N° 90, mai 2013

Visite au Centre d’Artisanat Iranien de Fereydounkenâr :
le tissage de gelim


Aryâ Aghâjâni


Le centre d’artisanat iranien de Fereydounkenar dans le Nord de l’Iran propose diverses activités gratuites qui sont exclusivement réservées aux femmes. Effectivement, dans les provinces, ces dernières travaillent peu ; cet institut leur permet donc de s’occuper, mais surtout d’apprendre à maîtriser un art rapidement. Elles peuvent ainsi assurer un revenu supplémentaire à leur famille mais aussi perpétuer les traditions. Quatre cours sont proposés : la peinture sur vitraux, la couture, le tissage de gelim (gelim bâfi) et la mosaïque sur bois (moragha). Lors de notre passage, seule la classe de tissage de gelim (kilim) était ouverte. Nous vous proposons donc de découvrir cette activité fort intéressante car elle aspire non seulement à des buts culturels, mais également sociaux.

Atelier de Madame Motevalliân, photos : A. Aghâjâni

L’atelier de Madame Motevalliân est le plus populaire, elle enseigne le gelim bâfi. Peu connu en France, le gelim fait partie de l’artisanat iranien. C’est une sorte de tapis mais en plus rustique. Il peut être fait de soie, de poils de chèvre ou de laine de mouton. Son emploi est le même que celui du tapis, mais le gelim est plus traditionnel. On s’en sert aussi pour fabriquer de petits sacs, des couvre-théières pour que le thé ne refroidisse pas, et même des chaussettes ! Comme pour le tapis, l’ancienneté fait nettement augmenter son prix. C’est le type de nœud qui fait sa différence avec le tapis, de plus, nul n’est besoin de couper les fils sur le dessus. Si les tapis prennent plus de temps à être tissés, les motifs du gelim, quant à eux, sont plus ardus à dessiner.

Madame Motevalliân perpétue un savoir millénaire. Elle a commencé le tissage du gelim quand elle n’avait que 10 ans. Ses parents étaient d’origine nomade (ashâyer) de la province de Semnân, et possédaient beaucoup de moutons et de chèvres. Elle maîtrise donc cet art traditionnel depuis sa plus tendre enfance. Après son mariage, elle a suivi son mari sur les rives de la Caspienne et elle y transmet son savoir-faire à ses élèves. Cette activité lui tient à cœur, elle regrette la perte de vitesse de l’artisanat traditionnel et redoute même sa disparition. Il nous a donc semblé qu’elle était la personne idéale pour en savoir davantage sur cette activité.

Pouvez-vous expliquer ce que vous faites dans cet institut ?

Ici, les femmes restent environ trois mois en apprentissage. Avant de commencer à tisser on prend un patron, le design des gelim se fait de deux façons : avant on dessinait exclusivement à la main et maintenant on utilise parfois l’ordinateur. Bien sûr à la main c’est mieux car si on fait une erreur, on peut tout de suite la modifier, mais à l’ordinateur, on comprend ce qui ne va pas une fois le travail fini. Il y a certains motifs que j’invente moi-même ou alors je prends ceux qui existent déjà. Il en existe plusieurs sortes : kheshti (quadrillage), afshâri, mâhi (poisson), shotori (chameau). Les élèves emportent leur travail si elles en sont satisfaites et les ratés, on les laisse dans l’atelier et ils servent de tapis. La plupart du temps, un gelim est tissé en trois jours.

On commence par des motifs simples ; les élèves ne viennent pas tous les jours, plutôt un jour sur deux. Après je les évalue et si elles réussissent, elles passent au niveau supérieur et elles peuvent tenter de tisser des motifs en relief. C’est plus difficile, on l’appelle le gelim -tapis (gelim -farsh) et les nœuds sont plus recherchés. Certaines apprennent très vite, d’autres plus lentement. Je travaille dans cet institut depuis six ans et je vends certains travaux. J’enseigne aussi dans d’autres endroits. Parfois, j’emmène mes propres réalisations à des expositions à Tchâlous ou à Kish (île du Golfe persique). Elles ont lieu environ une fois par an et sont très courues par les touristes étrangers qui achètent plus que les Iraniens.

Motif « quadrillage »

Dans votre enfance, comment avez-vous appris à tisser le gelim ? Quelle est la méthode traditionnelle de tissage ? [Afin de me montrer davantage de travaux, elle m’invite chez elle où elle a un petit atelier où elle reçoit également des élèves.]

J’exerce cette activité depuis quarante ans : j’ai commencé à 10 ans. Dans ma famille, les femmes tissaient du matin au soir. A Malishahr, mon village natal, les gens étaient originellement nomades saisonniers, ils n’avaient pas de maisons fixes et allaient en montagne l’été. Depuis que mes parents sont morts, on n’y va plus. Désormais, on loue notre chalet et on s’y rend quand les moutons sont prêts pour la tonte.

Comment préparez-vous la laine ?

Les hommes coupent la laine aux ciseaux, puis on met la laine blanche à part. Elle a généralement plus de valeur que la noire car elle est plus facile à teindre. La laine est ensuite lavée à l’eau chaude. Généralement, la tonte a lieu deux fois par an : en automne et en été. En automne, la laine est de meilleure qualité car il pleut et les moutons sont donc plus propres. Grosso modo, il existe quatorze couleurs naturelles, la robe des moutons est très variée : blanche, crème, noire, mais aussi brune plus ou moins foncée.

Ensuite, les femmes lavent cette laine et on la laisse sécher au soleil. Autrefois, les hommes se servaient du hallâdji, un appareil spécial pour affiner la laine mais maintenant, c’est électrisé. Ensuite, on rassemble les fils en bobines de 200 g. Pour finir, on les colore et on les trempe dans de l’eau salée pour que la couleur tienne. Kâshân et Tabriz sont également des villes réputées pour ce genre d’activités.

Motif « poisson »

Comment la laine est-elle colorée ?

Autrefois on utilisait exclusivement des couleurs naturelles, par exemple on se servait de peaux de grenades pour la couleur rouge, mais désormais on ajoute des produits chimiques car le coût est moindre. De nos jours, les traditions se perdent un peu. Avant, on utilisait de l’eau mélangée à du yaourt (âb-e dough) pour fixer les couleurs et pas de produits chimiques. Parfois, on ajoute juste un peu de colorant pour que la couleur soit plus intense.

Deux hommes utilisant le hallâdji, époque qâdjâre, (Encyclopaedia Islamica)

Vous utilisez exclusivement de la laine de mouton ?

Le mouton est davantage utilisé car il est plus dur de se servir des poils de chèvres. Par exemples, 50 chèvres ne donnent que 2 kg de fils ! Autrefois, en raison de l’élevage, on utilisait beaucoup cette matière mais depuis une quinzaine d’années, c’est devenu plus rare car il y a de moins en moins de nomades.

Différentes couleurs de laine

Quels sont les différents types de gelim ? La qualité est-elle la même ?

Le type de gelim le plus compliqué est le varni et son prix s’en ressent ; surtout que son tissage est plus difficile que celui d’un tapis. C’est le plus fin, le plus cher et le plus résistant des gelim. L’élégant gelim -farsh, est un autre type de gelim qui ressemble au tapis et comporte des motifs en relief. Le sâdeh (simple) est, comme son nom l’indique, plus facile à tisser. Quant au gelim -e gonbadi ou somak, il est un peu particulier : il est nécessaire de coudre les fils qui dépassent après le tissage. Avec du fil et une aiguille, on arrange et on donne forme au motif.

On y a également les tapis-tableaux (tablo farsh) qui représentent le plus souvent des animaux. D’une dimension plus petite, ils sont tissés avec des nœuds plus serrés et des fils plus précieux. Pour un tableau de 50 cm, il faut compter 18 jours de travail.

Gelim-e Sâdeh

[J’ai vu une robe traditionnelle sur le mur, et Mme Motavalliân m’explique qu’elle peut également tisser des vêtements.]

Cette robe vient de Malishar, dans la province de Semnan. Elle est en soie et cousue par les villageoises, les femmes brodent les manches et la ceinture. C’était la robe de mariée de ma mère. Là-bas il y a un musée exclusivement consacré à cet art. Ce motif s’appelle shomâr douzi (broderie). Maintenant les gens ne le réalisent plus, mais cette tradition revient tout doucement. En raison de sa matière première, son nom est kajin qui, dans le dialecte de ma ville natale, signifie soie. De nos jours, les jeunes filles commencent à redemander ce genre d’ensemble pour leur mariage. Elles portent la tunique sur un pantalon plissé et un châle de trois mètres. On trouve ce costume soit en rouge soit en vert. A l’origine, les fils sont blancs mais ils sont ensuite colorés. Ils sont complètement naturels à la base : ils proviennent des cocons de vers à soie. On les jette dans de l’eau bouillante avant qu’ils ne deviennent des papillons ; quand les vers meurent, les cocons s’ouvrent. Ils sont de très bonne qualité. Puis, on met les fils fins comme des cheveux dans un appareil spécial nommé mâsoureh pour les dérouler. Chaque coton contient plus de 100 mètres de soie.

Varni

Nous espérons vous avoir montré l’intérêt de ce centre, hélas ! Les restrictions budgétaires le mettent grandement en danger. Le manque de moyen se fait sentir surtout en ce qui concerne l’approvisionnement en matières premières, ou tout simplement la logistique. Les élèves ainsi que leurs professeurs souhaiteraient, en outre, qu’il y ait davantage de publicité et d’expoventes pour pouvoir vivre plus confortablement.

Tâblo farsh (tapis-tableau)

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