N° 75, février 2012

Abolfazl Beyhaghi : un grand historien, un vrai écrivain


Sepehr Yahyavi


Introduction

Parmi les prosateurs persans du Moyen-Age, le nom et l’œuvre d’Abolfazl Beyhaghi brillent comme une étoile lointaine. S’il est une figure lointaine dans le temps, il apparaît proche de nous de par sa conception de l’histoire - tantôt du fait de son attitude envers son époque, tantôt à cause de sa façon de traiter certaines personnalités qui lui furent contemporaines. Pour souligner l’importance et la portée de l’œuvre de Beyhaghi dans le maigre héritage (en comparaison avec la poésie) de la prose persane, il faudrait retenir qu’il a joué le rôle d’un grand intermédiaire entre la prose simple des premiers siècles de la période postislamique (style khorâssâni dans la prose comme dans la poésie, comme dans le Târikh-e Bal’ami (L’Histoire de Bal’ami) et la prose compliquée et sophistiquée, voire dithyrambique, des siècles suivants (style irâqi et hendi, surtout dans la poésie). Târikh-e Beyhaghi (L’Histoire de Beyhaghi) [1] L’Histoire de Beyhaghi se place sans doute dans l’âge d’or, mais aussi dans une période de transition, de l’écriture prosaïque iranienne pouvant être considérée comme étant le sommet de la prose persane.

Couverture de Târikh-e Beyhaghi, écrit par Abolfazl Beyhaghi

Sans rien exagérer des beautés stylistiques et méthodes historiographiques utilisées, il faut néanmoins noter que Beyhaghi n’était pas seulement un auteur et un secrétaire de la cour ghaznavide, mais aussi un grand historien, un sociologue et un psychologue, ainsi qu’un véritable écrivain et homme de lettres. Il a vécu de 996 à 1077(?), et a probablement écrit la partie de son œuvre monumentale qui nous est parvenue de 1058 à 1059. [2] De nos jours, les chercheurs reconnaissent que son œuvre était au moins six fois plus volumineuse que ce qui nous en est parvenu. Le texte qui nous est resté commence au milieu du chapitre 5 et continue jusqu’au chapitre 10, tandis que l’œuvre originale comprenait 30 chapitres. Les parties antérieures et postérieures du texte ont été délibérément détruites ou se sont perdues dans la mémoire du temps, les spécialistes n’ayant presque plus d’espoir de les retrouver.

La partie qui nous est parvenue concerne majoritairement l’histoire de Massoud 1er, le fils et successeur de Mahmoud Ghaznavide. Les Ghaznavides furent une dynastie turque fondée par Alpteguine ou Alabtaguine en 962, ayant pour capitale Ghazni (ville se trouvant actuellement en Afghanistan oriental et qui a donné son nom à la dynastie), et dont le règne s’est étendu du Xe au XIIIe siècle. L’apogée de cette grande dynastie a eu lieu pendant le règne de Mahmoud le Ghaznavide, pendant lequel cette dynastie s’est libérée de la domination tutélaire des Samanides (en 999), et a annexé à ces territoires les régions du nord-ouest de l’Inde, le Khorâssân et l’Irak.

Repères biographiques à propos de la vie de Beyhaghi

Abolfazl Beyhaghi est né dans le village de Hâressâbâd de la commune de Beyhagh, située dans le district de Sabzevâr (actuellement dans la province iranienne du Khorâssân Central). Nous disposons de peu d’informations sur sa vie, mais nous savons qu’il a fait ses études dans la grande ville de Neyshâbour (près de Sabzevâr, au nord-est de l’Iran). Il a ensuite immigré à Ghazni. C’est à la fin de la période du règne de Mahmoud que notre historien fut recruté au sein de la cour, au Ministère des Correspondances, à titre de secrétaire (scribe) du ministre de l’époque, maître Bou Nasr Moshkân, que notre auteur évoque toujours avec respect et révérence. Beyhaghi remplaça son maître pendant le règne d’Abdolrashid le Ghaznavide, avant d’être destitué de son poste ministériel, pour cause de médisances et de jalousies, et d’être incarcéré un temps dans une forteresse. Il se retira ensuite chez lui pour entamer l’écriture de son œuvre magistrale qu’il avait l’intention de rédiger, selon ses propres dires, depuis sa jeunesse même.

Beyhaghi a rédigé son Histoire durant environ 22 ans, entre l’âge de 55 et de 77 ans, et l’a terminée presque 8 ans avant sa mort.

L’Histoire de Mas’oudi

Mahmoud avait désigné son fils aîné Mohammad comme son successeur. Cependant, Massoud, qui avait été nommé gouverneur de Rey après la mort de son père et l’avènement de son frère, retourna dans le Khorâssân pour prendre le pouvoir de son frère Mohammad.

En réalité, Mahmoud avait envoyé Massoud en exil et l’avait emprisonné pendant une courte période, avant de le mettre sous sa supervision indirecte. Massoud était un homme compétent, doué de grandes capacités d’organisation et adroit au combat. Après la mort de Mahmoud, Mohammad fut intronisé en profitant de l’absence de son frère, qui était à Rey, pour calmer les oppositions et les protestations.

C’est avec un mélange d’étonnement et de colère que Massoud apprit l’intronisation de Mohammad après la mort du père. Il décida de rentrer à Balkh (actuellement situé au nord de l’Afghanistan) en passant par Neyshâbour, où il devait recevoir les représentants du calife de Bagdad ainsi que des promesses d’allégeance de ses fidèles. Il y reçut deux groupes d’envoyés et consolida ses plans. Arrivé à Balkh, il détrôna son frère Mohammad et l’emprisonna dans la citadelle de Ghohandez (Kohandej=vieille citadelle), puis prit les rênes du pouvoir.

Massoud n’hésita pas à écrouer et exécuter les agents loyaux de son frère comme par exemple Hassanak le Vizir, dont le récit de sa pendaison constitue un célèbre épisode de grande littérature de l’œuvre de Beyhaghi. Mais ces exécutions et détentions eurent lieu pour la plupart à cause des calomnies et des accusations de Bou Sahl Zouzani, un autre ministre de la cour, homme de tempérament morbide et méchant. Massoud prit la décision de remplacer Hassanak le Vizir par Khâjeh Ahmad Hassan Meymandi, ancien vizir et ministre de Mahmoud qui était un vieil homme sage et savant, et expérimenté pour occuper de telles fonctions.

Ce dernier accepta ce poste après s’être fait supplié, en faisant signer des engagements réciproques par le roi. Dès le début de son mandat, Khâjeh déploya de grands efforts pour limiter les interventions et interférences de Bou Sahl dans les affaires impériales. Cela ne l’empêcha pas également de commettre toute sorte d’injustices pour asseoir son pouvoir, ainsi que pour consolider son autorité. A ce sujet, nous pouvons citer l’exemple de la punition de Bou Bakr Hassiri, un ancien ministre, et de son fils, évènement décrit par Beyhaghi dans un texte traduit en français par Gilbert Lazard. [3]

C’est finalement après l’échec et la dénonciation du complot de Bou Sahl contre le roi de Khârezm par le roi Massoud que Khâjeh réussit à faire entériner la démission du ministre de la guerre (Bou Sahl) par le roi ghaznavide. Il faut également souligner que les rois de Khârazm étaient dans une condition de demi-dépendance envers les Ghaznavides depuis le règne de Mahmoud.

Néanmoins, L’Histoire de Beyhaghi n’est ni une biographie romanesque de Massoud, ni une chronique de son règne. Elle pourrait être considérée comme un roman historique ou une histoire romanesque.

Le grand empire ghaznavide s’étendait de la Transoxiane (au-delà de l’Amou-Daria, l’Ouzbékistan actuel), jusqu’aux frontières de la Mésopotamie, à l’ouest, de l’Inde, à l’est, et jusqu’aux rivages du Golfe persique. Sa superficie était comparable à celle du califat musulman. La prospérité de la dynastie ghaznavide ne se limitait pas à ses pouvoirs matériels, mais aussi aux grands hommes de lettres et de science qui sont apparus à cette époque. Parmi ces grandes personnalités, nous pouvons citer Ferdowsi, grand poète épique persan parfois qualifié de "Homère de l’Iran", ou encore Al-Birouni, grand savant iranien qui maîtrisait au moins cinq langues (dont, outre le persan, l’arabe et l’ancien persan, le sanskrit et le syriaque) à une époque où être polyglotte n’avait pas le sens et l’importance qu’il a acquis de nos jours. Ce dernier peut être considéré comme l’un des premiers culturalistes et anthropologues.

Tombeau de Mahmoud Ghaznavi, selon une gravure datant de 1848

Stylistique de l’œuvre

D’un point de vue stylistique, les qualités de l’œuvre sont très nombreuses et diverses. Concernant l’arabisme, cette caractéristique n’est pas exagérée et garde toute sa mesure et son harmonie dans l’ouvrage de Beyhaghi, qui était pourtant un grand arabisant. La fréquence des mots et des tournures arabes n’est pas moins importante que l’arabisme des périodes précédentes, mais pas plus importante non plus que celle des siècles suivants. Il ne faut pas perdre de vue que l’œuvre fut rédigée à une étape particulière de l’histoire de l’Iran où les premières dynasties musulmanes turques étendaient leur puissance, où les familles royales iraniennes perdaient leur statut et se dispersaient, ainsi qu’à une époque où les mots et expressions arabes entraient en grand nombre dans la langue persane.

Nous savons que Beyhaghi a vécu peu après l’époque de Hakim Abolghâssem Ferdowsi qui avait terminé l’écriture de son Shâhnâmeh (Livre des Rois), et a été considéré comme le "sauveur" et protecteur incontestable de la langue persane ainsi que des mythes et rites iraniens. Le service rendu par Beyhaghi à la prose persane n’est cependant pas moins important et vital que celui rendu par Ferdowsi et son Shâhnâmeh à la langue et poésie iraniennes. Gholâmhossein Youssefi a, dans son article intitulé « L’art d’écriture de Beyhaghi », trouvé et énuméré des points de ressemblance entre ces deux grands hommes de lettres, surtout en ce qui concerne la place prééminente de la raison et du rationalisme dans leurs visions du monde.

Selon Youssefi, Ferdowsi était moins religieux et fataliste que Beyhaghi, et ce dernier avait des idées plus traditionnelles et déterministes, mais les deux avaient en commun ce souci de rendre à la raison le rôle qu’elle devait jouer et dont elle devrait jouir dans la vie personnelle et sociale de l’humanité. Enfin, il est vrai que la rationalité de ces deux personnalités est l’une des raisons de la dimension universelle de leurs œuvres.

Revenons aux caractéristiques du style de Beyhaghi. Ses phrases sont souvent longues, mais claires. Son style est très rythmique et dynamique, changeant de ton selon les besoins du contexte, suivant la situation et les personnages qu’il est en train d’écrire. Il fabrique des mots et des expressions, parfois avoisinant la poésie (ton lyrique ou épique), parfois se rapprochant de la prose et de la narration historique.

Tout au long de son livre, Beyhaghi a cité un certain nombre de récits pour orner son Histoire, mais également en vue de comparer les gens et les temps et établir un pont entre le présent et le passé, ainsi que pour introduire une certaine variété dans son ouvrage et de le rendre plus vraisemblable. Bien souvent, ces histoires secondaires sont très impressionnantes, voire stupéfiantes, comme celle d’Afshin et Boudelaf.

Narratologie

Concernant les techniques de narration utilisées par Abolfazl Beyhaghi dans son œuvre historico-littéraire, nous pouvons dire qu’il n’y fait ni de la littérature pure, des belles-lettres, ni de l’historiographie simple et sèche. Il est un très grand et habile narrateur au point que, après environ un millénaire, rien ne s’est perdu de la fraîcheur ni de la vivacité de son texte, et ce à tel point que bien souvent, il est difficile au lecteur de refermer cet ouvrage. Il narre le plus souvent ses propres vus et vécus, ses propres témoignages, et dans d’autres cas, lorsqu’il est absent de la scène ou pour les récits qui lui sont antérieurs, il narre de la bouche du narrateur original, toujours fiable, et dont les références et caractéristiques sont indiquées avec précision.

Mahmoud Ghaznavi

Beyhaghi a eu le génie de combiner l’originalité et l’authenticité à la beauté et à la continuité. Quand il décrit un paysage ou un lieu fermé et lorsqu’il cite des dialogues et des conversations, il ne cesse de peser ses mots et s’efforce de choisir le ton approprié. Il agit en véritable maître narrateur, pleinement conscient et capable de suivre la ligne de ses pensées et de créer l’espace qui convient le mieux aux actes et aux faits, aux évènements et aux débats.

Sources et recherches

Comme nous venons de le mentionner, l’un des points forts de l’œuvre magistrale de Beyhaghi est qu’elle est rédigée à partir de notes et de documents authentiques collectés et préparés par lui-même au fur et à mesure des années, depuis le début de sa carrière à la cour. L’auteur a juré du caractère véridique de ses paroles et récits, et cela a été confirmé par maints spécialistes et chercheurs. L’œuvre reste une source majeure non seulement pour l’étude historique des Ghaznavides, mais également pour la géographie historique de la période concernée.

Il existe cependant un grand regret pour l’historien : la majorité de ses rapports et notes ainsi que des lettres et documents qu’il avait recopiés ont été perdus ou anéantis. Cela n’amenuise cependant en rien l’intérêt de l’ouvrage, qui constitue un témoignage historique et littéraire unique de son époque.

Bibliographie

Française :
- Lazard, Gilbert, Un incident à la Cour ghaznévide (quelques pages d’Abolfazl Beyhaghi traduites en français), Luqman, XIX, I, automne-hiver 2002, pp. 33-47.
- Le Petit Robert des noms propres (dictionnaire illustré), Le Robert, Paris, 2010.

Persane :
- Abolfazl Beyhaghi-e Dabir, Târikh-e Beyhaghi (Histoire de Beyhaghi), corrigé par Ja’far Modares Sâdeghi, Editions Markaz, 1377 (1998).
- Bahâr, Mohammad Taghi, Sabkshenâsi ya târikh-e tatavvor-e nasr-e fârsi (Stylistique ou l’histoire de l’évolution de la prose persane), Editions Amir Kabir, 1356 (1977).
- Khâjeh Abolfazl Mohammad ibn Hossein Beyhaghi, Târikh-e Beyhaghi (Histoire de Beyhaghi), corrigé par Docteur ’Ali Akbar Fayyâz, Presse de l’Université Ferdowsi de Mashhad, 1356 (1977).
- Khâjeh Abolfazl Mohammad ibn Hossein Beyhaghi-e Dabir, Târikhe Beyhaghi (Histoire de Beyhaghi), corrigé par Docteur Khalil Khatib Rahbar, Editions Mahtâb, 1376 (1997).
- Yâdnâmeh-ye Abolfazl-e Beyhaghi (Commémoration d’Abolfazl Beyhaghi, recueil de conférences sur Beyhaghi), Presse de l’Université Ferdowsi de Maschhad, 1350 (1971).

Notes

[1Cette œuvre est également appelée Jame’h-ol-Tavârikh (L’Histoire globale), et est désignée par d’autres noms, notamment par les sous-titres de ses chapitres : L’Histoire de Nâsseri ou encore L’Histoire de Yamini et l’Histoire de Mas’oudi, etc. Mais le titre le plus célèbre est celui de L’Histoire de Beyhaghi.

[2Toutes les dates seront données ci-après, selon l’ère chrétienne, sauf dans les cas mentionnés.

[3Publié dans la revue Luqmân, il semble que ce fragment soit le seul à avoir été traduit en français. Quel dommage pour l’Iran et pour la France !


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