Mohammad ebn Mohammad Balkhi, plus connu en Occident sous le nom de Jalâl al-Din Rûmi (1207-1273) fut l’un des plus célèbres mystiques et des plus grands poètes de l’histoire de la littérature persane. De son vivant, il fut surnommé tantôt Jalâl ad-Din (majesté de la religion), tantôt Khodâvandegâr (maître). Ce fut plus tard (probablement à partir du XVe siècle) que les adeptes de l’ordre soufi qui porte son nom le surnommèrent Mowlavi ou Mowlânâ (notre maître). Certains de ses poèmes laissent croire qu’il s’était choisi un pseudonyme - comme il était de coutume à l’époque : Khâmoush (et ses variantes phonétiques : Khamoush ou Khâmosh), qui signifie "silencieux" ou "taciturne". Mowlavi est issu d’une famille respectée de Balkh (ancienne Bactres, nord de l’Afghanistan). Ses adeptes soufis font remonter son ascendance paternelle au premier calife Abou Bakr, et font de sa mère une petite-fille du roi Sultan Mohammad Khârazmshâh. Pourtant, le célèbre chercheur et spécialiste de l’œuvre de Mowlavi, Badi-oz-Zamân Forouzânfar, rejette cette généalogie qu’il juge peu documentée.

Image de Mowlavi, Musée de Mowlavi, Konya

Mowlavi naquit le 30 septembre 1207 à Balkh. Son père Mohammad ibn Hossein Khatibi (1148-1231), surnommé Bahâeddin Valad, était un théologien et maître soufi de la confrérie d’Ahmad Ghazâli. Ses adeptes le surnommèrent Soltân al-’Olamâ (roi des savants).

Le père de Mowlavi était un maître soufi renommé de la grande province du Khorâssân. Résolument ésotérique, Soltân al-’Olamâ s’abstenait de prendre part aux débats théologiques ou mystiques, à l’époque où les débats religieux atteignaient parfois une certaine violence verbale, avec des polémistes dont le plus redoutable fut sans doute le célèbre Fakhreddin Râzi, protégé par la cour du Sultan Mohammad Khârazmshâh. Pour une raison qui nous reste inconnue, le père de Mowlavi décida de quitter Balkh, et jura de ne pas y revenir tant que le Sultan Mohammad Khârazmshâh régnerait.

Quelle qu’en soit la raison, le père de Mowlavi quitta donc sa ville et emmena sa famille aussi loin que possible. Quand le long voyage commença, Mowlavi n’avait que treize ans. Sur son chemin, la famille rencontra le grand poète mystique Farideddin Attâr. Ce fut peut-être à Neyshâbour que Soltân al-Olamâ reçut un message du gouverneur seldjoukide de Konya (Anatolie), Alâeddin Keyghobâd, qui l’invitait à s’y rendre. Dès son arrivée à Konya, le père de Rûmi fut majestueusement accueilli tant par la cour que par les simples habitants de la ville qui appréciaient sa piété et son érudition.

Soltân al-’Olamâ’ s’éteignit à Konya en 1231, alors que son fils Jalâleddin n’avait que vingt-cinq ans. Les disciples de son père lui demandèrent de prendre sa place à la tête de l’école que la ville lui avait dédiée. Rûmi décrit la scène dans son œuvre poétique :

« Ils se tournèrent tous vers son fils, et dirent :

« Tu es celui qui lui ressemble plus que quiconque.

« Tu seras désormais notre maître souverain,

« C’est de toi que nous apprendrons la leçon. »

ہ cette époque-là, Seyyed Borhâneddin Mohaghegh Termezi, qui avait été un proche disciple du père de Rûmi à Balkh, quitta lui aussi la grande province du Khorâssân pour se rendre en Anatolie. Mais quand il arriva enfin à Konya, il apprit que Soltân al-’Olamâ était décédé un an plus tôt. Ce fut Termezi qui introduisit pour la première fois Mowlavi dans les cercles soufis de Konya. Termezi fit savoir à Mowlavi que son père lui avait appris des sciences ésotériques qu’il souhaitait transmettre à Mowlavi, fils de son maître décédé.

Jusqu’à la mort de Termezi, neuf ans plus tard, Mowlavi devint son plus illustre disciple. Termezi lui apprit surtout l’ascétisme et le perfectionnement moral fondé sur la lutte contre les exigences du corps. Mowlavi écrit :

« Il resta à son service pendant neuf ans,

« Et finit par devenir comme lui en verbe et en acte. »

Mowlavi exprimant son amour pour son jeune disciple Hessâmeddin Tchalabi, 1594, extrait de Tardjomev-i-Thevakib de Mawlewiyya Dervish Aflaki Baghdad, The Pierpoint Morgan Library, New York

Et enfin le Soleil se lève…

A quarante ans, Mowlavi qui vivait depuis de longues années à Konya où il dirigeait l’école de son père, était constamment entouré par ses disciples, révéré et admiré par tous les habitants de la ville. Mais un événement majeur allait changer à jamais sa vie : le 29 novembre 1244, un derviche inconnu en haillon, dénommé Shams [1]ed-Din Tabrizi, arriva à Konya et rencontra le même jour Rûmi.

La première rencontre de Mowlavi avec Shams ed-Din Tabrizi eut lieu au beau milieu du bazar de Konya : se promenant à cheval, accompagné de ses élèves qui le suivaient à pied, Mowlavi rentrait de l’école lorsqu’un inconnu osa au beau milieu du bazar arrêter le cheval du grand maître, le fixer dans les yeux, et l’apostropher en lui posant une question hardie : « Dis-moi, commerçant des sciences occultes ! Du prophète Mohammad et du soufi Bayâzid Bastâmi, lequel est plus digne de louange ? » Furieux de l’audace de son interlocuteur, Mowlavi dit : « Comment oses-tu faire la comparaison ? » L’inconnu lui répondit : « N’est-ce pas que le premier disait : "Louange à Toi -pour ce que Tu m’as appris", tandis que le second disait : "Louange à moi pour ma dignité sans mesure" ? » Mowlavi réfléchit un instant et dit à l’inconnu : « Bâyazid était impatient. Une petite gorgée du vin de la Connaissance le fit blasphémer comme un ivrogne. Mohammad était comme un océan que n’enivrait pas une seule coupe. » ہ ce moment, leurs yeux se rencontrèrent. Mowlavi sentit que ce regard, qui lui était si familier, lui disait : « Je suis venu de loin te chercher. Mais comment espères-tu aller rencontrer Dieu, alors que tu portes sur tes épaules ce terrible fardeau du savoir et de vaines imaginations chimériques ? » Shams al-Din (soleil de la religion) donna lumière et chaleur à Mowlavi, et bouleversa et son cœur et son âme. Pendant les trente années qui suivirent la rencontre de Shams al-Din Tabrizi, Mowlavi créa des œuvres qui comptent parmi les ouvrages les plus illustres et les plus passionnants que la pensée humaine n’ait jamais créés. Shams al-Din Tabrizi remplit la vie de Mowlavi, maître d’école et mystique révéré, de flammes et de passions.

Malwavi écrit :

« Je fus un ascète, tu m’as fait troubadour,

« Un familier du vin et des fêtes nocturnes.

« De moi qui me détachais dignement du monde,

« Tu as fait l’objet des moqueries des enfants dans la rue. »

Après avoir connu Shams al-Din Tabrizi, Mowlavi ne rentra pas chez lui, et il décida de cesser d’enseigner à l’école. Il s’installa chez Salâheddin Zarkoub où il resta seul avec Shams Tabrizi pendant trois mois. Bahâeddin, fils de Mowlavi, respectait Shams, mais Alâeddin, son frère cadet, n’aimait pas que son père fréquente ce derviche qui avait bouleversé sa vie. Pendant ces trois mois, Shams interdit à Mowlavi la lecture des livres. Il lui suggéra aussi de ne plus enseigner et de quitter le cercle des érudits et des oulémas. Mowlavi se passionnait de plus en plus pour le mysticisme de Sham al-Din Tabrizi. L’entourage de Mowlavi voyait en Shams une sorte de sorcier ayant jeté un sort à Mowlavi pour qu’il obéisse à ses ordres. Pourtant, les écrits de Shams Tabrizi prouvent que c’était un mystique savant ayant beaucoup voyagé et qui avait une parfaite connaissance du Coran, de la théologie, du mysticisme et de la littérature.

Miniature représentant en haut à droite le disciple de Mawlavi, l’artisan orfèvre Salâheddin Zarkoub en train de travailler au marteau dans sa boutique. En entendant le son du marteau, Mawlavi se mit à danser le samâ’.

Les élèves et les disciples de Mowlavi furent vite jaloux de Shams Tabrizi. Ils voyaient ce derviche en haillon exercer son influence sur Mowlavi qui, au lieu d’enseigner à l’école, passait son temps dans l’extase mystique de la musique et de la danse que Shams lui avait apprise.

Shams comprit qu’il risquait sa vie s’il insistait à rester auprès de Mowlavi. Le 11 mars 1246, il quitta Konya pour Damas. Mais contrairement à ce que pensaient les gens de son entourage, l’absence de Shams Tabrizi n’éteignit pas les flammes de la passion sans mesure de Rûmi, désormais victime de dépression et de mélancolie. Quand ses disciples virent son état, ils se rendirent auprès de lui pour qu’il leur pardonne :

« Ils vinrent se lamenter auprès du cheikh :

« Pardonne-nous, ne te chagrine plus de son absence.

« Sois généreux et accepte notre repentance

« D’innombrables crimes que nous t’avons infligés. »

Mowlavi envoya son fils, Bahâeddin et plusieurs de ses disciples à Damas pour se jeter aux pieds de Shams et le supplier de rentrer à Konya. Quand ce dernier reçut le message de Mowlavi, il rentra à Konya. Le voyage dura un mois pendant lequel le fils de Mowlavi parcourut tout le trajet à pied, pour exprimer son humilité par rapport à Shams. Les retrouvailles sauvèrent Mowlavi de ses chagrins, mais la joie ne dura pas longtemps. Ses disciples, de nouveau emportés par la jalousie, oublièrent leur repentance et harcelèrent Shams. Ce dernier se plaignit auprès du fils de Mowlavi, Bahâeddin :

« Cette fois-ci, je partirai tout de bon,

« J’irai là où personne ne m’en retrouvera la trace.

« Plus ils mes rechercheront,

« moins ils entendront de mes nouvelles.

« Et cela jusqu’au jour où ils se diront :

« Il a été certainement tué par un malveillant. »

En 1247, Shams Tabrizi quitta définitivement Konya, et jamais n’y revint.

Après le départ de Shams, Mowlavi perdit le calme et chercha le soulagement du matin au soir dans le samâ’, oratorio spirituel de musique et de danse :

« Du matin au soir, il dansait le samâ’,

« Il avait ses pieds sur terre, tournant comme la voûte du ciel. »

Alors que toute la ville s’inquiétait pour la santé physique et mentale du grand maître, Mowlavi décida d’aller chercher Shams. ہ Damas, il ne trouva pourtant aucune trace de son maître spirituel. Il rentra seul à Konya. Les années passèrent, et en l’absence de son maître, Mowlavi finit par retrouver le soleil en lui-même. L’influence de ce double soleil extérieur et intérieur fut grande : Mowlavi ne redevint plus jamais ce qu’il était avant sa rencontre avec Shams. A son retour à Konya, il reprit le samâ’, mais désormais, il n’était plus seul. Ses disciples, devenus comme lui des derviches tourneurs, l’accompagnaient dans cette pratique spirituelle pour sortir du monde des matières et monter pas à pas l’échelle menant au Ciel, au pied du trône du Soleil.

Salâh al-Din Zarkoub

Pour Mowlavi, la Vérité se manifestait toujours en la personne d’un individu humain. Après l’absence définitive de Shams Tabrizi, Mowlavi retrouva le soleil en la personne de Salâheddin Zarkoub. Ce dernier fut un artisan orfèvre que Mowlavi rencontra pour la première fois au bazar, lorsqu’il travaillait avec son marteau dans sa boutique. Il entendit dans le bruit des marteaux des artisans, un rythme qui le fit danser selon le samâ’. Salâh al-Din sortit de sa boutique et se jeta aux pieds de Mowlavi. Après cette première rencontre, Salâheddin Zarkoub, qui était illettré, devint le disciple le plus aimé de Mowlavi. Ce dernier demanda à ses disciples et à son fils Bahâeddin de le vénérer comme leur maître, même si Salâheddin n’avait jamais reçu l’éducation religieuse et mystique requise. Salâheddin Zarkoub fut pendant dix ans le disciple le plus proche de Mowlavi, mais l’amitié que le maître exprimait pour son disciple favori finit par susciter de nouveau la jalousie et la rancune des autres élèves de Mowlavi, jusqu’à la mort de Salâheddin.

Hessâmeddin Tchalabi se tenait en permanence aux côtés de Mowlavi, afin de, dès que ce dernier était inspiré et récitait des vers, les noter dans leur intégralité

Hessâm al-Din Tchalabi

Après la disparition de Salâheddin Zarkoub, ce fut un autre élève de Mowlavi qui prit sa place dans le cercle de ses disciples, et ce pendant une dizaine d’années. Ce fut à la demande de ce disciple favori que Mowlavi commença la rédaction de son ouvrage monumental : le Masnavi. Avant la fin du deuxième volume du livre, la femme de Hessâmeddin Tchalabi mourut. En même temps, Mowlavi perdit son fils cadet, ’Alâeddin, qui n’avait que trente-six ans. Les deux hommes vécurent une longue période de chagrin qui fit interrompre la rédaction du Masnavi. Mowlavi et Hessâmeddin ne reprirent la rédaction de l’ouvrage qu’en 1264.

Hessâmeddin occupait une pace exceptionnelle aux yeux de son maître. Un jour, les disciples demandèrent à Mowlavi de leur dire quelles étaient les vertus, à ses yeux, de ses trois amis à des époques successives, en faisant allusion à Shams Tabrizi, Salâheddin Zarkoub et Hessâmeddin Tchalabi. Mowlavi répondit : « Shams est le soleil, Salâheddin est la lune. Et entre le soleil et la lune, Hessâmeddin est l’astre luisant qui indique le bon chemin. »

En 1273, Jalâleddin Balkhi tomba gravement malade et mourut le 17 décembre à Konya à l’âge de 66 ans. Par sa vie et son œuvre, il donna l’exemple par excellence de l’effort humain pour monter pas à pas l’échelle qui relie la terre au ciel jusqu’au trône céleste du Seigneur.

Sources :
- Zarrinkoub, Abdolhossein, Pelleh pelleh ta molâghât-e Khodâ (Pas à pas jusqu’à la rencontre de Dieu), éd. Elmi, 2000.
- Ja’fari, Mohammad Taghi, Tafsir-e Masnavi (Commentaire du Masnavi), vol. I, 1995.

Notes

[1Shams signifie "soleil" en arabe, et Shams al-Din ou Shamseddin signifie "le soleil de la religion".


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