N° 80, juillet 2012

La littérature populaire de la période qâdjâre


Ulrich Marzolph*
Traduction :

Hoda Sadough


Dans les zones culturelles islamiques, les discussions sur l’évolution historique de la littérature populaire sont dominées par un ouvrage historique particulier qui représente une source indispensable d’information sur l’époque médiévale. Ce catalogue de livres compilé par un libraire de Bagdad, Mohammad ibn Eshâgh ibn al-Nadim, durant la seconde moitié du Xe siècle, et connu par son titre générique d’Al-Fihrist, est universellement reconnu comme une œuvre d’une importance unique pour l’étude de la littérature arabo-persane. Son neuvième chapitre est consacré aux contes et contient une multitude d’informations sur la littérature narrative contemporaine, y compris l’une des premières déclarations connues sur l’histoire des Mille et Une Nuits, l’évocation d’Alexandre le Grand comme le premier empereur à encourager la narration, mais rend aussi compte de l’encyclopédie des contes populaires compilés par Mohammad ibn Abdous al-Jansiyarl, aujourd’hui disparue.

Scène du livre de Khâle souske, utilisé dans les écoles primaires, publié en 1936

Le catalogue de Al-Nadim reste une œuvre singulière en terme d’approche et de documentation, et ce du fait qu’aucun autre travail de portée similaire n’a été conservé pendant les siècles suivants ni aucune autre période dans le monde islamique. Le domaine de la culture narrative persane du Moyen âge, à propos duquel le Fihrist contient également un grand nombre de références de premier ordre, a été traité à partir de déclarations disparates qui sont particulièrement utiles pour l’étude de l’histoire de la littérature épique. Pourtant, il n’existe aucune information ni évaluation générale du contenu et du rôle de la littérature populaire en Iran. Cet article cherche à combler cette lacune dans nos connaissances, en se concentrant particulièrement sur l’époque qâdjâre, période qui constitue à bien des égards un intermédiaire entre la tradition et la modernité.

Des spécialistes du folklore persan tels que William Hanaway et Mohammad Ja’far Mahjoub ont présenté leur définition de la littérature populaire à partir de critères relatifs à la forme et au contenu. Hanaway, dont l’intérêt principal se porte sur la littérature épique, adopte une définition assez étroite de la littérature populaire selon laquelle elle désigne un corps narratif littéraire en prose issu de légendes nationales perses. Mahjoub, de son côté, a l’avantage d’avoir étudié un large éventail d’œuvres littéraires disponibles durant sa jeunesse. La série d’articles qu’il a publiés dans la revue iranienne Sokhan était initialement conçue comme une étude concise de différentes sortes de littérature populaire, par ordre alphabétique. Les différentes catégories de conte que Mahjoub a présenté étaient répertoriés de la façon suivante :

1) Histoires tirant uniquement leur origine de l’imagination des conteurs, telles que Amir Arsalân, Malek Bahman, Badi’-ol-Molk, or Noush-âfarin-e Gohartâj ;

2) Contes faisant appel à un événement historique, tels que Romouz-e Hamzeh (Les mystères de Hamzeh), Eskandarnâmeh, Rostam nâmeh, ou Hossein-e kord ;

3) Histoires de figures religieuses célèbres, telle que le Khâvar nâmeh ;

4) Histoires mettant en relief le rôle historique des personnalités religieuses, telle que le Mokhtâr nâmeh ;

5) Contes d’aventures amoureuses et autres, tels que Haft peykar-e Bahrâm-gour (Les sept étoiles de Bahrâm Gour), Hâtam-e Tâ’i, Tchahâr darvish (Les quatre derviches), Salim-e Javâheri, Dalleh-ye Mokhtâr et Makr-e zanân (La ruse des femmes) ;

6) Contes ou collections dont les acteurs sont des animaux, tel que Tchehel touti (Les quarante perroquets), Khâle souske (Mademoiselle Grillon), Aghâ Moushe (Monsieur Souris) et Moush va gorbeh (Le chat et la souris) ;

7) Œuvres diverses des poètes persans classiques publiées dans des éditions populaires. Bien que la série de Mahjoub fut laissée inachevée, elle reste jusqu’à nos jours un ouvrage extrêmement précieux et bien informé sur le sujet.

Gravure du livre de Khâle souske, lithographie de la période qâdjâre

Il faut indiquer cependant que ni l’approche de Hanaway, ni celle de Mahjoub, ne prennent en compte les mécanismes de la production et de distribution de la littérature populaire, que les recherches récentes évaluent comme étant tout aussi décisifs pour la compréhension de la vulgarisation de certains genres littéraires. Alors que Hanaway s’est consacré en grande partie à l’étude des manuscrits, Mahjoub paraît être plus conscient de l’étendue des possibilités de distribution offertes par l’introduction de l’imprimerie en Iran. D’autre part, alors que Mahjoub était plutôt intéressé par la littérature populaire de son époque, il a également présenté à ses lecteurs, dans un aperçu, la littérature populaire qui était à la disposition du public à la fin de la période qâdjâre. Mahjoub est né en 1923. Ainsi, quand, dans les années 1950, il écrivait au sujet de ses expériences de lecture durant sa jeunesse, il devait avoir à l’esprit la littérature populaire disponible dans les années 1930. A cet égard, il convient de noter que la littérature populaire du début du XXe siècle n’est pas fondamentalement différente de celle des récits oraux contemporains. Des collections telles que les contes narrés par Mashdi Guilân Khânom lorsqu’elle avait environ soixante-dix ans, au milieu des années 1940, permettent d’avoir une idée du type de contes folkloriques oralement transmis à la fin de la période qâdjâre.

Salim Javâheri parmi les démons. Gravure d’un ouvrage non daté de la période qâdjâre

En outre, malgré le manque de témoignages contemporains sur la nature de la tradition orale durant cette période, il est important de noter que même au début du XXIe siècle, un grand-père peut combler cette lacune de quatre à cinq générations, en rapportant les histoires que lui racontait son propre grand-père. Ainsi, un lien peut être créé entre aujourd’hui et le milieu du XIXe siècle, en pleine époque qâdjâre.

De même, la majorité de la littérature populaire disponible au milieu du XXe siècle provient des sources imprimées durant le XIXe siècle. L’apparition de nombreux ouvrages imprimés a entraîné la formation d’un nouveau genre littéraire pour lequel aucun terme générique n’avait encore été créé dans la langue persane. Ce genre émergent pouvait à juste titre être intitulé Adabiât-e tanâbi (La littérature cordelière), une expression forgée par l’Espagnol Piergos de Cordel : elle provient du fait que les kiosques à journaux et les marchands ambulants étalaient alors leurs journaux et livrets à bas prix sur une corde épinglée entre deux arbres. Dans une certaine mesure, la littérature populaire a semblé être plus résistante au changement culturel que la tradition orale. La performance orale des aventures du bijoutier Salim-e Javâheri, enregistrée dans la seconde moitié du XXe siècle, remonte aux petits ouvrages imprimés vendus au milieu du XXe siècle, qui provenaient eux-mêmes d’un texte imprimé de la période qâdjâre, au milieu du XIXe siècle. Les valeurs morales et culturelles de ce texte remontent encore plus loin, à la période safavide, où le roman a probablement été compilé.

Salim Javâheri luttant contre le démon cannibale. Gravure d’un ouvrage non daté de la période qâdjâre

En Iran, dès 1950, la tradition orale est soumise à un changement considérable suivant les développements politiques et socio-économiques qui donnent lieu à une nouvelle orientation décisive dans le domaine de la littérature populaire. Cette évolution atteint son zénith avec la Révolution islamique de 1979 qui a marqué une rupture avec la tradition du XIXe siècle. Cette déclaration ne doit bien entendue pas être généralisée, car elle ne s’applique pas pour chaque élément de la littérature populaire. Quoi qu’il en soit, il peut être supposé que la lecture populaire du XXe correspondait plus ou moins aux éléments et sources disponibles durant le siècle précédent.

Couverture du livre Amir Arsalân Nâmdâr (Seigneur Arsalân le Valeureux) de Mohammad ’Ali Naghib-ol-Mamâlek

Sur un autre plan, il faut aussi garder à l’esprit que le terme « littérature » avait acquis une toute nouvelle signification au cours de la période qâdjâre. Selon la perception traditionnelle, la littérature désigne principalement des œuvres des poètes classiques étant uniquement disponibles en manuscrit. L’introduction de l’imprimerie en Iran au début du XIXe siècle a rendu possible de nouveaux modes de production, transmission et distribution de texte. Cette accessibilité publique à la matière écrite avait le potentiel de populariser littéralement toutes sortes de littérature, qui étaient auparavant, pour la plupart, disponibles uniquement par le biais de la récitation ou la performance orale à partir d’un manuscrit. Bien que les circonstances exactes de ce processus restent à être étudiées en détail, il est évident que l’introduction de l’imprimerie aurait également influencé l’apparition et la définition d’un concept de la littérature populaire. La grande disponibilité des œuvres imprimées durant la période qâdjâre nous mène à reconsidérer la définition de la littérature populaire comme un genre littéraire particulier produit en grande quantité. Il faut indiquer que cette notion de littérature populaire n’exclut guère la littérature savante ou les ouvrages historiques : la littérature savante pourrait être également produite en grand nombre et aussi bien devenir populaire parmi des groupes bénéficiaires, comme toute autre chose. Cette observation est cependant limitée à la littérature populaire dans le sens traditionnel de folklore, ce qui implique une qualité narrative. Ce genre de littérature narrative emploie souvent une approche pseudo-historique intégrant des éléments de fiction, fantaisie et magie.

En résumé, la littérature populaire telle que considérée dans cet article fait référence à des œuvres narratives à caractère pseudo-historique ou purement fictives, imprimées et distribuées dans des quantités relativement importantes. Cette production de masse entraîne inévitablement un plus grand nombre de lecteurs qui, par le biais de la récitation, pouvaient en diffuser le contenu à une communauté encore plus étendue de personnes non-alphabétisées.

*Publié dans la revue Asian Folklore Studies, Vol. 60, 2001 : 215-236.

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