N° 125, avril 2016

Abbas Kiarostami
Une exposition de photos, galerie Boom, Téhéran.
(Boom Gallery – Private collection – Winter 2016)
Le silence d’une poésie sans les mots.


Jean-Pierre Brigaudiot, Léna Padash


Série From the Snow White

Abbas Kiarostami est avant tout un cinéaste mondialement connu et reconnu, auteur d’une œuvre protéiforme largement récompensée lors des plus grands festivals de cinéma, comme celui de Cannes. Cependant, son œuvre ne se limite pas au film, long ou court métrage ; Kiarostami est également poète, peintre et photographe. Durant ses années d’apprentissage, il a pratiqué la publicité et le graphisme ; autant dire que son œuvre se nourrit de ces différentes pratiques, notamment de la poésie qui est effectivement présente de manière diffuse ou explicite dans son travail cinématographique et dans sa photographie, une photographie absolument remarquable. A son propos, il a dit : « Photography is the mother of cinema », affirmation certes quelque peu tautologique mais qui dit beaucoup de l’importance de la photo dans sa démarche. Ceci compte tenu du fait que le travail photographique de Kiarostami se concrétise quelquefois à travers plusieurs décennies de latence des prises de vues : une pratique qui prend son temps, joue avec le temps et avec ce qui, au fil des années « mérite » de vivre encore, peut affronter un regard critique renouvelé, un regard certes autre car après tant d’années, le photographe est devenu lui-même autre que ce qu’il fut lors de la prise de vue initiale.

Affiche de l’exposition de photos de Abbas Kiarostami, galerie Boom, Téhéran

Dès lors, l’une des questions qui se pose au cinéaste est celle de ce qu’un médium apporte à l’autre ; quels rapports se sont instaurés entre le cinéma et la photographie ? Quels échanges, comment se nourrissent-ils l’un l’autre, comment se critiquent-ils (constructivement) ? Question difficile puisque la photo arrête le temps et le cinéma, quant à lui, est par essence, un art du temps dont il se joue et qu’il travaille.

La galerie Boom de Téhéran est un lieu des plus beaux qui soit à Téhéran, en tant que galerie d’art : elle est située dans ce qu’on appelle un hôtel particulier, avec une cour-jardin et de superbes espaces d’exposition auxquels s’ajoute une salle de projection, ce qui est encore rare dans les galeries et même dans les musées de Téhéran - et évidemment cette absence ne facilite pas la présentation de la vidéo, un art désormais omniprésent. Une telle galerie fait partie d’un groupe de galeries encore rares à Téhéran, une galerie adaptée aux natures et pratiques de l’art contemporain ; beaucoup de galeries restent en effet des lieux où se mêlent des œuvres issues de la tradition formelle de la culture persane et des objets d’art souvent plus artisanaux qu’artistiques, ceci dans des espaces à l’architecture intérieure désuète.

Série The Windows to the Life

De la scénographie de cette exposition
et la lumière

L’une des particularités de l’exposition est sa scénographie, c’est-à-dire la mise en scène des œuvres en leurs modalités d’existence en ce lieu, ce à quoi s’ajoute un travail des éclairages puisque la galerie est aveugle, totalement fermée à la lumière du jour. Nul doute qu’il s’agit d’une tâche menée à bien avec la plus grande compétence et probablement avec l’assentiment, sinon sous la direction de Kiarostami lui-même. Sauf pour les portes qui sont présentées sans cadres, les autres œuvres sont discrètement encadrées, ce qui les situe d’une certaine manière en un autre monde, en un ailleurs qui favorise la démarche d’appropriation qui incombe au spectateur, celle qui permet d’accéder aux dimensions oniriques et poétiques propres à chacune des photographies. Aux cadres et à la manière dont la muralité de la galerie est rendue absente, invisible, s’ajoute un travail extrêmement sophistiqué des éclairages. Ils sont à la fois présents et d’une telle discrétion qu’ils se font oublier. Et pourtant, leur rôle est essentiel pour qu’apparaisse l’image photographique dans ses dimensions poétiques et réflexives, voire philosophiques.

Série The Walls

Ce travail de l’éclairage ne se contente pas de simplement rendre l’image visible, comme il se fait ordinairement dans les expositions de photographies, il contribue à créer l’œuvre telle qu’elle est reçue, perçue, ressentie par le visiteur. Outre la manière dont sont éclairées les photos, en émane une lumière spécifique déterminée par l’artiste, lumière des intérieurs ou des extérieurs. Certes la photo trouve son fondement dans cette immatérialité (une présence/absence) de la lumière, mais ici elle est douée d’une capacité d’émotion que peut-être seul le mot poésie peut décrire, capacité d’émotion incomparable en même temps que définitivement indicible : nul propos, nul écrit ne saurait dire ce que diffuse cette lumière en sa dimension de partage et d’offrande faite au spectateur. Ce à quoi s’ajoute le silence de ce lieu coupé de l’agitation et du bruit de la grande ville, silence propice au recueillement, celui que requièrent les œuvres de Kiarostami, elles-mêmes douées d’un silence qui d’une certaine manière contribue à suspendre le temps pour accéder à leur essence même. Enfin, il y a la question des formats qui sont toujours très grands, plus de deux mètres pour leur longueur, ce qui permet au spectateur une immersion dans la réalité ou l’irréalité même de la chose photographiée.

Série Rain

De la spiritualité

De cette exposition qui ne présente évidemment que certains aspects de l’œuvre photographique de Kiarostami se dégage une indéniable dimension spirituelle ; il y a ainsi bien plus à voir que ce qui est littéralement montré. Chaque photo montre et décrit ceci ou cela, une fenêtre entr’ouverte, un semi contre-jour, un rideau traversé par une douce lumière, une route qui sinue dans la campagne, une accumulation de neige dans la montagne, un pare-brise couvert de gouttes de pluie rendant le paysage flou et devenant reflet de lui-même, comme en un rêve ou comme en une manière de dire la nature du monde, à la fois réel et irréel, ici-maintenant mais à jamais même et insaisissable. Une « nature morte », From a Window To Life Series (2009), montre une fenêtre traversée d’une douce lumière, elle est de part et d’autre encadrée de deux murs noyés en la pénombre du contre-jour où l’on perçoit à peine quelques éléments mobiliers. Cette œuvre, représentative de la démarche et de ce à quoi aboutit le travail photographique de Kiarostami, renvoie indéniablement aux peintres de l’intimité : silence, modestie et quotidienneté de ce qui est là, précarité de l’instant saisi. On est hors temps, hors monde, en un bref séjour, face à la photo, hors les mots qui d’ailleurs ne sauraient « dire » cette photo. Car la poésie est aussi ailleurs que dans les mots et c’est justement cet au-delà des mots qui en est la nature. Un travail d’une telle profondeur, quasiment philosophique, qui diffuse quelque chose de l’extase religieuse, est rare au cœur d’une photographie qui se noie en elle-même à être en tout et partout, à se disqualifier en des « expositions » qui n’en sont guère, dans les stations de métro ou sur les panneaux publicitaires, quittant ainsi leur statut d’œuvre pour n’être plus qu’images de consommation ordinaire.

Série From the Snow White

Un optimisme traversé de beauté pure

Quelles que soient les séries, The Windows to the Life, The Walls, The Doors, From The Roads, From the Snow White, par exemple, on est touché par l’optimisme émanant de chacune des photographies : silence, calme, beauté, délicatesse, esthétique, contribuent à ce sentiment d’être hors monde, hors la dureté de la vie quotidienne, hors ces événements cruels et tragiques, naturels ou organisés, hors le vain tapage médiatique qui nous submerge continuellement. Petites choses comme l’ombre portée par un arbre sur un mur dégradé, porte entr’ouverte par laquelle passent quelques rayons de soleil, fenêtre dont les rideaux laissent apercevoir un coin de ciel bleu, couple de brebis serrées l’une contre l’autre dans le contrejour de l’étable, tout cela crée un monde, celui des photos de Kiarostami, monde finalement empreint d’espoir, monde tel que le photographe l’a capturé avec la mécanique de son appareil, monde qu’il choisit de nous offrir comme une alternative à l’autre monde, celui que nous subissons. Un monde comme il devrait être, monde du bonheur et de l’amour, bref un paradis ?

Série The Doors

Poésie, rêverie, instant déjà aboli

Cette dimension poétique et réflexive est donc là, omniprésente dans l’œuvre, œuvre qui le plus souvent se bâtit sur des choses modestes et par nature invisibles ou que nous ne savons pas ou ne savons plus voir. Choses, comme un vieux mur que longe un chat très ordinaire, inscrites dans la précarité, dans l’éphémère du moment où le photographe déclenche la prise de vue. Car ces choses que la photo nous révèle n’ont finalement existé vraiment que dans le regard de l’artiste, elles ne sont de nulle part et ne sont plus, juste une persistance portée à la fois par l’émotion de celui qui, seul, les a vues, ressenties, et par la volonté de les faire perdurer en tant qu’images, reflets, rêves, vanités certes, mais également partage et offrande faite au spectateur et partage d’espoir tant cela est beau.

La contemplation d’un ciel nuageux et du tronc massif d’un arbre sous une lumière magnifique est difficile quand on est seul. L’incapacité de sentir le plaisir de voir un paysage magnifique avec quelqu’un d’autre est une forme de torture. C’est pourquoi j’ai commencé à prendre des photographies. J’ai voulu d’une façon ou d’une autre éterniser ces moments de passion et douleur. Abbas Kiarostami.

Série From the Snow White

Les portes

Ici dans la série des travaux photographiques présentés, il y la série des portes, ce sont des portes très anciennes photographiées frontalement et dont l’image, à l’échelle réelle est imprimée sur une toile, elle-même montée sur châssis, comme pour toutes les œuvres constituant cette exposition. Ces portes proviennent tant d’Iran que de France ou d’Italie. La série des portes étonne et déstabilise le spectateur par ce réalisme (en termes de peinture on appellerait cela hyperréalisme) que l’échelle réelle contribue à amplifier. Ce travail qui s’est déroulé au fil de plusieurs décennies est une plongée dans le temps passé, puisqu’elles sont simplement belles, ouvragées, patinées, uniques, ainsi qu’elles pouvaient être avant l’ère industrielle, et plongées dans la symbolique du passage, celui du temps ou celui de l’ici vers l’au-delà. Certes l’appréhension de ces photographies ne s’arrête pas là, au-delà de la belle image d’une porte, se développe cette esthétique à laquelle nul n’échappe, peu ou prou : celle de l’objet d’usage patiné par le temps, encore le temps ! Et ces portes fermées, bardées de cadenas et de serrures invitent à rêver à leur au-delà, à cet espace privé et secret, à ces vies qu’elles ont cachées au regard extérieur, à ce partage entre ce qui relève de l’espace public et ce qui relève de l’espace intime.

Et encore, la série From the Snow White

Avec la série From The Snow White, le propos touche davantage à la lumière et aux contrastes qu’elle génère, nés de ce blanc immaculé de la neige sur laquelle la moindre ombre portée se traduit en un noir profond, du noir de la pierre noire, celle qu’utilisent les artistes plasticiens pour atteindre les noirs les plus profonds. Les photos de cette série sont donc très graphiques, comme dessinées davantage que photographiées. Ce sont des paysages où une fois encore le silence retentit par l’absence de son contraire, le bruit.

Série From The Roads

Enfin la série From The Roads

Elle invite à voir des paysages que l’on ne voit plus guère, ou que l’on ne prend plus guère le temps de voir ; les modes de déplacements contemporains, lorsqu’ils n’ont pas effacé le paysage, en rendent la perception terriblement partielle et brève, en font des images disparues avant même que l’on n’ait pu s’en imprégner. Ici, la photo de Kiarostami, bien que par essence instantanée, donne du temps à cette instantanéité, offre au spectateur le temps de voir et de ressentir - sinon sentir - ce en quoi il baigne lorsqu’il prend le temps d’aller à pied ou à vélo. Et pourtant, cette série a été photographiée depuis la voiture que conduisait lui-même Kiarostami.

Enfin, il peut sembler bon de revenir sur tout ce qui dépasse l’image photographique en tant que telle et qui traverse l’œuvre de Kiarostami : la poésie et l’indicibilité du monde, indicibilité du monde et des choses auxquelles cette photo donne accès en ce phénomène irremplaçable qu’est l’émotion esthétique qui se passe indéniablement de tous les superlatifs.


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