N° 86, janvier 2013

Sélection de poèmes de Ulker Ucqar


Ulker Ucqar


Ulker Ucqar est née en 1985, à Tabriz, en Iran. Elle est actuellement doctorante ès lettres françaises à l’université Shahid Beheshti de Téhéran. Elle a publié Vers les mains du pêcheur (recueil de poèmes, Baku, 2011 / Qanun édition). Sa langue d’expression littéraire est le turc azéri. Elle a également traduit trois romans français en persan : Dimanche d’Août (Patrick Modiano), Hôtel de Lausanne (Thierry Dancourt), Classe de neige (Emmanuel Carrère), tous en cours de publication, ainsi que L’avare de Molière et Rhinocéros d’Eugène Ionesco en turc azéri. Ulker Ucqar traduit elle-même ses poèmes en français. Jean-Marc Henry, professeur et auteur suisse, en assure la relecture et l’adaptation.

Envie de retour

Je veux retourner

Me tourner et rentrer

Des os et du lait de ma mère

Jusqu’aux jupes

De la première femme

Rentrer, puis rester

Et habiter cette obscurité blanchâtre

Rentrer et oublier les nuits de “nous”

Oublier

Oublier

Et juste m’effacer de tes doigts.

Et enterrer le mot “nous”

Qui blesse encore ma langue

L’enterrer et mettre le pied dessus

Je veux retourner et rentrer

Et dormir dans cette grotte obscure et froide

Qu’était la vie d’autrefois

Et même peut-être ne me réveiller jamais

Jamais

Jamais

Tout est à enfouir

Tout est à finir

À enlever

À refaire

Refaire le zéro

Du temps noir et blanc de la création

Quand les couleurs ne sont pas encore nées

Et les mâles pas encore érigés

Il y a une grotte

Où je dois dormir

Plus de mille ans

Comme c’est fou

De dire attends

De ne pas savoir que les jeunes femmes

N’attendent pas dans la vie

Qu’elles ne peuvent vivre

Dans l’attente

Comme c’est fou

De quitter une femme dont la tresse pousse

Comme le blé en herbe

Comme ils sont fous

Tous autour de moi

Ces derniers temps !

Ulker Ucqar

Tabriz, 2011

C’est ma nuit

Cette nuit

Qui éclate en mûrissant comme une grenade

N’appartient qu’à moi

Je prends

Les briques perdues de notre Mosquée Bleue

Une à une

Des arbres de tes yeux

Bleus

Je viens d’inviter

Le grand tremblement de terre de ma ville

Cette nuit

La mosquée soûle

Les couleurs ivres

Ouvre tes yeux, rends-moi les arabesques

La mosquée ivre

Les couleurs soûles

La nuit qui tourne avec les derviches

Sa robe blanche devant mes yeux
N’appartient qu’à moi

« Marche, ma belle, marche et ne quitte pas ton chemin

Ce n’est que le destin qui décide pour un brave homme »

Mon homme qui danse

Sur les chansons du voyage

Pars où tu veux

Mais cette nuit

C’est moi qui écris ton destin

Tu vois, cette nuit
La déesse s’est teint les doigts

Au henné

Avant le lever du soleil

Ton cheminement va te ramener

J’ouvre déjà des grenades pour toi

Tes pas vont revenir


Cette nuit, la grande rouge

N’appartient qu’à moi

Toi, tu n’appartiens qu’à moi

Ton destin

N’appartient qu’à

Moi

Ulker Ucqar Tabriz, 2011

Ouvre tes bras

Ouvre tes bras et garde-les déployés

Étroit est mon territoire

Étreintes sont mes minutes

Ouvre tes bras

Et ne dis pas un seul mot

Ne médis pas de cette nuit-là

Un mensonge de plus

Et l’éclat de cette nuit va se briser

Et nos espoirs s’étioler

Et tomber

Ne parle pas

Et ouvre tes bras

Tout en marchant dans les rues de cette ville lointaine

Je languis

Et si je meurs cette nuit-là

Je serai c’est sûr morte de mélancolie

Et même si je revis un jour

Je renaîtrai encore dans la mélancolie

Les vents ne rendent pas ce qu’ils enlèvent

Les vents emportent les jeunes femmes

Les loups emportent les jeunes femmes

Les rivières aussi emportent les jeunes femmes

Tous ce que je connais peut s’emparer des jeunes femmes


Ces jours-là

Je me languis de cette nuit-là

Là où l’on emporte les jeunes filles

C’est obscur

Humide

C’est l’effroi

Pourtant je n’ai pas peur

Il suffit que tu ouvres tes bras

Tout en marchant dans les rues de cette ville lointaine

Que je n’ai jamais vue

Ulker Ucqar

Téhéran, 2012


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