L’un des traits les plus célèbres de la culture iranienne est l’architecture persane, en particulier celle des jardins persans qui, au cours de l’histoire, a toujours ravi et continue de ravir les visiteurs. Ces jardins ont le plus souvent été conçus en vue de symboliser le Paradis décrit dans le Coran, livre saint des musulmans. Parmi les villes iraniennes, Shirâz se distingue par ses nombreux et somptueux jardins, dont le jardin d’Eram, le jardin Afif-âbâd et le jardin Jahân-namâ. Grâce à des conditions climatiques favorables, la flore de ces jardins est variée. C’est notamment la raison pour laquelle la ville de Shirâz a été, à maintes reprises, louée par de grands poètes tels que Hâfez :

"Plaisante est Shirâz et son incomparable état.

Oh Dieu, préserve-la du déclin !"

Parmi les fleurs et les arbres de la région, la rose, le narcisse, le cyprès et le bigaradier sont particulièrement renommés car ils ornent la ville et constituent des éléments indissociables de la vie quotidienne et de la culture shirâziennes.

Tapis bidjar, 153 x 115cm, nœud turc, chaîne double en laine à trois bouts, trame double, velours en laine fine à deux bouts, 12 coloris

Dans l’Iran ancien, la rose, tout en ayant un usage ornemental, était le symbole d’Ishter, divinité de la beauté et de l’amour. Au XIIe siècle de l’Hégire (XVIIIe siècle), le développement des relations entre l’Iran et les pays d’Europe influença l’art iranien. Les roses furent alors dessinées suivant le mode occidental, d’où l’appellation de « fleur de France » ou gol-farang. Notons en passant que la variété de rose appelée rose de Mohammad (gol-e mohammadi) fait partie de l’éventail horticole iranien traditionnel et antique. [1]

Dans la province de Fârs, des villes telles que Firouzâbâd, Dârâb, Shirâz, Marv Dasht, Khorrambid, Jahrom, Bavânât et Eghlid sont des producteurs majeurs de la rose de Mohammad avec une superficie cultivée totale au-dessus de 20 000 hectares, représentant ainsi 44% de la superficie cultivée nationale. En outre, en produisant près de 900 tonnes de roses de Mohammad, elles réalisent 33% de la production totale nationale.

Grâce à leurs nombreux champs de roses et leur eau de rose (golâb) de haute qualité, certaines villes de Fârs sont connues dans le monde entier. Nous pouvons notamment citer Meymand et Dârâb. Située dans le département de Firouzâbâd, la première est considérée comme le jardin de fleurs de la province. Elle possède 1200 hectares de champs de roses et produit le parfum et l’eau de rose de manière traditionnelle. Dârâb, tout comme Meymand, produit de l’eau de rose de haute qualité exportée aux quatre coins du monde.

La renommée mondiale de la rose de Shirâz est aussi due aux fameuses descriptions poétiques dont elle a été l’objet, en particulier dans les œuvres des poètes originaires de la ville : « La rose est la reine du jardin et la beauté de la plaine et, au printemps, pousse en haut d’un arbuste plein d’épines. Elle ne dure que peu de temps. Rouge et fort parfumée, tenue pour la bien-aimée du rossignol, elle est comparée au teint et au visage de l’amante. » [2]

Tapis qashqâ’i, 198 x 112 cm, XIXe siècle.

Contrairement à la plupart des fleurs, la rose est une plante herbacée et son arbuste est appelé golbon en persan. « En perse, la fleur était nommée esparam ou espergham, un nom largement utilisé dans les premiers siècles de l’hégire. Aujourd’hui, le mot générique pour désigner ce beau et attrayant végétal est gol, et chaque fleur porte un nom spécifique. Mais dans la poésie persane traditionnelle, ce terme est toujours et seulement attribué à la rose, et si une autre fleur était envisagée, on en citait le nom spécifique. » [3]

« Si, d’un moment à l’autre, le vent ne m’apporte pas ton parfum

A l’instant, comme la rose, je me déchirerai l’habit par chagrin. »

(Hâfez, XIVe siècle)

L’intérêt pour les fleurs, en particulier la rose, a incité les Shirâziens à en introduire les représentations dans l’ensemble des aspects de leur vie. Ainsi, la tapisserie, par exemple, fournit le support idéal pour figurer la beauté de la nature. C’est pour cette raison que la rose est l’une des parties intégrantes notamment du tapis qashqâ’i.

Shirâz est aussi couronnée de vastes plaines couvertes de narcisses. Cette fleur très parfumée dont de nombreuses variétés poussent dans la plupart des régions septentrionales et méridionales d’Iran, occupe également une place de choix dans la littérature iranienne : les yeux voluptueux de la bien-aimée sont très souvent comparés au narcisse. Pour les zoroastriens, son parfum est identifié à celui de la jeunesse. Elle est également l’un des motifs essentiels du tapis bakhtiâri. Pour revenir à son image poétique, les six pétales blancs du narcisse, avec la couronne centrale en couleur jaune, parfois au fond sombre, évoquent la forme de l’œil. Cette partie centrale évoque parfois une expression de maladie ou de mélancolie, d’où la comparaison des yeux assoupis, malades, et ivres avec le narcisse :

« Ivre, repose son narcisse au-dessous de l’arc du sourcil,

Mais as-tu jamais vu un ivrogne tenir dans le mihrab ? »

(Amir Khosrow Dehlavi, XIIIe et XIVe siècles)

Tapis bakhtiâri tissé en 1874, 154 x 215 cm

Cette partie est aussi comparée à une coupe, un chandelier, un flambeau, ou à une couronne d’or. La tige verte et sans feuille du narcisse, courbée au lieu d’où s’élèvent les feuilles de la fleur, rappelle la canne :

« Aux flèches de tes yeux, narcisse fut tellement malade,

Qu’il se leva de la terre, s’appuyant sur sa canne. »

(Shâhi Sabzevâri, XVe siècle)

Il est également rapproché des notions de modestie et de tempérance :

« N’ont pas envie de Hâfez tes yeux si séduisant, mais oui,

La sobriété est le caractère du svelte Narcisse. »

(Hâfez)

« S’incline narcisse dans le jardin,

Car sur le cyprès, le ramier chanta l’appel à la prière. »

(Manouchehri Damghâni, XIe siècle)

Le cyprès, élément central des jardins de Shirâz, est également doté d’une riche symbolique : « En tant que symbole religieux, [il] évoque la verdure, la vitalité et le printemps éternel. Il est l’empreinte, depuis longtemps en Iran, d’une dignité particulière, comme en témoigne son apparition sur les bas-reliefs de Persépolis où il est représenté avec des branches partant horizontalement en un grand nombre de détails minutieux. » [4]

De nombreux beaux et très anciens cyprès ornent les jardins de Shirâz, en particulier le jardin d’Eram. Nous pouvons lire des descriptions de ces arbres exceptionnels dans les mémoires et récits des voyageurs connus et moins connus qui sont passés par la ville. Le cyprès le plus grand du jardin d’Eram et de la ville mesure près de 35 mètres de haut. Nous retrouvons ce motif dans la poésie : la taille élancée de la bien-aimée est comparée au cyprès, dont la droiture est aussi un symbole de sincérité et de loyauté. La taille gracile et la forme conique du cyprès fait aussi penser à celui qui, tournant sur lui-même les bras levés, réalise la danse sacrée (samâ’).

« Même s’il ne touche pas les fleurs, le cyprès,

Notre svelte cyprès représente lui-même toute fleur. »

(Sâeb Tabrizi, XVIIe siècle)

Le cyprès est aussi traditionnellement planté dans les cimetières, en particulier pour célébrer la mémoire des jeunes défunts :

« Faites du cyprès notre cercueil, au jour propice,

Car nous rendons l’âme par amour pour un svelte amant. »

(Hâfez)

Dans l’art persan, le motif botteh jegheh est également inspiré de la forme stylisée du cyprès.

Shirâz est aussi reconnue pour le parfum enivrant de ses jardins de bigaradiers et d’agrumes, en particulier au printemps : « Et maintenant, cette ville exquise et silencieuse qui sent le citron, qui parle le plus beau persan de la Perse, où toute la nuit on entend murmurer l’eau courante […]. » [5] La fleur de bigaradier est, à son tour, l’un des motifs principaux des tapis d’Ispahan.

Esquisse du Jardin Eram par Sahar Rashtbari

Shirâz se prévaut de compter en son sein plusieurs jardins botaniques d’une beauté exceptionnelle. Le jardin d’Eram, que nous avons évoqué plus haut, en est un bel exemple. Situé au nord-ouest de Shirâz, rue Eram, il a été constitué au Ve siècle de l’Hégire (XIe siècle), à l’époque du règne du Seldjoukide Atâbak Gharâtcheh. Aujourd’hui, ce jardin botanique est géré par l’Université de Shirâz, et plus précisément par un collectif universitaire supervisé par l’Association des Recherches de cette université. De nombreuses activités y sont organisées, comprenant notamment la découverte, la classification, et la culture des plantes. En outre, le jardin sert de lieu d’apprentissage de la botanique pour tous les âges, de la maternelle au lycée mais aussi pour les étudiants. Les chercheurs du centre effectuent des échanges constants d’informations et de spécimens végétaux avec d’autres jardins botaniques d’Iran et du monde. Ce centre, qui a été distingué en l’an 2000 par l’Université de Shirâz pour son dynamisme, rassemble des experts en floriculture, désherbage, semences, et en traitement des maladies des plantes. Le jardin d’Eram est divisé en trois secteurs : le secteur de plantes de plein air (gazons, plantes et fleurs annuelles, bisannuelles et pluriannuelles, plantes à bulbes, plantes grimpantes et lianes, arbres et arbustes décoratifs) ; le secteur de plantes de serre, plantes à fleurs, plantes ornementales, cactus, plantes grasses, fougères, orchidées ; et le secteur des plantes séchées (herbier ou herbarium). Le jardin d’Eram est le plus riche du pays, même en comparaison avec le Jardin botanique de la capitale.

Les jardins shirâziens, et en particulier le jardin d’Eram sur lequel nous nous sommes attardés, constituent donc des lieux de recherches uniques de par la diversité de leur flore, tout autant que des lieux de promenades inoubliables.

Bibliographie :
- Beyzaï, Parissâ, "Des fleurs pour les tapis-jardins", in Tisser le paradis, Tapis-jardins persans, Téhéran-Clermont-Ferrand, 2005, pp. 56-65.
- Pornour, Parissâ, "De l’arbre à l’arbre de vie", in Tisser le paradis, Tapis-jardins persans, Téhéran-Clermont-Ferrand, 2005, pp. 66-71.
- Gerâmi, Bahrâm, Gol o Giyâh dar Hezâr sâl she’r-e fârsi (tashbihât va este’ârât) (Fleurs et plantes de mille ans de poésie persane (comparaisons et métaphores)), Sokhan, Téhéran, 2007.
- Bouvier, Nicolas, Œuvres, Quarto Gallimard, 2004.
- Tadayyon, Maryam, Hosseini Vâdjari, Mostafâ ; Ahmadi, Seyyed Badreddin, Motale’eh-ye- tatbighi-ye mafhoum-e ârmânshahr va tarrâhi-e farsh bâ tekyeh bar osoul-e haftgâneh (Etude comparée de la notion d’Utopie et sa place dans les motifs de tapis sur la base des sept principes de tissage), Revue trimestrielle Pajouhesh-e-honar, été 2013, pp. 47-52.
- http://www.shirazu.ac.ir consulté le22/02/2015.
- http://www.fars.agri-jahad.ir/ consulté le 22/02/2015.
- http://www.farsnews.com/ consulté le 22/02/2015.
- http://www.jamejamonline.ir/ consulté le 22/02/2015.

Notes

[1Beyzaï, Parissâ, p. 60.

[2Gerâmi, Bahrâm, p. 283.

[3Beyzaï, Parissâ, p. 56.

[4Pornour, Parissâ, p. 68.

[5Bouvier, Nicolas, p. 278.


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1 Message

  • Shirâz, ville des jardins persans 9 janvier 2017 12:40, par annie-claude blomier

    bonjour, en tant que botaniste, à la retraite, j’apprécie beaucoup votre amour pour les plantes, les fleurs et j’aime le récit des jardins, la gestion du jardin botanique, la découverte des rose et des poèmes
    c’est pour moi un voyage dans ce pays des jardins d’Éden
    très amicalement annie claude bolomier

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