N° 80, juillet 2012

Aperçu sur certains aspects de la musique de la période qâdjâre


Ameneh Yousef Zâdeh
Traduction :

Zeinab Sadough


L’époque qâdjâre marque un tournant dans l’histoire de la musique iranienne. En effet, après deux siècles de stagnation relative, c’est durant cette période que la musique, comme d’autres arts, connaît certains changements et commence à trouver une place dans la cour des rois qâdjârs, notamment lors des règnes de Fath’Ali Shâh (1771-1834) et de Nâssereddin Shâh (1831-1896). A cette époque, la société iranienne n’attachait pas beaucoup de valeur et ne donnait que peu de crédit à la musique. Il n’existait ainsi quasiment aucun ouvrage à ce sujet. L’un des rares qui exista était intitulé Bohour-ol-Alhân écrit par Forsat-od-Dowleh Shirâzi. Dans cette œuvre, l’auteur n’aborde pas la situation de la musique ni des musiciens de son temps, mais en se basant sur des ouvrages anciens, il traite de la relation entre le chant et la musique par rapport au rythme. Il y présente également le nom des instruments ainsi que des chants iraniens. En outre, en se basant sur une anthologie de poèmes de plus de quarante poètes anciens et en particulier ceux de Saadi, Hâfez, Jâmi et Khayyâm, il explique quel chant et quel instrument s’accorde avec chacun des poèmes.

Ali Akbar Farahâni enseignant le târ

Nous ne disposons donc pas de sources iraniennes détaillées et traitant uniquement de la musique permettant de mener une étude sur la musique et les musiciens de la période qâdjâre, c’est pourquoi il est indispensable de se référer aux sources historiques en particulier aux récits de voyage des Européens et aux mémoires des gens de la cour qui constituent des sources valables. A titre d’exemple, Târikh Azâdi rédigé par le prince Azed-od-Dowleh, quarante-neuvième fils de Fath’Ali Shâh ayant vécu durant le règne des trois premiers shâh, c’est-à-dire Aghâ Mohammad Khân, Fath’Ali Shâh et Mohammad Shâh, nous révèle des informations sur les performances musicales réalisées à la cour. Il faut également mentionner les mémoires de Doust ’Ali Moayyer-ol-Mamâlek, fils de ’Esmat-od-Dowleh, qui contiennent également beaucoup d’informations sur la situation de la cour.

La cour et la musique

Au cours de l’histoire, la musique a toujours eu une place importante à la cour des empereurs perses. Ces derniers prenaient toujours les meilleures musiciens et ménestrels à leur service et les soutenaient. La présence de quatre groupes sociaux était ainsi nécessaire à la cour : les maestros, les poètes et les musiciens, les astrologues et les médecins. Dans l’ensemble, les rois qâdjârs considéraient la musique comme un élément essentiel de leur vie quotidienne. Elle n’était pas seulement une distraction présente durant les fêtes et les cérémonies royales, mais était aussi très présente dans la vie quotidienne des rois qui en écoutaient même durant leur repas, leur repos, et lorsqu’ils pratiquaient l’équitation. La musique était également pratiquée par les femmes, notamment pour les cérémonies de deuil mais aussi à l’occasion de fêtes et de festins.

Du point de vue du statut social, les musiciens étaient toujours soucieux de ne pas être comparés avec les motreb (troubadours), qui ont toujours eu une place médiocre dans la société iranienne. L’importance et la valeur des musiciens à l’époque de Nâssereddin Shâh étaient tellement grandes qu’ils étaient considérés comme des fonctionnaires et étaient nommés ’Amal-e Tarab (Travailleurs musicaux). Les musiciens qui avaient le droit de jouer de la musique dans la cour avaient une grande importance, c’est pourquoi on les appelait ’Amal-e Tarab "Khâssa", c’est-à-dire particuliers, éminents. Les rois qâdjârs leur fournissaient une pension et un salaire. L’établissement d’un classement des différents musiciens était également une tradition à la cour qâdjâre.

De droite à gauche : Hassan Santour Khân (santour), Mirzâ Abdol-Mowlâ (târ), Seyyed Zeyn-ol-’Abedin Gharâb (daf), inconnu (tonbak), Hassan Khân Kamântcheh (kamântcheh)

La famille de l’art

’Ali Akbar Farahâni est le créateur de sept instruments de musique iranienne et est connu comme le plus éminent représentant de la famille de l’art. C’était l’un des meilleurs musiciens de la cour de Nâssereddin Shâh, très encouragé par le roi qui l’estimait, de sorte qu’il passait la plupart de son temps auprès du Shâh et jouait pour lui ses meilleurs morceaux. Son talent était apprécié par tout le monde. A l’époque de Nâssereddin Shâh, il existait deux familles de musiciens officiels à la cour : la famille de Mohammad Sâdegh Khân, leader des musiciens du Shâh, et la famille de ’Ali Akbar Farahâni. Dès l’époque safavide, l’Iran avait tissé des relations avec l’Occident, mais l’influence de la civilisation et de la culture européennes, notamment dans le domaine de la musique, s’est propagée davantage sous le règne de Nâssereddin Shâh.

Le ta’zieh

L’un des aspects remarquable de la musique religieuse iranienne est le ta’zieh, théâtre religieux le plus souvent consacré à la tragédie de Karbalâ durant laquelle l’Imam Hossein, petit fils du prophète Mohammad, tomba en martyr, et qui a en Iran une longue histoire. Ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de ta’zieh s’est développé à l’époque de Nâssereddin Shâh. Les riches et les grands de la ville rivalisaient entre eux pour attirer les meilleurs acteurs et organiser les plus belles cérémonies de ta’zieh. C’est également à ce moment là que la plupart des tekieh et hosseinieh sont construites pour être l’hôte des cérémonies de ta’zieh. Avant la période du règne de Nâssereddin Shâh, le ta’zieh était muet, mais durant son règne, il a été agrémenté de paroles, poèmes et chansons. Le ta’zieh a eu un grand rôle dans la préservation et la propagation de la musique traditionnelle d’Iran. Les Iraniens appartenant à différentes classes sociales participaient à ces cérémonies, écoutaient les poèmes et les chansons, et les conservaient dans leur mémoire. C’est ainsi que le patrimoine de la musique iranienne s’est transmis d’une génération à l’autre.

Les musiciens de l’époque qâdjâre. Deuxième personne à gauche : Mirzâ Abdollâh

Le tasnif

La fin de la période qâdjâre et le début du mouvement constitutionnel furent les témoins du développement t des tasnif [1], dans lesquels se trouvent notamment une réflexion au sujet des idées de ce mouvement ainsi que de la situation politique et sociale de l’époque. Il marque un changement dans le mode d’expression musical. La plupart des tasnif dont nous disposons datent de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces tasnif étaient créés par des poètes inconnus ou au contraire très connus comme ’Ali Akbar Sheydâ et ’Aref Ghazvini. Il faut dire que les poèmes des tasnif étaient écrits dans une langue simple et traitaient d’amour, d’héroïsme, de critique et de politique. Ils étaient toujours appréciés par le public mais comme ils traitaient souvent de l’actualité de l’époque, ils ont vite été oubliés.

Un groupe de ta’zieh, période qâdjâre

Notes

[1Diverses définitions ont été données du tasnif. On peut dire que le tasnif est une forme de parole accompagnée de musique. Cette parole a généralement les mêmes caractéristiques que le poème, est rimée et obéit à la métrique. Le tasnif peut donc être considéré comme une forme de poème musical ou de chanson poétique.


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