N° 113, avril 2015

Mehdi Hamidi Shirâzi


Jafar Moayyed Shirazi
Traduit par

Maryam Nonahâl


Mehdi Hamidi Shirâzi (1914-1986) était un poète, homme de lettres, critique, et professeur. Son père, Seyyed Mohammad-Hasan Seghat-ol-Eslâm, fut membre de la première Assemblée nationale, et sa mère, Sakineh Aghâzi, une pionnière en matière de promotion de l’alphabétisation des femmes. Elle a aussi fondé et dirigé l’école Effatiyeh, première école moderne pour filles à Shirâz. Hamidi perd son père alors qu’il n’a que trois ans, et est élevé par sa mère qui est aussi son premier professeur. Il reçoit sa première éducation formelle à l’école élémentaire de Sho’âiyeh où il est inspiré par son professeur Lotf-Ali Souratgar, qui devient plus tard son ami proche. Il continue ensuite ses études au lycée Soltâni dont le principal, Bahâeddin Hesâmzâdeh Pâzâr-Gâd, l’encourage à développer son talent poétique.

Hamidi quitte Shirâz pour Téhéran en 1934 et s’inscrit au Collège des Enseignants - connu à l’époque sous le nom de Dâneshsarâ-ye âli - où il obtient, alors premier de classe, une licence en littérature persane. Il retourne ensuite à Shirâz et y devient professeur de lycée. C’est un an plus tard qu’il publie son premier recueil de poèmes intitulé Shokoufehâ (Fleurs). Accablé par le décès soudain de sa fiancée en 1938, Hamidi cesse d’écrire pendant près d’un an. Le seul poème datant de cette année est intitulé Arâmgâh-e Eshgh (Le cimetière de l’amour) en souvenir de son premier amour. Cependant, il tombe peu après éperdument amoureux de Manijeh Shâdravân, une jeune femme issue de sa ville natale, Shirâz, et se fiance avec elle en 1939. Ce nouvel amour conduit le poète à rompre son silence et à composer un recueil intitulé Pas az yeksâl (Après un an), dans lequel il revient notamment sur son silence rêveur dans un poème intitulé "Shakâmeh-ye sefid" (Blanche élégie). Peu après, il est appelé sous les drapeaux et doit quitter Shirâz pour six mois - ce qui fait la joie du père de Manijeh qui s’oppose toujours à leur mariage et réussit finalement à annuler leurs fiançailles après six mois. Cette nouvelle épreuve laisse une profonde empreinte sur Hamidi et donne le ton d’un grand nombre de ses poèmes futurs. Hamidi exprime immédiatement sa profonde frustration dans des poèmes qu’il publie dans les journaux de Shirâz en 1940, puis plus tard dans un ouvrage en prose en trois volumes intitulé Eshgh-e dar be dar (Amour errant). Deux des volumes de cet ouvrage seront censurés pendant un certain temps.

En 1942, après avoir fait son service militaire et à la suite d’une année d’enseignement dans des lycées de Shirâz, il se rend à Téhéran et y épouse Nâhid, une jeune fille originaire de Shirâz. Elle donne naissance à un fils, Noushyâr, et à une fille, Nâzanin. La même année, il publie Ashk-e ma’shouq (Larme de la bien-aimée), recueil composé de deux parties : Eshq (Amour) et Enteghâm (Vengeance). Dans cet ouvrage, il revient sur son ancienne histoire d’amour. Ce recueil acquiert rapidement une certaine popularité, surtout auprès de la jeune génération, et sa dixième édition est publiée du vivant du poète. En 1942, il publie deux ouvrages en prose intitulés Fereshtegân-e zamin (Anges de la terre) et Saboksarihâ-ye ghalam (Les frivolités de la plume). Un an plus tard, il rejoint son vieil ami, Torâb Basiri, avec qui il crée l’hebdomadaire Oghiyânous (Océan) à Shirâz. Fereydoun Tavalloli, un ancien étudiant de Hamidi au Lycée, contribue régulièrement à ce journal en y publiant ses essais critiques écrits dans le même style humoristique qu’il utilisera plus tard dans son ouvrage intitulé Al-Tafâsil.

Mehdi Hamidi Shirâzi

En 1944, Hamidi est muté à Téhéran où il enseigne au lycée. Il s’inscrit parallèlement en doctorat à la Faculté de lettres. La même année, il rencontre Ali Esfandiyâri qui, sous le nom de Nimâ Youshij, est le pionnier de la poésie persane moderne (she’r-e no). Peu après, il commence à écrire dans un hebdomadaire littéraire téhéranais, Kahkeshân (Galaxie).

Lors du Congrès des écrivains de la Perse et de l’Union soviétique organisé à Téhéran en 1946, il dénonce le style novateur de Nimâ dans un long poème qu’il lit devant Nimâ lui-même et ses admirateurs. Cependant, le président du congrès, Mohammad Taghi Bahâr, ne lui permet pas d’en terminer la lecture. Ce poème est à l’origine d’une intense polémique entre lui et les disciples de Nimâ, débat qui se prolongera durant toute la vie de Hamidi.

En 1948, Hamidi rejoint la faculté d’études religieuses (dâneshkadeh ma’qoul o manqoul) de l’Université de Téhéran. Il rédige une thèse consacrée à la poésie persane au XIXe siècle (she’r-e fârsi dar gharn-e sizdahom) sous la direction de Badi’-ol-Zamân Forouzânfar, et obtient un doctorat en littérature en 1949. Malgré son souhait, il ne réussit pas à enseigner dans son alma mater, la Faculté des Lettres et Sciences Humaines. En 1951, il remporte le premier prix du concours de composition d’un poème sur des thèmes patriotiques organisé par le Département de la radiodiffusion et des relations publiques pour son poème intitulé « Dar amvâj-e Send » (Dans les vagues de l’Indus). Le poème est très largement diffusé, et vingt ans plus tard, il reçoit un autre premier prix pour un concours similaire organisé par la BBC.

Le débat entre Hamidi et les poètes de style moderne refait surface en 1965 et s’étend à d’autres cercles littéraires avec la publication d’une série de ses articles dans le périodique Yaghmâ (vol. 18 et 19). Il y critique vivement Farideddin Attâr et le qualifie d’initiateur de légèreté dans la poésie persane, ainsi que de poète parlant beaucoup et réfléchissant peu. La controverse s’intensifie en 1968 avec la publication de son étude exhaustive sur Attâr, ce qui conduit même certains soufis à le maudire dans leurs prières. Des années plus tard, en 1971, alors que Abd-ol-Hossein Zarrinkoub fait prudemment l’éloge des innovations de Nimâ et des œuvres de ses disciples, Hamidi lui répond avec une nouvelle vigueur dans une série de conférences ainsi que dans son ouvrage Fonoun va anva’eh she’r-e fârsi (Techniques et genres de la poésie persane). Cette fois, il est activement soutenu par Abderrahmân Farâmarzi, rédacteur en chef du quotidien Kayhân, qui lui offre son journal comme tribune.

En 1976, alors à la retraite de l’Université de Téhéran, Hamidi accepte l’offre d’un poste de professeur à l’université de Shirâz et y est chaleureusement accueilli. Il est cependant contraint de revenir à Téhéran en 1979 où il vécut jusqu’à sa mort en 1986. Il est enterré au Hâfeziyeh à Shirâz, à côté des tombes du grand poète Hâfez, mais aussi de Souratgar et Rasoul Parvizi. L’un de ses poèmes est gravé sur sa tombe, un ghazal commençant par les vers suivants :

Je m’épuise d’une tristesse qui épuise certainement

le chagriné au temps compté

Hamidi est un poète prolifique dont la passion pour la poésie classique n’a pas étouffé la puissance créatrice, en faisant bien plus qu’un simple imitateur des maîtres du passé. Bien qu’un grand nombre de ses poèmes soient composés selon les formes traditionnelles et de manière technique et contrôlée, ils sont fluides et se caractérisent par une utilisation habile d’un langage à la fois simple et sophistiqué, chargé d’images nouvelles. Hamidi considère lui-même que Shokoufehâ (Fleurs), Pas az yeksâl (Après un an), Ashk-e ma’shough (Larme de bien-aimée) ainsi que Sâlhâ-ye Siyâh (Les années sombres) sont ses recueils les plus importants, et que Zemzemeh-ye Behesht (Murmure du paradis), Fonoun va anva’eh she’r-e fârsi (Techniques et genres de la poésie persane), Dah farmân (Dix commandements), ainsi que Fonoun-e she’r va kâlbod-haye

poulâdin-e ân (Techniques de poésie et ses formes en acier) sont ses meilleures anthologies.

Pendant près d’un demi-siècle (1938-1986), Hamidi a été l’un des poètes les plus productifs et influents des styles classiques de la poésie persane.

« Marg-e shabdiz » (La mort du coursier), « Marg-e ghou » (La mort du cygne), « Bâghbâni-ye shâ’er » (Le jardinage du poète), « Gol-e nâz » (Pourpier à grandes fleurs), « Morgh-e saqqâ » (Le Pélican),

« Morgh-e toufân » (Le Pétrel), « Malakeh-ye oryân » (La reine nue), « Dar amvâj-e Send » (Dans les vagues de l’Indus), « Jâm-e shekasteh » (La coupe brisée), « Moussâ » (Moïse) et « Botshekan-e Bâbel » (L’iconoclaste de Babylone) font partie de ses poèmes les plus populaires. Un grand nombre d’entre eux, dont « Payâm be Azarbâyjân » (Message à l’Azerbaïdjan) et "Dar amvâj-e Send" (Dans les vagues de l’Indus) se distinguent de par leur ton patriotique puissant. Si l’amour constitue l’esprit profond de ses poèmes, des thèmes humanistes et sociaux y sont également abordés. "Sâlhâ-ye siyâh" (Les années sombres) en constitue un exemple marquant.

Hamidi a toujours cru à l’excellence de ses propres poèmes et considérait lui-même son travail comme supérieur à celui des plus grands poètes persans ; attitude qui était réprouvée par certains poètes traditionalistes. Malgré tout, Hamidi est l’une des figures majeures de la poésie persane du XXe siècle. Son nom n’est cependant pas mentionné dans l’importante étude réalisée par Yahyâ Arianpour sur la littérature persane contemporaine, peut-être en raison de sa position intransigeante vis-à-vis des partisans de la nouvelle poésie. Selon l’historien de la littérature persane Abdol-Hossein Zarrinkoub, « Hamidi est un romantique dont l’univers ressemble à celui de Lord Byron et de Victor Hugo, mais il est plutôt lié à nos propres grands poètes comme Nâser Khosrow, Kâghâni et Nezâmi… Dans la pensée et dans l’expression, il est le fils de Nezâmi et le neveu d’Hugo ».


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