N° 125, avril 2016

Téhéran et sa dame de sept mille ans :
une histoire néolithique ?


Babak Ershadi


Plus d’un an après sa découverte, la « Dame de sept mille ans » de Téhéran ne cesse de faire parler d’elle. Le 6 novembre 2015, l’Institut des recherches archéologiques de l’Organisation nationale du Patrimoine culturel a annoncé la fin des études sur le squelette et l’a transféré au Musée national d’Iran, la visite étant autorisée depuis le 27 janvier 2016. Cette « Dame de sept mille ans » est rapidement devenue un symbole populaire de l’ancienneté de la capitale. A cette occasion, nous présentons ici quelques étapes de son histoire.

Avant les découvertes de l’avenue Molavi, les vestiges les plus anciens du peuplement humain dans la plaine de Téhéran, vieux de 3000 ans, avaient été découverts à Gheitariyeh, aujourd’hui devenu un quartier du nord de la capitale. Avec la Dame de l’avenue Molavi, les spéculations sur l’ancienneté de la vie humaine à l’endroit où se trouve la ville actuelle de Téhéran entrent dans une nouvelle phase.

Avenue Molavi, tranchée de travaux publics transformée en tranchée de fouilles

D’une tranchée des travaux publics…

Le jeudi 20 novembre 2014, Mahsâ Vahâbi, 23 ans, étudiante en master d’archéologie et travaillant également comme agent d’assurance, se rend avenue Molavi (centre historique de Téhéran) à un rendez-vous de travail. Quand elle sort du métro en compagnie d’une collègue, son regard est attiré par un chantier de rénovation du réseau d’égout. Etudiante en archéologie passant à côté d’un terrain de « fouilles » dans un quartier ancien de la capitale… elle était donc la bonne personne, au bon moment, au bon endroit. Curieuse de voir l’intérieur du chantier, elle s’arrête derrière la clôture pour regarder ce qui se trouve dans l’excavation pratiquée dans la terre par les ouvriers. « Soudain, je me suis aperçue que dans l’amas de terre sortie du trou, il y avait des morceaux de poterie cassée. La seule chose qui m’est venue à l’esprit est qu’il pouvait s’agir de morceaux de récipients datant de l’époque des Pahlavis (XXe siècle), ou tout au plus de l’époque des Qâdjârs (XIXe siècle). Mais après en avoir ramassé quelques-uns, j’ai compris à ma grande surprise que certaines de ces poteries cassées appartenaient à l’époque de l’Empire timouride [1] » [2], a témoigné plus tard la jeune étudiante. Après cette « découverte », Mahsâ a annulé son rendez-vous et est restée sur le chantier jusqu’à 21h00, car elle avait fixé un rendez-vous avec l’entrepreneur qui en était responsable.

Exposition de la Dame de 7000 ans au
Musée national d’Iran

En l’attendant, elle a examiné davantage les lieux et a appelé plusieurs de ses professeurs pour les mettre au courant de ce qu’elle avait découvert avenue Molavi. Lorsqu’elle contacte le Dr. Mohammad Esmâ’ili, professeur d’archéologie à l’Université de Téhéran, ce dernier lui propose d’appeler Farshid Mossadeghi, un chercheur du Patrimoine culturel de la province de Téhéran. M. Mossadeghi arrive sur les lieux vers 18h00 et confirme après quelques minutes qu’il s’agit bel et bien d’« œuvres historiques ».

Après cette « intervention scientifique », le bureau du Patrimoine historique de Téhéran réussit à faire interrompre les travaux du chantier. Trois semaines plus tard, Mahsâ Vahabi et ses professeurs obtiennent l’autorisation de l’Institut d’archéologie pour commencer les fouilles. Mais avant l’obtention des permis, la jeune étudiante se rend tous les jours avec enthousiasme sur le chantier à 9h00 et y reste jusqu’à 19h00 pour enregistrer, numéroter et photographier tout pendant que les ouvriers de l’égout continuent leur travail. La jeune étudiante en avait obtenu la permission dès le premier soir au cours de sa rencontre avec l’entrepreneur.

Mahsâ Vahâbi, jeune étudiante d’archéologie, pose avec
« la Dame de 7000 ans ».

… une tranchée de fouilles archéologiques

La première nouvelle de cette découverte a été diffusée le 23 novembre par l’agence estudiantine ISNA. « Le Dr. Esmâ’ili de l’Université de Téhéran a formé une équipe dont la mission était de tout enregistrer avenue Molavi. C’était avant l’obtention des permis de fouilles. Nous devions laver les morceaux de poteries découverts sur place, au bord du trottoir, et nous démarquions les endroits où chaque objet était trouvé, pour avoir un minimum de documentation en cas de difficultés éventuelles pour obtenir au plus vite les autorisations. Les permis ont été donnés le 4 décembre 2014, et les fouilles ont été poursuivies officiellement… », dit Mahsâ Vahâbi.

Finalement la tranchée de travaux publics se transforme en tranchée de fouilles archéologiques. Dans ce cas, une tranchée est un sondage du sol. Ce sondage peut être mené en ouvrant des tranchées parallèles. Cette méthode est utilisée notamment lors des fouilles préventives. En effet, l’archéologie préventive a pour vocation de préserver et d’étudier les éléments significatifs du patrimoine archéologique menacés par les travaux d’aménagement, et c’était exactement le cas du site de l’avenue Molavi.

Le Dr. Esmâ’ili a divisé le périmètre en huit tranchées : les cinq premières dans la rue Ardestâni, la sixième dans la rue Reïs Abdollahi, et les deux dernières dans l’avenue Molavi. Les tranchées 1 et 6 se sont avérées les plus importantes parce que la plupart des découvertes s’y sont réalisées. La plupart des autres tranchées ont été fouillées de manière partielle, en raison de l’existence de différents équipements urbains – réseaux d’eau potable, d’électricité, de gaz.

Vase en céramique découvert dans la tombe.
Photo : Amin Khosroshâhi

Les fouilles de la tranchée 1 :

Les recherches dans la tranchée n°1 du site de l’avenue Molavi de Téhéran ont abouti à la découverte de 26 objets. Les couches étudiées dans cette tranchée représentent au total une profondeur de 714 centimètres. Ces couches peuvent être réparties en deux périodes islamique (couches supérieures) et préhistorique (couches inférieures). Les couches de la période islamique se subdivisent en deux parties :

- Le XIXe (règne des Qâdjârs) et le XXe siècle (règne des Pahlavis).

- les XVIe-XVIIIe siècles (règne des Safavides).

Selon les indices trouvés dans cette tranchée, les couches préhistoriques peuvent être attribuées au Ve millénaire avant notre ère. Dans cette tranchée, les experts ont découvert des structures architecturales dont une plateforme couverte de briques à une profondeur de 120 centimètres par rapport au niveau de la rue actuelle. Cette plateforme date très probablement de l’époque du règne de la dynastie des Qâdjârs au XIXe siècle. Au fond de la tranchée, il existe aussi des vestiges d’un qanât (canal souterrain d’eau) datant de la même période.

En ce qui concerne les couches préhistoriques, les archéologues ont découvert les vestiges d’une structure thermique (probablement un four), fixée sur une plateforme d’argile battue. C’est aussi dans les couches préhistoriques de la tranchée 1 que les vestiges d’un autel funéraire ont été retrouvés. Le squelette découvert dans cette tombe située à 400 centimètres par rapport au niveau de la rue actuelle, est celui d’une femme d’âge moyen. A l’intérieur de la tombe a aussi été découvert un récipient de céramique rougeâtre, dont la surface est décorée par le style de Siâlk I et II. [3] Ce squelette est celui qui est connu aujourd’hui comme la « Dame de sept mille ans de Téhéran ».

Reconstitution 3D du visage de « la Dame de 7000 ans »

La dame de sept mille ans

La structure funéraire se trouvait dans une excavation peu profonde dans une terre de tissu sableux. La tombe se situait à une profondeur de 400 centimètres par rapport au niveau actuel de la rue. Après la découverte de la tombe et du squelette qu’elle contenait, les archéologues ont fait creuser un trou en-dessous de la tombe jusqu’à une profondeur de 560 centimètres. L’absence de toute matière culturelle dans ces couches laisse croire que l’inhumation avait eu lieu sur une « terre vierge ». En outre, il faut souligner que le corridor du canal souterrain d’eau (qanât) de la période islamique passait au-dessous de la tombe préhistorique. La tombe avait la forme d’une cavité funéraire simple et la défunte y avait été déposée en position de fœtus, d’après une tradition bien connue dans l’archéologie iranienne de la période néolithique. Le corps, placé sur le flanc droit, était orienté en direction est-ouest.

Mahsâ Vahâbi décrit comment le squelette de la « Dame de sept mille ans » a été découvert : « Le squelette a été découvert pendant le processus de fouille au fur et à mesure que nous enlevions les couches successives. Dans la tranchée n° 1, à une profondeur de 150 centimètres, nous sommes arrivés à une couche de terre déstabilisée, en raison de l’existence d’un ancien tuyau d’eau des années 1940-1950. L’existence de cette canalisation - elle-même un objet historique - avait déstabilisé la terre autour de ce tuyau, de sorte qu’il était très difficile d’interpréter les données. Mais plus nous sommes descendus, plus la terre semblait intacte. Près de 50 jours après le début officiel des fouilles, M. Behnâm Ghanbari, étudiant en master en archéologie et responsable de la tranchée n° 1, a rapporté avoir découvert une partie d’un crâne et un récipient en céramique au-dessus de cette « tête » à une profondeur de 380 centimètres.

Les fermières à la ferme de thé, Lâhidjân

Après les examens réalisés sur le récipient, les experts de datation nous ont dit que la poterie correspondait aux civilisations préhistoriques du plateau central de l’Iran au Ve millénaire avant notre ère. Les responsables des fouilles ont décidé d’élargir la tranchée n° 1 et d’enlever la terre pour découvrir le reste du squelette. Quelques jours plus tard, les médias ont diffusé la nouvelle de la découverte de la ‘Dame de sept mille ans’ ». [4]

***

« La Dame de sept mille ans » à laquelle les savants n’ont pas encore donné un nom, est sans doute la découverte la plus médiatisée et la plus populaire des fouilles de l’avenue Molavi de Téhéran il y a plus d’un an.

Sept mille ans… cela veut dire que nous parlons d’une période où la ville de Téhéran n’existait certainement pas, et que même l’organisation urbaine telle que nous la définissons aujourd’hui n’était apparue ni dans la plaine de Téhéran ni dans les autres endroits du plateau iranien.

Nous ignorons ce que cette dame faisait à cet endroit. Quelles furent les conditions de sa mort et de son inhumation ? A-t-elle était inhumée près de l’endroit où elle vivait ? Ou dans une nécropole ? (La découverte d’un deuxième cadavre dans une autre tranchée semble renforcer cette hypothèse). Est-elle morte accidentellement ou de maladie pendant un voyage, et inhumée par les autres voyageurs à cet endroit ? En l’absence d’autres éléments, il est quasiment impossible de répondre à ces questions.

Musée national d’Iran

Des découvertes de ce genre sont assez courantes dans les différentes régions iraniennes, mais ce qui est intéressant dans la découverte de la « Dame de sept mille ans » est la réaction de la presse (non spécialisée) et l’intérêt que l’opinion publique de la capitale y a accordé. Dès l’annonce de cette nouvelle il y a plus d’un an, la presse a parlé de la découverte de la « plus ancienne habitante de Téhéran », en suggérant que l’histoire de Téhéran remonterait à il y a des milliers d’années. Or, jusqu’à présent, la construction des remparts et des fortifications de Téhéran, après la décision du roi safavide Tahmâsb Ier en 1548 de déplacer la capitale de Tabriz à Ghazvin, était souvent mentionnée comme la date officielle de la transformation du village de Téhéran en une ville à proprement parler. En tout état de cause, les archéologues ne peuvent pas encore nous dire si la découverte de l’avenue Molavi signifierait l’existence d’une civilisation ancienne dans cette partie de notre pays.

Les études paléo-parasitologiques menées par les chercheurs de l’institut de parasitologie de l’Université des sciences médicales de Téhéran ont prouvé, grâce à leur investigation microscopique sur le squelette de l’avenue Molavi, l’existence d’une infection osseuse due à l’existence d’un vers parasitaire du gros intestin (enterobius vermicularis) dans le corps de la défunte. Les chercheurs ont publié le rapport de leur découverte dans la revue internationale de parasitologie Parasites & Vectors. [5]

Notes

[1Les Timourides sont les descendants de Tamerlan qui gouvernèrent l’Empire timouride de 1405 à 1507.

[2"Entrer dans la ville souterraine", in : www.professora.ir, 30 janvier 2014.

[3Le site archéologique de Tépé Sialk est situé près de la ville de Kâshân au centre de l’Iran. Le site sert souvent à établir une chronologie de la fin des temps préhistoriques dans le haut plateau iranien. Il est établi que l’occupation du site remonterait à la fin du VIIe millénaire av. J.-C. jusqu’au IVe millénaire av. J.-C.

[4"Entrer dans la ville souterraine", in : www.professora.ir, 30 janvier 2014.

[5"Paleoparasitological evidence of pinworm (Enterobius vermicularis) infection in a female adolescent residing in ancient Tehran (Iran) 7000 years ago", in : www.parasitesandvectors.biomedcentral.com, 18 novembre 2015.


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