N° 167, octobre 2019

La littérature et la philosophie : un itinéraire dialectique


Badreddine El-Kacimi


Le discours philosophique est présenté comme se rattachant à la raison, alors que lorsque nous sommes en présence d’un texte littéraire, il est plus commun d’évoquer qu’il s’agit d’un discours appartenant au domaine des sentiments. Dès ce moment, une contestation s’impose : la littérature et la philosophie se présentent comme deux réalités différentes.

Le terme de littérature n’a commencé à acquérir son acception moderne qu’avec les Lumières. Tantôt le terme a été associé à la culture, tantôt à un art d’expression intellectuelle, mais ni celle-ci ni celle-là ne semblent suffisantes à la description de la littérature dans son ensemble. Il est néanmoins possible de dire que la littérature est un champ d’activité intellectuelle ayant une finalité esthétique.

Quant à la philosophie, on l’a souvent conçue en tant que discipline intellectuelle et rationnelle qui, en se basant sur la démonstration, vise à connaître la réalité du monde, y compris humaine :

« Le concept de philosophie tend à désigner très généralement toute image du monde et toute sagesse humaine, la prise de conscience humaine du réel, quels qu’en soient les éléments et les modalités. » [1]

Homère

Si la littérature est un exercice de style ou une pratique rhétorique, un espace de tromperie et d’illusion, la philosophie serait au contraire une tentative visant la quête du développement de la connaissance, de la vérité et de la compréhension de notre monde et de nous-mêmes. Elle s’opposerait donc au passionnel.

S’interroger sur la nature du rapport entre ces deux champs ne date pas d’aujourd’hui. À certains moments, ce questionnement est marqué par les idées de rupture et de divorce, alors que d’autres sont marqués par celles de continuité et de complémentarité.

En vue d’étudier davantage les disparités et les continuités possibles entre les deux discours et systèmes de communication, il est intéressant de spécifier les nécessités auxquelles chacun d’eux aspire répondre.

L’émergence de la philosophie à Athènes s’est faite en réaction contre la pensée mythologique, avec la dichotomie entre « logos » et « muthos », sachant que les deux pensent avec le langage sur la réalité humaine et tirent leur vitalité de leur condition fondamentale d’enquête. L’une ou l’autre, les deux engagent profondément l’Homme.

Hésiode

« L’humanité a inventé au cours de son histoire de grandes formes culturelles pour répondre à la question du sens : la religion, l’art, la philosophie, la science… Chacune opère dans des registres distincts de vérité, qui ne sont pas forcément contradictoires. Le mythe de la Genèse cesse d’être un concurrent de la science s’il n’est pas ou plus pris au sens littéral, fondamentaliste, mais considéré comme un texte symbolique susceptible d’interprétations. Le logos peut de ce point de vue permettre une interprétation rationnelle du muthos, une explicitation conceptuelle de ce qu’il dit métaphoriquement. » [2]

L’Iliade et l’Odyssée d’Homère, à titre d’exemple, en tant que récits intemporels sans identité précise qui mettent en scène des forces de la nature incarnées par des dieux ou des super-héros, n’avaient pas pour objectif de divertir mais de combler un besoin intellectuel attaché essentiellement à une angoisse de nature existentielle ; autrement dit, l’ensemble des mythes n’est qu’une réponse, même si jugée irrationnelle, aux différentes questions face à laquelle la raison est impuissante :

« Certes les anciens mythes, spécialement la Théogonie d’Hésiode, racontaient eux aussi la façon dont le monde avait émergé du chaos, dont ses diverses parties s’étaient différenciées, son architecture d’ensemble constituée et établie. Mais le processus de genèse, dans ces récits, revêt la forme d’un tableau généalogique ; il se déroule suivant l’ordre de filiation entre dieux, au rythme des naissances successives, des mariages, des intrigues mêlant et opposant des êtres divins de générations différentes. » [3]

Bien que la philosophie se présente tel un discours argumentatif privilégiant la raison en tant qu’instrument explicatif du monde, le mythe est un discours narratif et dramatique qui explique également le monde et son fonctionnement, mais en racontant des histoires légendaires.À l’inverse de l’école de Milet qui pense que l’ordre du cosmos est inscrit dans la nature elle-même en refusant toute référence sur la base du mythe, Platon trouve que cette référence est une source d’informations et d’exemples, et parfois une aide nécessaire à la philosophie, lorsque le discours rationnel ne suffit plus. En effet, le mythe ne dit peut-être pas le vrai, mais il offre du sens à ce que la raison ne peut saisir :

Enluminure de Huit moments de la Chanson de Roland

« Même s’il est un discours invérifiable, le mythe constitue le moyen par lequel est communiqué ce savoir de base partagé par tous les membres d’une collectivité qui en assure la transmission de génération en génération. Et, même s’il ne partage pas le caractère de nécessité du discours argumentatif, ce récit qu’est le mythe n’en constitue pas moins un instrument privilégié pour modifier le comportement de la partie inférieure de l’âme humaine, cette action pouvant être présentée comme extraordinaire, à la façon de celle que produisent incantation et charme, ou ordinaire, à la façon de celle que met en œuvre la persuasion en général. » [4]

Certes, la philosophie a constitué une tentative d’exclusion de la pensée mythologique. Pourtant, les deux modes de pensée ont pu coexister. Durant le Moyen Âge (476-1453), la culture a été essentiellement religieuse. L’Église anime tous les aspects de la vie sociale et intellectuelle. Du coup, personne ne peut penser hors des limites de la foi ou oser transgresser les textes bibliques :

« Pour le penseur du Moyen Âge, le dogme catholique et les formules essentielles qui ont commencé de le fixer et de le définir constituent déjà une donnée, une vérité qui s’affirme et se justifie par des méthodes propres, et devant laquelle toute raison individuelle doit s’incliner. » [5]

Alors que l’Occident vit une crise de la pensée, sous la dynastie abbasside, l’Orient a vu l’émergence d’une élite exerçant une influence intellectuellement considérable non seulement à cette époque mais aussi pendant les siècles suivants, même si les tenants de la tradition engagèrent une lutte acharnée contre ces hérésies :

« Autour et sous l’influence des califes de la dynastie abbasside se forme une secte rationaliste, les moutazilites, qui soutiennent des thèses condamnables au point de vue de l’orthodoxie musulmane la plus stricte. » [6]

Ce millénaire est marqué par l’apparition de la littérature folklorique et légendaire dont l’idéal est souvent chevaleresque (Chanson de Roland). De plus, les drames liturgiques ont été représentés dans les églises, liés aux textes sacrés où un ensemble de sujets tels « le jeu d’Adam », ou encore « le miracle de Théophile » ont été empruntés de la Bible.

Montaigne

Ainsi, littérature ou philosophie, les deux modes de pensées peuvent être impactés négativement par l’arbitraire du religieux. Avec l’édification des universités, la scolastique est en recul permanent, le Moyen Âge serait en déclin, alors que la Renaissance s’annonce. Apparue en Italie lors de l’émigration des savants, avec des textes originaux et des chefs-d’œuvre de la philosophie antique, et après la conquête de Constantinople [7] par les Turcs en 1453, la Renaissance a été une réaction contre le dogmatisme rigide du Moyen Âge. Les conditions politiques et techniques [8] à cette époque ont pu assurer d’une part le renouveau intellectuel, et d’autre part la circulation des nouvelles valeurs et connaissances.

Les humanistes de la Renaissance sont des érudits qui ont soif de savoir et veulent faire progresser le champ des connaissances. L’Homme [9] a été au centre de leur réflexion ; à titre d’exemple, Montaigne et Rabelais considèrent que toutes les facultés humaines méritent d’être valorisées. Cette valorisation de la réflexion personnelle remet en cause la mainmise traditionnelle de l’Église sur les champs du savoir.

Sur le plan littéraire et artistique, les œuvres et les écritures se définissent d’abord par leur caractère profondément humain. L’évocation des sujets religieux rompt avec la tradition médiévale. Ainsi, les artistes se réapproprient les textes religieux et tendent au contraire à donner une image la plus réaliste possible de leurs sujets ; par exemple, L’Enfant Jésus est représenté sous les traits d’un vrai bébé, et non plus d’un homme miniature.

L’empirisme et le rationalisme sont les deux mouvements philosophiques qui ont influencé la pensée à cette époque-là. L’empirisme pense que les connaissances sont dérivées de l’expérience scientifique, tandis que le rationalisme pose la raison comme seule source de la connaissance réelle. Autrement dit, le réel ne serait connaissable qu’en vertu d’une explication par la raison déterminante, suffisante et nécessaire. Ainsi, le rationalisme s’entend de toute doctrine qui attribue à la seule raison humaine la capacité de connaître et d’établir la vérité [10].

Ces mouvements de pensée auront un grand impact sur l’esthétique du XVIIe siècle où la rationalisation devient une mode de l’ère. L’écriture classique a été davantage influencée par une volonté de soumettre le déraisonnable à l’ordre de la raison.

D’ailleurs, même au niveau de la pensée politique, certains penseurs comme Machiavel (Le prince) ou Thomas More (L’Utopie) ont essayé de théoriser une nouvelle conception plus rationnelle que moderne de l’État.

Montesquieu

Littérature, science ou philosophie ont ainsi toutes contribué au bouleversement des conceptions traditionnelles du Moyen Âge imposées par l’Église. Le Siècle des Lumières n’a été qu’un prolongement pour la pensée humaniste. Avec une critique multiple, les philosophes ou les écrivains ont consacré une grande part de leur carrière à la critique du fanatisme et de l’arbitraire religieux, ainsi qu’à la société d’ordres pensée comme renforçant l’injustice sociale. Dans son ouvrage De l’esprit des lois, Montesquieu critique la monarchie et énonce le principe de la séparation des pouvoirs qui empêche le despotisme et garantit la démocratie. De plus, Voltaire critique indirectement la société d’Ancien Régime et l’obscurantisme de l’église dans son œuvre littéraire majeure Candide ou l’optimisme. Quant à Rousseau, dans Du contrat social, il avance que ce n’est pas le roi qui doit être souverain, mais le peuple.

Cette époque-là a vu l’apparition du conte philosophique qui est en principe une histoire fictive utilisée en tant que support pour la diffusion des idées et des concepts à portée philosophique et critiquer la société et le pouvoir en place. Le conte philosophique est au fond argumentatif, mais son argumentation croisée avec la légèreté du récit permet de toucher un plus grand nombre de lecteurs et donc de diffuser les thèses des philosophes. Le but de l’argumentation est de présenter de manière constructive le développement de certaines idées ou avis en vue de défendre les idées des Lumières : « Les thèmes des écrits étaient fictifs car la fiction séduit le lecteur et fonctionne comme un appât : elle ensorcelle par le récit, la moralité (ou la thèse défendue) devient ainsi plus « digeste ». » [11]

Se servir d’œuvre littéraire comme support de transmission des idées philosophique est une tradition à laquelle certains philosophes ont eu recours ; par exemple, Sartre dans sa pièce de théâtre Huis Clos, où il met en question la prédestination. Au cours du déroulement de cette scène, Sartre tente de confirmer que l’Homme est absolument libre, qu’il n’est pas prédestiné, qu’il nait comme une toile blanche et vierge sur laquelle il peint ses choix, actes et jugements. Les personnages de cette pièce sont critiqués pour utiliser leur liberté d’une mauvaise façon, et se voient obligés d’assumer leur responsabilité. De même, L’enfer c’est les autres [12] est une réplique qu’on trouve vers la fin de la pièce à travers laquelle nous pouvons comprendre que le regard est originalement une cause d’une dualité ou d’un conflit : « Le regard de l’autre transforme mes possibles en probables, en « mortes-possibilités », il me dépossède de la situation et de ce que j’aurais pu en faire en tant que sujet libre. » [13]

Un autre rapport qu’il ne faut pas négliger est que la philosophie est prise comme une forme de critique et d’analyse textuelle pour la littérature. Dans son ouvrage Philosophie et littérature, Philippe Sabot relève que les textes littéraires ont suscité l’intérêt des philosophes. Il distingue trois grands schèmes d’analyse ou de commentaire philosophique de la littérature : le schème didactique, le schème herméneutique, et le schème productif. Dans le schème didactique, le texte littéraire est étudié selon des concepts et des perspectives déterminés par le philosophe qui l’analyse. L’ouvrage de Gilles Deleuze intitulé Proust et les signes et consacré à À la Recherche du temps perdu est un exemple représentatif dans ce chapitre.

Paul Ricoeur

Ensuite, dans le schème herméneutique, la littérature peut légitimement être considérée comme le lieu d’une révélation essentielle, c’est-à-dire qu’elle recèle une vérité philosophique qui la traverse et qui constitue le fond - ou l’arrière-fond - de ses textes [14]
 : dans son ouvrage Temps et récit, Paul Ricoeur pense qu’À la Recherche du temps perdu de Proust, La Montagne magique de Thomas Mann, et Mrs Dalloway de Virginia Woolf manifestent de façon exemplaire la capacité du roman à exprimer positivement les aspects de notre expérience temporelle que le discours philosophique ne parvient à approcher qu’en termes aporétiques.

Enfin, dans le schème productif, il ne s’agit plus de montrer comment un texte littéraire dérive d’une philosophie [15], mais comment un texte, dans et par sa forme, produit une certaine pensée.

En bref, même si la littérature et la philosophie sont deux modes de pensée distincts étant donné que chacun d’eux a ses propres préoccupations, formes, méthodes et fonctionnement, cela ne peut point éluder l’existence de fortes correspondances entre les deux disciplines.

Bibliographie :

- Brisson, L. (1982). Platon, les mots et les mythes, Textes à l’appui. Histoire classique, Paris (Maspero).

- Descombes, Vincent. (1987). Proust. Philosophie du roman, Minuit « Critique ».

- Étienne Gilson. (1922). La philosophie au moyen âge. Paris : Payot.

- G. Gusdorf, (1956). Traité de métaphysique. Paris : Armand Colin.

- Jean-Paul Sartre. (1996) Huis clos, suivi de Les mouches. Paris : Gallimard.

- Jean-Pierre Vernant, Conférence donnée au Club Philo de Sèvres-Ville d’Avray le 4 nov. 2003, à 20h45, au Sel, à Sèvres.

- Philippe Sabot. (2002). Philosophie et littérature. Approches et enjeux d’une question, Presses Universitaires de France, collection "Philosophies".

Notes

[1G. Gusdorf. (1956). Traité de métaphysique, Paris, Armand Colin, p. 7.

[2Le mythe comme support à une réflexion philosophique avec les élèves par Michel Tozzi, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’Université Montpellier, didacticien de la philosophie.

[3Jean-Pierre Vernant, Conférence donnée au Club Philo de Sèvres-Ville d’Avray le 4 nov. 2003.

[4Brisson, L. (1982). Platon, les mots et les mythes, Textes à l’appui. Histoire classique, Paris (Maspero). p. 144.

[5Étienne Gilson. (1922). La philosophie au moyen âge. Paris : Payot. p. 4.

[6Ibid. p. 99.

[7D’un point de vue académique français, l’Histoire de la Renaissance débute après la fin du Moyen Âge, en 1453 (chute de Constantinople), et se termine à la mort de Charles Quint en 1558.

[8L’invention de l’imprimerie par Gutenberg.

[9Selon les humanistes, l’Homme n’est plus un pécheur humilié devant Dieu et déchu par le péché originel. Par son pouvoir de création, par ses facultés intellectuelles, l’homme apparaît au contraire à l’image de Dieu.

[10Morfaux Louis-Marie. (2001). Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand-Colin.

[11« Les Formes de l’argumentation », Le Monde (consulté le 23 août 2019)

[12Jean-Paul Sartre. (1996) Huis clos suivi de Les mouches. Paris : Gallimard, p. 74.

[13Le regard dans L’Être et le néant de Jean-Paul Sartre, Mémoire réalisé par Manuel Mayoux sous la direction de Patrick Lang, Université de Nantes, 2013.

[14Philippe Sabot. (2002). Philosophie et littérature. Approches et enjeux d’une question, Presses Universitaires de France, collection « Philosophies », p. 55

[15Descombes, Vincent. (1987). Proust. Philosophie du roman, Minuit " Critique ", p. 97.


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