N° 80, juillet 2012

La traduction sous les Qâdjârs :
un point d’épanouissement dans l’histoire de l’évolution socioculturelle en Iran


Sepehr Yahyavi


Le texte qui suit ne prétend pas, de près ou de loin, être une étude exhaustive ni même holistique sur le sujet en question. L’élaboration d’une telle tâche déborde certainement des compétences de son auteur, d’autant plus que la matière semble presque épuisée par les travaux des chercheurs iraniens et étrangers.

Parmi ceux qui ont depuis longtemps le souci d’examiner les traces de la traduction dans la période historique qâdjâre, les travaux des Français occupent une place digne d’estime. Les travaux des iranologues français, comme Gilbert Lazard et Christophe Balaے, pour ne citer qu’eux, portant majoritairement sur la genèse et le mouvement évolutif des nouveaux genres littéraires en Iran moderne, sont à cet égard exemplaires.

’Abdolrahim Tâlebov

La traduction en relation avec les débuts de l’impression en Iran

L’Iran du milieu du XIXe siècle est témoin de l’entrée des techniques d’impression mécanique sur l’ordre et la volonté d’Abbâs Mirzâ, l’un des innombrables fils de Fath’Ali Shâh, prince érudit qui ne monta jamais sur le trône, car prématurément assassiné par les conspirations courantes à la cour.

La première imprimerie en Iran fut donc exploitée vers ce milieu de siècle à Tabriz, qui était en ce temps-là un grand carrefour d’idées et de marchandises (comme ces deux activités intellectuelles et pécuniaires marchent souvent et curieusement bien l’une à côté de l’autre !), pour ensuite s’installer à Téhéran. Ce qui a permis le développement de genres littéraires tels que celui de la nouvelle. Ce genre est cependant né avec un retard considérable par rapport au roman qui apparaissait déjà sous forme de romans feuilletons. Les revues et journaux qui étaient publiés auparavant à l’étranger par les intellectuels iraniens, vivant en exil volontaire ou involontaire, ont également commencé à être imprimés à l’intérieur du pays.

C’est ce même ’Abbâs Mirzâ qui commanda les premières traductions littéraires officielles à un homme de culture qui s’appelait Mohammad Tâher Mirzâ, et qui a entre autres mis en version persane les romans d’Alexandre Dumas. La plupart de ces œuvres, comportant des caractères picaresques et aventureux, s’adaptaient bien au goût des Iraniens éduqués, bien souvent des hommes de la cour qâdjâre de l’époque.

Il faut également citer le nom de Mirzâ Habib, qui a adapté en persan Les aventures de Haji Baba d’Ispahan, ouvrage à l’attribution incertaine, considéré depuis longtemps comme avoir été écrit par James Mourier. Aujourd’hui pourtant, les avis sont presque unanimes pour dire que la version anglaise n’est qu’une adaptation d’une œuvre française.

Mohammad Tâher Mirzâ

La traduction et son rôle indéniable dans la Révolution constitutionnelle iranienne

Les intellectuels iraniens de la période prérévolutionnaire n’étaient pas tous des traducteurs, mais ils savaient ou maîtrisaient pour la plupart des langues étrangères, surtout le russe et le français, en plus de l’arabe et du turc. D’importantes personnalités comme ’Abdolrahim Tâlebov, commerçant et penseur né à Tabriz et immigré à Tbilissi, auteur du célèbre Livre d’Ahmad, et de Masâlek-ol Mohsenin (Les Voies des Bienveillants) ; Mirzâ Fath ’Ali Akhoundzâdeh (Akhoundov), auteur et dramaturge turcophone, ayant imité Molière dans six de ses comédies ; Mirzâ Aghâkhân Kermâni ; Hâj Zeyn-ol-’Abedin Marâghei, auteur du Siyâhat-Nâmeh-ye Ibrâhim Beyg (Carnet de voyages d’Ibrâhim Beyg) et beaucoup d’autres penseurs et écrivains ont tous contribué, à des degrés divers, aux profonds changements de la société iranienne durant cette époque de lutte et de combat et ont tenté de réveiller et d’avertir le peuple iranien, entreprise qui fut bien souvent avortée par les forces antirévolutionnaires pro-coloniales.

Mohammad Tâghi Bahâr

De tels personnages ont fait avancer, directement ou indirectement, une société avide de transformations et révoltée, et ont aussi créé les prémisses d’une évolution vraie et totale. Nous voyons ici comme ailleurs et dans chaque révolution que la théorie et la pratique vont de pair, que l’importation d’idées n’est point une intrusion culturelle, mais un élément qui s’insère dans le courant rapide et profond des évènements.

C’est plus tard que le pays fut témoin de l’apparition de grandes personnalités comme ’Ali Akbar Dehkhodâ, Mohammad Tâghi Bahâr, Saeid Nafisi, Mohammad ’Ali Foroughi et tant d’autres. La traduction, nous le savons tous, est un pont utile de transmission, de transfert et d’échange d’idées et de mentalités, c’est faire la connaissance et la reconnaissance d’autres modes et modalités d’exister et de réfléchir. Enfin, c’est un phénomène qui joue très souvent le rôle d’un transit international routier, mais sur le plan des idées et des désirs. Elle se situe alors à l’opposé de toute volonté de stabilité, volonté qui, pourtant, n’en est guère une.

Après tout, si une révolution apporte toujours et inéluctablement des violences, la traduction qui en est souvent un intermédiaire et un support, est d’ordinaire accompagnée de violations des règles dictées et fixées, tant sur le plan littéraire qu’au niveau intellectuel. D’autre part, si nous avons aujourd’hui de nombreux bons traducteurs en Iran dans divers domaines littéraires et techniques, scientifiques et autres, cette situation n’est-elle pas le fruit d’une base fournie par la première génération révolutionnaire de l’Iran moderne ? Cette génération a agi, nous pouvons le dire avec certitude, dans la direction de la destruction d’un ordre monarchique ancien, en se basant sur les travaux des hommes qui avaient la volonté d’abolir une oligarchie féodale décadente et stérile.

’Ali Akbar Dehkhodâ dans sa jaunesse

La traduction et le journalisme en Iran : une relation étroite ou un rapport éloigné ?

Etant donné la relation étroite qui existe entre le journalisme et la prose, tout changement quantitatif ou qualitatif dans l’un de ces deux domaines entraînera très probablement un changement dans l’autre. Le chef-d’œuvre en prose satirique de ’Ali Akbar Dehkhodâ, appelé Charand o Parand (Des balivernes) en est la preuve. Cet ouvrage compte parmi les œuvres qui ont fait sensiblement bouger, voire déplacer, les frontières de la prose persane qui stagnait depuis longtemps et qui avait pris la forme d’une écriture administrative sèche, prétentieuse et très lourde durant l’ère qâdjâre.

Publiés d’abord sous le pseudonyme de Dokhu dans le célèbre journal progressiste Sour-e Esrâfil, dirigé par Dehkhodâ lui-même et Mirzâ Jahânguir Khân-e Sour-e Esrâfil, ces textes marquent un tournant décisif entre la prose archaïque et élitiste, et la genèse heureuse de la prose moderne persane, accompagnatrice et annonciatrice d’une transformation dans les tréfonds de la société iranienne, hiérarchisée et colonisée.

Rappelons que c’est ce même Dehkhodâ qui non seulement a traduit pour la première fois des œuvres de Rousseau et de Montesquieu en persan, mais a également rédigé, durant plus d’une trentaine d’années, le premier grand dictionnaire persan moderne, qui fut aussi une encyclopédie (dictionnaire des noms propres) et rassembla pour la première fois les proverbes et dictons persans réunis dans un livre en quatre volumes (Amsâl o Hekam).

Mirzâ Aghâkhân Kermâni

Nous voyons à quel point non seulement les changements de la prose persane sont dus à l’influence des traductions, mais également que la culture journalistique a été indéniablement marquée par ces traductions. Sans traduction, pas de journalisme, et donc pas de révolution. Il faut en même temps souligner le rôle des premiers étudiants iraniens envoyés en Europe (en Angleterre, en Russie et en France) dans le réveil révolutionnaire.

La traduction et ses rapports avec les premières écoles modernes en Iran

La relation qui s’établit entre la traduction et la fondation des premières écoles et écoles supérieures en Iran n’est pas moins conséquente que celle que nous avons déjà indiquée avec l’impression et le journalisme. Dar-ol Fonoun a été la première vraie école supérieure moderne en Iran, mais cette école, dont les enseignants étaient européens et les cours dispensés en allemand ou français, était restreinte aux princes et aux nobles.

Mirzâ Fath ’Ali Akhoundzâdeh (Akhoundov)

C’est en fait Mirzâ Hassan Roshdieh, à qui Nimâ Youchij dédia son poème intitulé « La mémoire de certains amis me fait survivre », qui fonda en quelque sorte la première école populaire en Iran.

L’un des services rendus par les enseignants et les étudiants de cette école et des écoles suivantes bâties sur le même modèle, ainsi que par les étudiants envoyés en Europe, est cette base linguistique qu’ils ont fournie pour eux-mêmes et pour l’ensemble de la société limitée des intellectuels (et beaucoup plus contrainte des intellectuelles) de l’Iran. Le public des traductions et des adaptations techniques était constitué en grande partie des étudiants et des futurs spécialistes, comme le public des traductions littéraires fut pendant longtemps une population peu alphabétisée, réprimée et affamée, ainsi que majoritairement rurale et sédentaire.

L’éclosion de la pensée et de la réalité révolutionnaire iranienne (constitutionnelle) est largement tributaire de la traduction et, un peu étrangement mais presque naturellement, de l’imitation des œuvres étrangères. Le folklore romanesque iranien de cette période (comme Amir Arsalan-e Nâmdâr) est le fruit d’une tradition orientale multiséculaire qui remonte aux temps préislamiques, mais cette littérature picaresque héroïque ou occasionnellement érotique n’aurait pu engendrer des genres modernes comme le roman et la nouvelle. La fin de la période qâdjâre, c’est à la fois l’effondrement d’un féodalisme bimillénaire (même trimillénaire), et à la fois le faible et fragile début d’un capitalisme malade et macabre, qui voit aussi la naissance de la littérature iranienne moderne.

Une page du journal Sour-e Esrâfil, dirigé par Dehkhodâ et Mirzâ Jahânguir Khân-e Sour-e Esrâfil

Bibliographie :
- Balaï, Christophe ; Cuypers, Michel, Aux Sources de la nouvelle persane, traduction persane par le Docteur Ahmad Karimi Hakkâk, Téhéran, Editions Mo’in et l’IFRI, 2008 (3ème édition).


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