N° 90, mai 2013

Le satanisme dans Là-bas de
Joris-Karl Huysmans


Somayeh Dehghân Fârsi


Outre le chef-d’œuvre de Joris-Karl Huysmans intitulé A Rebours, Là-bas est l’un des meilleurs ouvrages des années 1890. En 1891, quand Huysmans écrit Là-bas, il est au faîte de sa célébrité à la suite de la publication de son étrange A rebours. Nous retrouvons d’ailleurs l’étrangeté des personnages de Là-bas, Durtal et Des Hermies, chez Des Esseintes d’A Rebours.

D’un point de vue littéraire, Là-bas est la suite d’A Rebours : un coup esthétique au naturalisme. Cela apparaît dès les premières pages de Là-bas où Des Hermies explique à Durtal les causes de son reproche au naturalisme : "Je ne reproche au naturalisme ni ses termes de pontons, ni son vocabulaire de latrines et d’hospices […] ; ce que je reproche au naturalisme, ce n’est pas le lourd badigeon de son gros style, c’est d’avoir incarné le matérialisme dans la littérature, d’avoir glorifié la démocratie de l’art !" [1]

Il reproche ainsi au naturalisme de nier ce qui est au-delà du matériel et de tenter de tout expliquer par les sens, les instincts. Ses idées influencent Durtal. Elles présentent une démarche esthétique antimatérialiste : si on indique la réalité telle qu’elle est, on doit croire à l’irréel, à ce qui est supranaturel. Des Hermies déclare à Durtal qu’il est las de dogmes et il lui dit que "le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non." [2]

C’est pour la première fois dans Là-bas que Huysmans crée Durtal. Dans ce roman, ce dernier est un historien qui raconte son aventure intérieure. Mais Durtal ne disparaît pas à la fin de Là-bas. Le Durtal de Là-bas est convaincu que la matérialisation n’explique pas tout. Il reproche au naturalisme d’avoir incarné "le matérialisme dans la littérature." [3] Durtal se retrouve seul dans une société noyée dans le matérialisme et le désir absolu d’argent. [4] Ainsi, las des platitudes et de ce matérialisme, il préfère prendre un chemin inconnu du commun, une route qui aboutit à l’au-delà.

Mais il ne faut pas considérer Là-bas comme un point final. Au contraire, il marque un point de départ. Si nous considérons A Rebours comme l’annonce du réveil, Là-bas serait le premier pas d’un cheminement vers le surnaturel. Le parcours n’est pas aisé, il est extravagant et difficile. Ayant entamé une étude de la personnalité, la vie et la carrière intérieure de Gilles de Rais, et afin de mieux sentir les causes du changement profond du Marquis, Durtal se voit obligé de connaître fondamentalement les actes et les cultes auxquels Gilles de Rais s’est consacré. Des Hermies joue un rôle distinctif et important en la matière, notamment en présentant Durtal à Carhaix. Là-bas met donc en scène le dur cheminement de Durtal. Au départ, il ne peut croire que le satanisme existe encore dans le monde actuel. Il commence à étudier la vie de Gilles de Rais, et son premier but est de découvrir comment un bon chrétien se transforme en un homme cruel. [5]

De cette façon, il sent le besoin de connaître de près les cérémonies et les actions que Gilles de Rais a pratiquées. C’est pourquoi il participe désormais aux conversations qui ont lieu dans la maison de Carhaix et qui aboutissent à vouloir prouver l’existence de Satan dans le monde.

Ceci marque le commencement d’un doute qui trouve une réponse dans En route. Après avoir cherché une voie hors du naturalisme et du matérialisme, après avoir connu le satanisme et la magie noire, après quatre ans de Là-bas, dans En route, Huysmans s’est intéressé à la beauté de l’art de Chartier. Cette fois, Des Esseintes est remplacé par un certain Durtal. Ce personnage représente les recherches et la quête de la foi de l’auteur. Durtal, "nouvel arrivé à Trappe [est] « en route » vers la conversion" [6] ; ce Durtal est différent de celui de Là-bas qui est absorbé par le satanisme et ses cérémonies. Celui-là est passé par le doute de l’existence du Mal dans ce monde, et se désintéresse des cultes démoniaques. Il a retrouvé la tranquillité et la quiétude dans la foi.

Dans La Cathédrale publiée en 1898, Durtal est encore le personnage principal. Il y est un chrétien qui sent en lui une grande attirance vers la symbolique médiévale qui se voue "à décrire la symbolique de l’art de Chartes". [7] On le retrouve qui revient à Paris après sa retraite décisive d’Igny. L’abbé Géversin, qui l’encourage à "continuer ses communions sans relâche" [8], a quitté l’église Notre-Dame des Victoires, à Paris, pour Chartres, où Durtal s’éprend d’une grande passion pour la magnifique cathédrale. Il se mettent à la décrire et enfin s’y abritent.

La dernière renaissance de Durtal se passe dans L’Oblat, un roman plein de narrations, de choses qui mettent en scène la vie de Durtal dans le couvent religieux. Par l’intermédiaire de Durtal, Huysmans parle du "problème de la douleur". [9]

Mais pourquoi Huysmans choisit le même nom pour quatre personnages de quatre romans différents ? Tous les romans de Huysmans ont un caractère autobiographique. [10] Autrement dit, de M. Folantin d’A vau-l’eau à Durtal de L’Oblat, tous les personnages principaux sont des autoportraits de Huysmans. Nous lisons dans ces romans l’histoire de Huysmans lui-même qui se convertit enfin. En nous appuyant sur cette particularité de l’œuvre de Huysmans, nous pouvons deviner une cause à l’homonymie des quatre personnages : en usant du même nom, Huysmans permet à son lecteur de suivre l’histoire d’un personnage unique, qui fait allusion à sa propre histoire ; l’itinéraire de Durtal de Là-bas à L’Oblat est celui de Huysmans lui-même.

C’est ainsi que nous pouvons rechercher les causes de l’attirance pour le satanisme chez Huysmans. La question essentielle du Mal s’enracine dans la vision du monde de Huysmans. Son mécontentement envers le naturalisme grandit chaque jour. Après la publication de La Terre, en 1887, Zola perd sa place privilégiée dans la littérature. "Le maître était descendu au fond de l’immondice, à des saletés si basses que par instant on aurait cru lire un recueil de scatologie". [11] La déception augmente de plus en plus parmi les disciples de Zola. Ils publient une protestation dans Le Figaro. [12] Huysmans en profite et écrit A Rebours. Un dégout profond du naturalisme règne partout. "Une brise chargée de mysticisme avait soufflé sur la littérature ; la jeune génération éprouvait le besoin et le goût de l’« au-delà » ; le spiritisme et l’occultisme devinrent en vogue." [13] Des poètes, des romanciers, des savants visent une nouvelle cible, inconnue encore du public. Huysmans, lui, ne se limite pas à l’artifice de Des Esseintes et se tourne vers le surnaturel et l’inconnu. Il tend à mettre en scène des questions peu connues de l’âme humaine, des domaines étranges, bizarres et peu fréquentés : la magie et le satanisme. De toutes les expériences de ce groupe, Huysmans garde "l’impression d’une intelligence étrangère d’une volonté externe se manifestant aux évocateurs." [14]

Huysmans passa l’année 1889 à se documenter sur la magie et le satanisme, pour son roman à venir, Là-bas. En 1891, ce roman fut publié, "qui fit un bruit énorme dans les lettres, et avec lequel il atteignit la grande renommée, l’horreur de la banalité, du « déjà vu », qui l’avait conduit jusqu’à l’extase devant l’artifice – dans A Rebours en lui faisant, par exemple, admirer la forme d’une orchidée parce que cette fleur a l’air de fumer sa pipe, devait l’entraîner jusqu’au très rare, au très étrange, au monstrueux – dans Là-bas – en lui faisant décrire les sacrilèges obscénités de la messe noire et du Satanisme contemporain." [15] Autrement dit, ce sont les circonstances de l’époque qui ont façonné la vision du monde de Huysmans. La banalité et la vulgarité règnent partout dans les domaines du goût, de la pensée et des idées. Huysmans se tourne vers une chose peu commune, le surnaturel, mais dans la direction inverse. Au lieu de montrer une tendance pour le spiritisme ou le mysticisme, il tend au satanisme et à l’occultisme. Son idéologie se forme autour de la notion du Mal. Nous pouvons aussi parler d’une mythologie du Mal. Elle "révèle d’abord une sorte de dégradation et de translocation d’un mythe qui a fasciné la littérature romantique : le mythe satanique. Le mythe de Satan s’intériorise et se dilue à la fin du XIXe. Le mal devient maladie, névrose." [16]

Joris-Karl Huysmans

Chez Huysmans, il existe une envie, une "impression de fuir de l’ennui, d’exister en tentant de faire éclater les limites du connu dans la domaine des sensations et du sentiment." [17] Dans Là-bas, des extraits présentent cela : Des Hermies explique à Durtal : "Comme il est très difficile d’être un saint, […] il reste à devenir un satanique. L’un des deux extrêmes. - l’exécration de l’impuissance, la haine du médiocre, c’est peut-être l’une des plus indulgentes définitions du diabolisme !" [18] Les pages de ce roman montrent la prédominance du mal dans le monde contemporain. Pour indiquer cette prépondérance, Huysmans fait une comparaison entre la société du Moyen Age et celle de son temps.

ہ la fin du XIXe siècle, le monde et les esprits sont dominés par Satan. Pour Huysmans, le Mal est une force qui agit dans ce monde comme le Bien. Dans le roman abondent ainsi les passages sur le satanisme de l’époque moderne ou du Moyen Age, sur l’occultisme, l’alchimie, le spiritisme ou la kabbale.

Avec l’histoire de la vie de Gilles de Rais, Huysmans nous présente l’itinéraire d’une âme se liant avec Satan. Dans le premier chapitre du roman, Huysmans décrit "une crucifixion de Mathaeus Grünewald" [19] qu’il a rencontrée en Allemagne, dans "la petite salle du Musée de Cassel" [20]. Cette longue description dure cinq pages et fait pénétrer le lecteur dans une ambiance religieuse et mystique.

La pensée du surnaturel occupe l’esprit de Durtal, il passe des heures à s’en préoccuper et finalement, il décide que ces questions sont hors de sa compréhension. Nous voyons que Durtal accepte la question du surnaturel, mais elle demeure étrange et incompréhensible pour lui.

Quant à l’occultisme, la magie et l’alchimie sont les deux sciences occultistes omniprésentes dans Là-bas. Huysmans les introduit quand il parle du Moyen Age et de la vie de Gilles de Rais. Se retirant volontairement du monde littéraire, Durtal ne travaille que sur ce monstre du Moyen Age. [21]

L’existence de Gilles de Rais se divise en deux parties : d’abord, quand il est le compagnon d’arme de Jeanne d’Arc, comme un Saint, un "brave capitaine et bon chrétien" [22] ; ensuite il devient un monstre "sacrilège et sadique, cruel et lâche." [23] Ce changement brusque est étonnant. Un regard rapide sur la vie de Gilles de Rais racontée dans ce roman par Durtal nous révèle qu’après s’être installé dans le château de Tiffauges où il "avait une garde de plus de deux cents hommes, chevaliers, capitaines, écuyers, pages" [24], après avoir passé une vie de luxe pour laquelle il dépensait des sommes folles, car il "rêvait de bijoux insolites, de métaux effarants, de pierres folles. Il était Des Esseintes quinzième siècle" [25], il perd peu à peu sa fortune et la pauvreté l’assaille : "Déjà affaiblie par les profondes saignées que lui pratiqua la guerre, sa fortune vacilla sous ces dépenses, alors, il entra dans la voie terrible des usures." [26] Ainsi, Gilles de Rais, ayant vécu richement, ne peut supporter sa déchéance financière et cherchant une échappatoire, il la trouve dans la magie et l’alchimie. Accablé par la pauvreté, il tente de "créer de l’or et se sauver ainsi d’une misère qu’il voyait poindre." [27] Mais il faut signaler que si la misère est l’une des causes de son penchant pour l’alchimie et la magie, elle n’est pas la seule. D’ailleurs, il s’intéressait déjà à l’alchimie du temps où il était riche : "il l’aima, pour elle-même, dans un temps où il était riche." [28] Concernant la magie, les pages de Là-bas sont de deux types : la magie au Moyen-âge, dont la documentation force Huysmans à consulter "les grimoires, les in-folio, les pièces authentiques des procès de sorcellerie, conservés dans les archives des bibliothèques." [29] ; la magie moderne, pour laquelle "il se documenta dans les milieux occultistes et spirites. Il assista, d’abord en sceptique, aux séances spirites ; mais son scepticisme dut s’évanouir devant l’évidence d’incontestables faits de matérialisations, d’apports, et de lévitation d’objets." [30]

Ces sciences défendues sont importantes parce qu’elles sont l’introduction du satanisme ; cela est visible dans la carrière de Gilles de Rais : "il est à remarquer que cette science (l’alchimie) le jeta dans la démonomanie." [31]

En prenant pour prétexte l’histoire de Gilles de Rais, Huysmans nous explique comment une âme se ligue avec Satan. Nous pouvons considérer Là-bas comme composé de deux parties : une partie sur une série de faits historiques concernant l’histoire de Gilles de Rais et la sorcellerie du Moyen Age, et une autre partie sur les faits relatifs au satanisme moderne. Un champ lexical indique son importance dans la seconde partie dans ce roman : "Satan, messe noire, démon, sorcellerie, sabbat, magie noire, pacte, possession, envoûtement, incube et succube." Durtal croit à l’existence du Mal et de Satan. Ses études sur Gilles de Rais le conduisent donc sur cette voie. Elles l’informent sur le satanisme au Moyen Age. Huysmans déclare que les frontières du mysticisme et du satanisme sont invisibles : "du mysticisme exalté au satanisme exaspéré, il n’y a qu’un pas." [32] Des Hermies explique à Durtal que celui qui décide de prendre la voie du mysticisme doit avoir pour première caractéristique une grande capacité à comprendre l’originalité du mysticisme : "Dans l’au-delà, tout se touche. Il a transporté la furie des prières dans le territoire des A Rebours. En cela, il fut poussé, déterminé par cette troupe de prêtres sacrilèges, de manieurs de métaux et d’évocateurs de démons qui l’entourent à Tiffauges." [33] Ainsi, Des Hermies justifie comment l’âme faible de Gilles de Rais dévie de la bonne voie. Il continue en condamnant Jeanne d’Arc. A la suite de ces explications, Durtal se voit justifier l’existence de Satan au Moyen Age ; la question au demeurant pour lui étant de savoir si Satan existe également ou pas dans le monde moderne.

Huysmans passe alors du XVe au XVIIIe siècle en cinq pages et se hâte d’arriver au XIXe siècle. Dans son œuvre intitulée J.-K. Huysmans et le satanisme, Joanny Bricaud explique l’amitié entre Huysmans et un ancien prêtre habitant Lyon, l’abbé Boullan. Ce dernier est présenté dans Là-bas sous le nom d’un astrologue parisien, Eugène Ledosle Gévingey, qui renseigne Durtal-Huysmans sur le satanisme moderne. Au XIXe siècle, il existe des associations sataniques qui célèbrent des messes noires et des messes à Satan. En ce temps, "le Diabolisme est devenu administratif, centralisateur" [34], il faut signaler que "les Spirites, les Occultistes, les Rose-Croix satanisent plus ou moins." [35] Huysmans situe le chanoine Essentes au centre du satanisme moderne. La question importante est que "dans le moderne, le grand jeu du Satanisme, c’est la messe noire ! -[…] messe sacrilège, maléfices et succubat, c’est la véridique quintessence du Satanisme." [36]

C’est Gévingey qui parle à Durtal du spiritisme. Il dit que leur siècle, et surtout l’époque à laquelle ils vivent est celle de doctrines diverses qui peuvent faire l’objet d’un choix libre. Il dit que "le seul dans ce siècle qui, sans être alors un saint ou un diabolique, ait pénétré dans le mystère, c’est William Crookes." [37] L’important est de considérer le spiritisme comme une sous-doctrine du satanisme, car les spirites évoquent les âmes des morts pour faire le mal, empoisonner les autres par exemple.

Après avoir prouvé l’existence du satanisme moderne, il ne reste alors qu’à comprendre les méthodes d’organisation des cultes et cérémonies dédiées au Diable.

Dans ce livre, la liturgie satanique a une place importante. Huysmans fait notamment allusion à la messe noire. La relation amoureuse d’Hyacinthe et Durtal aide ce dernier à pouvoir participer à une messe noire dirigée par le chanoine Essentes, membre de la Rose-Croix. Ce dernier tatoue par exemple l’image de la croix sur la plante des pieds, pour que les initiés marchent dorénavant sur le Christ. Il garde, dans des cages, des souris blanches, nourries d’hosties consacrées et de poisons dosés, et dont le sang sert aux pratiques d’envoûtement. L’ambiance est celle d’une maison en ruine, "une chapelle, au plafond bas" [38], odorée par "des feuilles de jusquiame et de datura, des solanées sèches et de la myrthe [qui sont] des parfums agréables à Satan." [39] Au cours de cette messe, "il y avait très peu d’hommes et beaucoup de femmes." [40] Le commencement de la messe ressemble à une simple messe : "Essentes faisait les génuflexions, les inclinations médiocres ou profondes, spécifiées par le rituel ; les enfants de chœur, à genoux, débitaient les répons latins, d’une voix cristalline qui chantait sur les fins de mots." [41] Quelques enfants participent à la messe postés autour de l’autel. Essentes parle avec le Diable en lui attribuant des expressions comme "Dieu logique, Dieu juste." [42]

Après avoir eu une mauvaise expérience de la vie avec une jeune actrice, qui fit que le jeune auteur développa un sentiment de rejet par rapport à la vie conjugale et les enfants, Huysmans décida de demeurer célibataire à vie. Il passa sa jeunesse fonctionnaire du Ministère de l’Intérieur et vivant dans le joyeux et animé Quartier Latin, où il passait "une bonne partie de son temps dans les cafés à boire des bocks jusqu’à l’aube." [43] De cette façon, il ne lui restait pas de temps pour penser aux questions fondamentales, à la foi par exemple. Il commença sa carrière littéraire avec Le Drageoir aux épices, écrit sur la vie quotidienne et banale. Mais les obstacles qu’il rencontre pour la parution de ses ouvrages et l’indifférence de la société à ses écrits le déçoivent. Ceci dit, il réussit à obtenir une certaine célébrité sur la base de critiques élogieuses de fameux hommes de lettres. Mais il lui fallut attendre la publication d’A Rebours pour connaître une certaine notoriété. Malgré cela, dès 1882, la création d’un personnage nommé M. Folantin dans A Vau-l’eau dénote l’inquiétude intérieure de Huysmans. Dans ce roman, un petit fonctionnaire est à la recherche du bonheur spirituel. Néanmoins, nous trouvons le point de départ de l’évolution morale de Huysmans dans A Rebours, roman plein de fantaisies extravagantes et décrivant les efforts de Jean des Esseintes pour vivre une vie à son goût. Huysmans, qui se sentait déjà proche de l’impasse, du "mur du fond" [44] avec le naturalisme, atteint ses limites avec ce roman. En critiquant A Rebours, Barbey d’Aurevilly écrit : "Après un tel livre, il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix." [45] Huysmans choisit la deuxième solution, mais en 1892, huit ans plus tard. Huysmans avait mis ses pas dans une route qui le conduisit du naturalisme au sur-naturel, une route pleine de vicissitudes, d’obstacles, de doutes et de peurs. Avant de se convertir, de croire en Dieu, il pencha vers le satanisme. Mais pas tout de suite. Il commença d’abord à s’intéresser de loin aux milieux spirites, occultistes, et entra finalement en correspondance avec l’abbé Boullan. C’est ce dernier qui lui donna les documents nécessaires sur le satanisme pour préparer Là-bas. En s’appuyant sur les expériences acquises par Huysmans, deux choses sont certaines : l’auteur lui-même affirma plusieurs fois que ce qu’il avait rédigé dans Là-bas n’était que "fades dragées et béatilles" [46] en comparaison des terribles scènes dont il avait été témoin ; et d’autre part, la rédaction d’une œuvre comme Là-bas attisa son intérêt pour le surnaturel. Ainsi, il s’assura d’abord qu’il existait un monde invisible, au-delà de ce qui est sensible, et qu’en y entrant, l’homme pouvait entrer en contact avec les démons. Mais cette communication fut décevante. Petit à petit, Huysmans pencha davantage pour la mystique. Quand il séjourna à Lyon, en compagnie de Boullan et de Julie Thread, le pèlerinage à La Saleté lui fit connaître un autre aspect du monde invisible, son aspect divin ; ce pèlerinage l’aida dans sa recherche d’une foi. Madame Thiébaud était une personne peu banale, elle avait parcouru, à pied, la moitié de l’Europe, d’un sanctuaire à l’autre.

En juillet 1892, Huysmans se convertit à la Trappe d’Igny. L’idée d’une conversion le hantait depuis longtemps : nous pouvons la trouver dans A Rebours où des Esseintes s’installe dans un logement très confortable. A cause des lois austères de la Trappe, Huysmans, qui passait la cinquantième année de sa vie, décida de ne pas devenir moine mais de vivre à proximité d’un monastère, chez lui. De cette manière, il avait assez de temps pour rédiger ses œuvres. Mais que cherchait-il à Ligugé ? Comme nous l’avons vu dans A Rebours et Là-bas, Huysmans est à la recherche d’une paix qui lui permettra d’échapper à l’ennui qui ne disparaît jamais. Il veut s’évader du monde laid et mauvais où il vit, où ses œuvres sont censurées et vues comme scandaleuses, où ne règne que la laideur, la bêtise et le mal.

Bibliographie :
- Huysmans, J.-K., A Rebours, Paris, Sans pareil, 1924.
- Huysmans, J.-K., Là-bas, Paris, Centre national de la Recherche scientifique, 1997.
- Metman, E., Le Pessimisme moderne son histoire et ses causes, Dijon, Darantier, 1892.
- Baumarchais, J. –P., Couty, D, Dictionnaire de la littérature de langue française, Paris, Bordas, 1987.
- Baumberger, P., Encyclopédie Universalis, vol. 11, Paris, Encyclopédie universalis France S. A., 1989.

- Becquart L., Léon Bloy, Villiers de l’Isle-Adam et Joris-Karl Huysmans ou la haine du siècle (1876-1891), Paris, Mémoire IEP : Toulouse 1.
- Bricaud, J., Huysmans et le satanisme, Bibliothèque Chacornac, 1913.
- Butor, M., L’essai sur le roman, Paris, Gallimard, 1960.
- Bricaud, J., Huysmans Occultiste et Magicien, Paris, Bibliothèque Chacornac, 1913.
- Caro, E., Le pessimisme au XIXsiècle, Paris, Hachette, 1878.
- Bloy, L., "Là-bas", La Plume, no. 51, 1er juin, 1891.
- Boisson, F., "Là-bas", Polybiblion Revue Bibliographique Universelle, juillet, 1891.

Sites internet consultés :
- www.érudit.org
- www.huysmans.org
- www.sens-publique.org

Notes

[1J.- K. Huysmans, Là-bas, Paris, Centre national de la Recherche scientifique, 1997, pp. 5-6.

[2Ibid., p. 462.

[3Ibid., p. 6.

[4Voir Ibid., pp. 23-24.

[5Voir Ibid., p. 34.

[6A. Lagarde, L. Michard, Les grands auteurs français du programme XIXe siècle, Paris, Bordas, 1969, p. 553.

[7Ibid.

[8J.-P. de Beaumarchais, Dictionnaire des littératures de langue française, Bordas, Paris, 1987, p. 1158.

[9Henri Mitterrand, op. cit., p. 1155.

[10Voir Gustave Lanson, op. cit., p. 1153.

[11http:// homepage.mac.com/brendanking/huysmans.org. /bircaud3.htm

[12Voir Crise de roman de Michel Raimond, pp. 30-31.

[13op. cit.

[14Ibid.

[15Joanny Bricaud, J. K Huysmans et le satanisme, Paris, bibliothèque Chacornac, 1913, p. 2.

[16Gérard Peylet, La littérature fin de siècle de 1884 à 1898, Vuibert, Paris, 1994, pp. 145-146.

[17Ibid.

[18Là-bas, op. cit., p. 85.

[19Ibid., p. 14.

[20Ibid

[21Voir Ibid., p. 26.

[22Ibid., p. 67.

[23Ibid.

[24Ibid.., p. 77.

[25Ibid.

[26Ibid.., p. 78.

[27Ibid., p. 81.

[28Ibid..

[29Joanny Bricaud, J.-K. Huysmans et le satanisme, op. cit., p. 2.

[30Ibid.

[31Là-bas, op. cit., p. 81.

[32Ibid.., p. 82.

[33Ibid.

[34Ibid.., p. 107.

[35Joanny Bricaud, op. cit., p. 3.

[36Là-bas, op. cit.,p. 111.

[37Ibid.., p. 215.

[38Ibid.., p. 397.

[39Ibid.., p. 401.

[40Ibid.., p. 398.

[41 Ibid., p. 402.

[42Ibid.., p. 403.

[43Ludovic Becquart, op. cit., p. 69.

[44A Rebours, op. cit.,p. x.

[45Cité par Henri Mitterrand in Dictionnaire des grandes œuvres de la littérature française, p. 622.

[46Notice d’A Rebours, p. XI.


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