution salue les efforts des ةtats membres qui célèbrent Norouz afin de préserver et de développer la culture et les traditions qui y sont liées. La résolution encourage également les ةtats membres à sensibiliser le monde aux valeurs de Norouz et à organiser des événements de célébration. [1]

 

La mosquée « Id Kah », à Kachgar, est la plus grande mosquée de Chine. Elle est située sur la place centrale de la ville et s’étend sur 16.800 m², ce qui permet à 10.000 personnes d’assister à la prière du vendredi. La mosquée fut construite en 1442.

Norouz chez les Ouïghours :

 

Comme toutes les nations musulmanes, les Ouïghours célèbrent les grandes fêtes du calendrier islamique comme « Kurban Heit » (Aïd al-Adha) marquant la fin du Hajj, le grand pèlerinage annuel à La Mecque, ou « Rosa Heit » (Aïd el-Fetr) marquant la fin du ramadan, le mois du jeûne.

En outre, comme toutes les nations du monde iranien et du monde turcophone, les Ouïghours célèbrent chaque année la grande fête de « Novrouz Bayrimi » (Norouz), un festival marquant le début du printemps dans l’hémisphère nord (21 mars), fête profane qui est pourtant célébrée par des peuples turcophones et les peuples du monde iranien (persanophones et parlant d’autres langues iraniennes).

 

Les musulmans ouïghours assistent à la prière du vendredi à la mosquée « Id Kah » à Kachgar.

Norouz est l’une des plus grandes fêtes annuelles des Ouïghours. Malgré qu’il soit célébré par des peuples musulmans, Norouz n’est pas une fête religieuse : les zoroastriens célèbrent cette fête ainsi que les Parsis de l’Inde, les Hindous de la vallée du Cachemire, les Huis musulmans d’origine chinoise... [2] 

Bien que, de nos jours, la « Région autonome ouïghoure du Xinjinag », ancien Turkestan oriental, fasse partie de la Chine, les Ouïghours ne célèbrent pas le « festival du printemps » chinois qui, calculé sur la base d’un calendrier lunaire, tombe toujours entre le 21 janvier et le 19 février. Cette fête chinoise est reconnue officiellement dans toutes les régions de la République populaire de Chine, mais les Ouïghours, qui représentent aujourd’hui près de la moitié de la population de la province du Xinjiang, ne participent pas activement à ces célébrations chinoises.

Le mausolée d’Abakh Khoja, construit au XVIIe siècle, est le lieu le plus sacré du Xinjiang et l’un des plus beaux exemples de l’architecture islamique en Chine.

Pour les Ouïghours et les autres minorités musulmanes du Xinjinag (Kazakhs, Kirghizes, Tadjiks, Ouzbeks, Tatars...), le Nouvel An traditionnel commence le 21 mars, calculé sur la base d’un calendrier solaire, c’est-à-dire Norouz. Ils n’ont pas de jour férié, mais cela n’empêche pas de faire la fête. Les familles et les amis se rassemblent généralement pour prendre part à un grand repas et aux cérémonies traditionnelles. 

En dehors des villes où l’agriculture est la principale activité, Norouz est également censée marquer le premier jour du labour des champs. Le temps le permet généralement dans le sud du Xinjiang, tandis que dans le nord, la température est encore trop froide pour commencer les activités agricoles.

Pour les Ouïghours, Norouz est associé au renouveau de la nature, au début du printemps et aux activités agricoles. Cette période de l’année a aussi une très grande importance en raison de nombreux rituels et traditions.

 

« Nang » en chinois signifie « nân » (pain).

Dans le pays des Ouïghours, les célébrations du Nouvel An iranien commencent quatre semaines avant le Jour de l’an, le 21 mars. Selon la tradition, les Ouïghours attribuent chaque semaine à l’un des quatre éléments : « Su Heptisi » (Semaine de l’eau), « Ot Heptisi » (Semaine du feu), « Tuprakh Heptisi » (Semaine de la terre) et « Ahiri Heptisi » (Dernière semaine) dédiée au vent.

Selon les croyances populaires, lors de la Semaine de l’eau, un phénomène important se produit dans la nature : l’eau se renouvelle et les eaux mortes commencent à s’agiter. La Semaine du feu est le temps de la renaissance des flammes. Lors de la Semaine de la terre, la Terre est revenue à la vie. Et enfin, la Dernière semaine est marquée par l’arrivée du vent qui redonne vie aux plantes, quand les arbres s’éveillent et les bourgeons s’ouvrent. Le printemps est arrivé. De nos jours, en raison d’un calendrier chargé et de nombreux autres impératifs de la vie moderne, le festival de Norouz devient beaucoup plus court chez les Ouïghours qui le célèbrent entre un et quinze jours.

 

Avec une hauteur de 44 mètres, le « Minaret d’Emin » à Tourfan est le plus haut minaret de Chine. Il fut construit en 1777.

Comme en Iran, en Turquie, en République d’Azerbaïdjan et au Tadjikistan, le dernier mercredi avant l’équinoxe de printemps est un jour important pour les Ouïghours, dont les rituels symbolisent certains aspects de la vie humaine : 1) souhaiter la santé, la joie et le bien-être pour la personne, la famille et la communauté, 2) se divertir et se débarrasser des problèmes de l’année passée, 3) éviter les calamités. 

Il est à noter que les cérémonies, les rituels et les dates ne sont pas forcément les mêmes pour toutes les nations qui célèbrent Norouz. Par exemple, en ce qui concerne le dernier mercredi avant le 21 mars, il est célébré par les Kurdes d’Iran et de Turquie, tandis que les Kurdes d’Irak et de Syrie ne le célèbrent pas et ont reporté certaines symboliques au Jour de l’an, Norouz. [3] 

Selon la tradition des Ouïghours, le jour de Norouz, les habitants des villes et des villages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, se rassemblent dans des lieux publics, comme les parcs ou les places centrales des villages, pour célébrer la fête. Les femmes et les petites filles portent de jolies robes, les hommes et les garçons leurs costumes traditionnels.

 

Un vendeur de « naan », pain ouïghour.

On organise des jeux pour les enfants. On récite des poèmes de circonstance pour glorifier Norouz ; les conteurs divertissent la foule en racontant de courtes histoires ou des blagues. Les musiciens et les chanteurs jouent de la musique populaire, mais aussi du « Mugham », genre de musique traditionnelle alliant le chant à des instruments anciens avec une place importante à l’improvisation. Ce mode fait partie du grand trésor de la musique savante orientale, dont les caractéristiques artistiques sont partagées par les nations turcophones, le monde arabe, le monde iranien, et dans une certaine mesure, avec la musique hindouiste pratiquée en Inde du Nord (mais aussi au Pakistan et en Afghanistan) depuis le XIIIe siècle sous l’influence de la musique persane à la cour des empereurs Moghols. 

 

Dans beaucoup de villes et villages, les notables sélectionnent souvent un certain nombre de personnes quelques mois avant Norouz pour organiser le festival. Ces comités se chargent aussi de la collecte de fonds pour couvrir les frais surtout pour la préparation des banquets. Conformément à la tradition ouïghoure, tous ceux qui assistent au festival doivent goûter à la nourriture de Norouz. « Norouz mobarak ! », souhaitent les Ouïghours lors de la fête de Norouz. Selon certains historiens, la célébration de Norouz, par les Ouïghours, remonte à une période avant l’islamisation de la région, dès le Xe siècle.

    Le nom de ce pain, « Naan », est tiré du mot persan « nân », utilisé par plusieurs peuples turcophones de l’Asie centrale.

Notes

[1UNESCO : Journée internationale de Norouz. Accessible à : https://fr.unesco.org/commemorations/nowruzday

[2REZA, Mahnâz : Norouz dans quelques pays voisins de l’Iran, in : La Revue de Téhéran, n° 65, avril 2011, pp. 84-87. Accessible à :
http://www.teheran.ir/spip.php?article1360#gsc.tab=0 

[3BEURY, Hélène & MADANCHI, Shahzâd : Regard sur la fête de Norouz : traditions des Perses, in : La Revue de Téhéran, n° 77, avril 2012, pp. 86-93. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article1557#gsc.tab=0"


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