N° 86, janvier 2013

Regard sur l’œuvre de Goli Taraghi


Katâyoun Vaziri


Goli Taraghi est née en 1939 à Téhéran dans une famille aisée et cultivée. Son père, avocat, était le directeur de la revue Taraghi (Progrès) et sa mère était sage-femme. C’était une femme que l’on pouvait à l’époque qualifier de "moderne". Dans son livre autobiographique Do donyâ (Deux mondes), Taraghi revient longuement sur la personnalité de son père, un homme qui avait construit lui-même sa vie et qui était passionné par l’idée de modernité et de progrès. Sa jeunesse ayant coïncidé avec le début du règne de Rezâ Pahlavi et la modernisation de l’Iran, il avait décidé de choisir "Taraghi" (Progrès) comme nom de famille. "A ses yeux, les Etats-Unis symbolisaient le monde moderne et l’Europe en était encore loin. Alors, il nous a envoyés aux Etats-Unis pour poursuivre nos études, mon frère à l’âge de 18 ans et moi, à 16 ans."

Après avoir obtenu son baccalauréat et un master de philosophie aux Etats-Unis, Goli Targhi retourne en Iran où elle épouse le réalisateur Dârioush Hajir en 1965. Elle enseigne également la symbolique des mythes et des histoires philosophiques et religieuses selon l’optique jungienne à l’université de Téhéran. Elle publie durant cette décennie son premier recueil de nouvelles, intitulé Man ham Che Guevara hastam (Je suis aussi un Che Guevara). Le personnage, la vie et la mort de Che Guevara ont fait de lui un vrai mythe de la jeunesse gauchiste du XXe siècle. Taraghi n’était pas gauchiste et n’appréciait guère les écrits politico-sociaux. Cependant, au vu de la constitution du sujet individuel, la personnalité du Che en tant que celle d’un homme, qui a choisi son propre destin l’intéressait. Dans la nouvelle intitulée Che Guevara, le personnage principal, M. Heydari est un homme d’âge mûr, qui avait eu dans sa jeunesse de grands rêves et une passion pour le "Che". Mais contrairement à son héros, il n’a jamais eu le courage de choisir et s’est contenté d’une vie médiocre dont l’événement le plus important était d’apporter le déjeuner des enfants à l’école. Il symbolise un homme faible et vaincu. Le thème du choix et de la responsabilité - d’une décision existentielle - constitue le sujet de toutes les nouvelles de ce recueil. A cette époque, Taraghi était influencée par la pensée de Jean-Paul Sartre et le mouvement existentialiste. Pendant des années, ce thème hante ses œuvres et il s’impose encore plus dans son deuxième livre Khâb-e zemestâni (Sommeil hivernal). Ce roman narre la vie d’un vieil homme qui se souvient de son passé, de sa vie et de ses amis. Les personnages de ce livre sont tous dépourvus d’individualité. Ils vivent les uns à l’abri des autres, comme les membres d’une tribu. Ils ont peur de la solitude. Chacun rêve de se détacher de cette chaîne mais cette libération implique la solitude et de devoir assumer une responsabilité individuelle. Les membres de cette communauté n’ont jamais franchi le pas pour entrer dans le monde moderne car la modernité, dans son acception occidentale, signifie le choix d’un destin individuel et l’acceptation de la responsabilité d’un tel choix. [1]

La nouvelle Anâr bânou va pesarânash (Madame Grenade et ses fils) décrit la séparation. C’est l’histoire d’une mère qui n’a nul endroit à elle et qui est obligée de voyager d’un pays à l’autre pour voir ses enfants, chez qui elle se sent de trop, sans même avoir sa propre chambre. Elle retourne à Téhéran et elle repart une fois de plus pour l’amour de ses enfants. Ce sentiment d’être étrangère, que ce soit à l’étranger ou dans son propre pays, n’est pas exclusif à l’écrivaine. Tous ceux qui ont subi le même destin ressentent la même chose. Une génération du milieu [2], à la frontière entre un passé qui n’existe plus et un avenir inconnu.

Ses troisième et quatrième ouvrages ont également un thème commun. Ils sont intitulés Khâterehâ-ye parâkandeh (Fragments de souvenirs) et Do donyâ (Deux mondes). Ces deux recueils de nouvelles au ton autobiographique évoquent notamment les souvenirs de l’enfance de l’écrivaine qui remontent à l’époque prérévolutionnaire. Taraghi y décrit la société bourgeoise iranienne d’avant la Révolution. Se suivant chronologiquement, les nouvelles de ces recueils racontent la vie d’une petite fille qui grandit. Dans chaque nouvelle-chapitre, la petite narratrice est témoin de la contradiction et de la dualité de la vie et des hommes. Deux mondes différents se juxtaposent ou se complètent : la vie et la mort, l’enfance et la vieillesse, le monde lumineux et raisonnable de la maison du quartier Shemirân et celui des grands en dehors de cette maison, trouble et obscure. Dans son passage de l’enfance à la puberté, la petite narratrice est témoin de la peur, de l’incapacité, des jugements et des rêves de ceux qui l’entourent. Ainsi, elle prend conscience du temps qui passe, de la vieillesse et de la mort.

Le livre suivant de Taraghi est intitulé Jâ-ye digar (Ailleurs) avec des histoires qui parlent du sentiment d’exil intérieur, d’éloignement de l’Autre, géographiquement et existentiellement, d’une aliénation, que l’écrivaine a connu à cause de sa vie à l’étranger.

Dans son livre, Khâb-e zemestâni (Sommeil hivernal), on retrouve un tel sentiment. Les personnages du livre tentent avec enthousiasme de retrouver leur individualité, de se retrouver mais, en même temps, ils ont peur de couper leur lien avec cette sécurité tribale et leur vie sociale. Madame Shirin est la femme idéale d’un monde utopique. Contrairement à elle, Madame Tal’at est une femme terrestre et autoritaire.

Ce récit est la somme d’une dualité qui s’est opérée au niveau de l’inconscient de l’écrivaine, et est visible dans son écriture. Cette transformation culturelle a transformé en même temps la langue du roman. Chez Taraghi aussi, le roman moderne s’est éloigné des aventures historiques et amoureuses pour regarder plus attentivement la réalité de sa société et les détails de la vie de tous les jours.

Quant à Seh khedmatkâr (Trois bonnes), l’idée de ce livre était de raconter l’histoire de trois domestiques que l’écrivaine a connues. Zeynab, elle, est une jeune fille qui travaille durant trois jours pour la narratrice. Pendant les trois jours de sa présence, elle raconte un grand nombre d’histoires, vraies ou fictionnelles, qui forment le matériau d’un roman. Amina est une Bengalie qui travaille à Téhéran, avant la Révolution. Après la Révolution, les travailleurs étrangers doivent quitter le pays et la narratrice, qui part vivre en France, décide d’y emmener Amina. Dans Seh khedmatkâr, l’écriture de Taraghi se veut intimiste, car elle nous révèle non seulement la révolte, les injustices et les inégalités qui déchirent la vie d’une femme, Amina, mais à la fin du roman, par le procès de la construction d’une nouvelle identité [3], Amina devient une femme indépendante, voire rebelle, qui tient non seulement son destin, mais aussi celui de ses enfants dans ses mains. Au dire de Christophe Balaÿ [4], pour arriver à ce nouveau statut de "femme sujet", il a fallu l’intervention de plusieurs autres femmes : d’une Iranienne, d’une Tunisienne, d’une Française, d’une Marocaine et d’une Anglaise. L’évolution identitaire est une affaire de communauté d’êtres humains et le résultat d’une interaction pédagogique, voire culturelle.

Notes

[1Shayegan, Daryush : Les illusions de l’identité. Editions du Félin, Paris,1992.

[2"Etre au milieu, in between, da zwischen" in : Bhaba, Homi K, Die Verortung der Kultur. Tübingen 2000, (Stauffenburg discussion,5) et Gنchter, Afsaneh, Daryush Shayegan interkulturell gelesen.,Traugott Bautz, Nordhausen, 2005.

[3Straub, Jürgen, Personale und kollektive Identitنt. Zur Analyse eines theoretischen Begriffs, in : Aleida, Assmann/Heidrun Fries(Hg.), Identitنten, Frankfurt/M.1998, (=Erinnerungen, Geschichte, Identitنt, 3), pp. 73-104.


Visites: 485

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.