N° 86, janvier 2013

L’Iran vertueux dans la fable
« Les Deux Persans » de Jean-Pierre de Florian


Majid Yousefi Behzâdi


La sagesse et la raison sont deux termes essentiels à l’origine de l’identité théologale de l’Iran ; la pensée noble comprend que la foi divine commence avec la connaissance de soi. La longue histoire monothéiste de l’Iran montre une évidence de la pensée iranienne : la Providence est la pierre de touche de la sérénité.

Certains auteurs français se sont inspirés de cette conception iranienne du monde. Pour le fabuliste français Jean-Pierre de Florian (1755-1794), l’Iran fut une contrée de vertu et de chasteté où se retrouvaient les caractéristiques d’une liberté d’esprit et de parole dont « Les Deux Persans » est un exemple significatif. Cette fable date des débuts de l’ère moderne, moment où la France s’apprête à s’acheminer vers la voie de l’épanouissement socioculturel et idéologique : « […] les XVIIe et XVIIIe siècles sont marqués par la querelle littéraire entre les Anciens et les Modernes : pour sa part, l’époque moderne renvoie aux transformations provoquées par la révolution industrielle », affirme Monique Lapointe. [1] Le génie de Florian se dévoile dans la composition de cette fable dans laquelle il projette la tentation humaine de la découverte de l’existence de Dieu. En admirant l’efficacité de la poésie de Florian, P. G. Castex souligne dans son Histoire de la littérature française : « La poésie légère est toujours en honneur, Florian, auteur de chansons, est plus connu par ses fables qui ne manquent ni d’aisance ni de grâce ». [2] Le goût prononcé pour la satire de cet auteur, qui se dévoile dans ses fables, naît de la critique de l’incrédulité positiviste au profit d’une autre connaissance qu’est la croyance intuitive.

Jean-Pierre de Florian

A cet égard, Shojâ-od-Din Shafâ montre comment Florian est un observateur sincère : « A la différence de La Fontaine, dans ses fables, Florian montra davantage à ses lecteurs une vive critique de la société qu’une simple peinture des corruptions et des vices sociaux ». [3]

Si l’on admet que Florian a voulu aborder la question de la théologie dans l’espace mystique de l’Iran, c’est parce qu’il était attiré par le rôle médiateur de ce pays. Dans « Les Deux Persans », Florian oppose le scepticisme au rationalisme pour montrer que la voie de la raison passe par celle de la sagesse intuitive. Cette fable met d’abord en scène dans une atmosphère ambivalente deux frères hantés par l’adoration du soleil, l’un philosophe, douteux et l’autre crédule, raisonnable :

« En Perse, il fut jadis deux frères,

Adorant le soleil, suivant l’antique loi

L’un d’eux, chancelant dans sa foi,

N’estimant rien que ses chimères,

Prétendait méditer, connaître, approfondir

De son dieu la sublime essence ;

Et du matin au soir, afin d’y parvenir,

L’œil toujours attaché sur l’astre qu’il encense,

Il voulait expliquer le secret de ses feux » [4]

Sous ces termes, la tentation du philosophe est une démarche utopique, car il n’est absolument pas apte à découvrir les mystères de l’Univers par le recours aux théories spéculatives propres au goût des prétentieux mystifiés. Autrement dit, le regard sceptique de ce philosophe sur l’Univers cosmique non seulement dégénère la valeur de la curiosité qui pourrait alimenter l’esprit humain pour des recherches plus sérieuses, mais a des conséquences encore plus désastreuses :

« Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux,

Et dès lors du soleil il nia l’existence » [5]

ہ l’issue de cette destinée tragique, on constate aisément que le pouvoir divin est incontestablement une Vérité Absolue et rien ne pourra le nier sauf la méconnaissance et l’incertitude.

Pour Florian, la description d’une telle intrigue est une occasion de s’approcher davantage de l’espace serein de l’Iran où théisme et mysticisme s’embrassent formellement. Dans ces vers à caractère allégorique apparaît aussi l’attitude de l’autre frère pour qui tout devient cohérent lorsqu’on se contente d’avoir une visée réfléchissante :

« L’autre était crédule et dévot ;

Effrayé du sort de son frère,

Il y vit de l’esprit l’abus trop ordinaire,

Et mit tous ses efforts à devenir un sot.

On vient à tout de tout ; le pauvre solitaire

Avait peu de chemin à faire,

Il fut content de lui bientôt » [6]

Cependant, le frère croyant entre dans un chemin laborieux jusqu’au moment où il se décide à justifier l’existence de Dieu par un geste plus honorable et plus remarquable :

« Mais, de peur d’offenser l’astre qui nous éclaire

En portant jusqu’à lui ses regards indiscrets,

Il se fit un trou sous la terre,

Et condamna ses yeux à ne le voir jamais » [7]

Fable « Les Deux Persans » de Jean-Pierre de Florian, image chromo sur carton

Suivant un cheminement contraire à celui suivi par son frère pessimiste, lui semble avoir abouti à la présence divine par le biais d’un raisonnement que toutes les religions monothéistes ont en commun : Dieu est omniprésent et omniscient. En outre, le frère optimiste n’entend pas idéaliser le statut du Créateur sous le signe de tel ou tel jugement, mais préfère y attribuer des préceptes concrets :

« Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits

D’un Dieu que vainement la raison veut comprendre,

Mais que l’on voit partout, mais qui parle à nos cœurs.

Sans vouloir deviner ce que l’on ne peut apprendre,

Sans rejeter les dons que Sa main sait répandre » [8]

Il importe de noter que dans « Les Deux Persans », Florian met en lumière la grandeur vertueuse de l’Iran notamment quand on parle de la bonté, exigée par le protagoniste du récit :

« Employons notre esprit à devenir meilleurs.

Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage,

Et l’homme juste est le seul sage » [9]

Il faut souligner que la croyance en Dieu donne un sens nouveau à l’existence ; l’homme avisé fait son bonheur du culte de la vérité. Celle-ci s’anime tantôt dans l’esprit ferme et tantôt dans l’âme sensible à mesure qu’une telle âme devient le canevas d’une connaissance équilibrée. Opposant le doute et la certitude, Florian montre dans cette fable que l’homme ne croit pas en Dieu sans réflexion. Aux yeux de Florian, l’épreuve du philosophe aveuglé et le devoir du frère convaincu ne sauraient être réalisée qu’en Iran, terre ayant connu au fil de son histoire le syncrétisme et le multiculturalisme. On peut dire qu’au XVIIIe siècle, à l’instar de Montesquieu, dans « Les Deux Persans », Florian a voulu révéler à son peuple le goût de la satire sociale en matière de religion. De nos jours, il faudrait dire comment peut-on être Montesquieu et Florian pour observer la société iranienne dans toutes ses dimensions socio-historiques millénaires ?

Bibliographie :
- Shafâ, Shojâ-od-Din, Iran dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), éd. Ibn-e Sinâ, 1953.
- Castex, P. G., Histoire de la littérature française, Hachette, Paris. 1974.
- Lévy, Reben, Introduction à la littérature persane, Collection Unesco, Paris, 1973.
- Lapointe, Monique, Anthologie de la littérature, Du Romantisme à Aujourd’hui, éd. Renouveau Pédagogique, Québec, 2008.

Notes

[1Monique Lapointe, Anthologie de la littérature, Du Romantisme à Aujourd’hui, éd. Renouveau Pédagogique, Québec, 2008, p. 53.

[2P. G. Castex, Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, p. 501.

[3Shafâ, Shojâ-od-Din, Iran dar adabiyât-e jahân (L’Iran dans la littérature du monde), éd. Ibn-e Sinâ, 1953, p. 29.

[4Ibid. p. 73.

[5Ibid., p. 74.

[6Idem.

[7Idem.

[8Idem.

[9Idem.


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