N° 149, avril 2018

Le Musée du Louvre à Téhéran
(1ère partie)


Babak Ershadi


Le Musée national d’Iran a inauguré lundi 5 mars 2018, en présence du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, l’exposition « Le Louvre à Téhéran. Trésors des collections nationales françaises ».

Cette exposition est une première pour un musée occidental, fruit de l’accord, conclu en janvier 2016, entre le président français de l’époque, François Hollande, et le président iranien Hassan Rohani, lors de la visite officielle de ce dernier à Paris.

Un sphinx égyptien de 2400 ans, un buste de l’empereur romain Marc Aurèle, un dessin de Rembrandt ou un paysage du peintre français Corot : le Louvre dévoile à Téhéran une cinquantaine de « trésors », pour une exposition inédite. L’exposition se tient pendant trois mois au Musée national d’Iran, dans le centre de Téhéran, du 6 mars au 8 juin 2018.

Génie funéraire du tombeau de cœur du roi François II, 1563-1565, œuvre du sculpteur français Frémyn Roussel.

« L’idée était d’amener en quelque sorte le Louvre aux Iraniens. Nous avons donc essayé de faire un choix qui est représentatif des huit départements du Louvre », a déclaré Mme Judith Hénon, une des commissaires de l’exposition.

Lundi matin, quelques heures avant l’inauguration de l’exposition, les journalistes et les photographes ont visité les salles d’exposition. Ensuite, une conférence de presse a été organisée lors de laquelle le directeur du Musée national d’Iran, M. Jebreil Nokandeh, et le président-directeur du Musée du Louvre, M. Jean-Luc Martinez, ont répondu aux questions des journalistes. 

Au début de Au début de cette conférence de presse, M. Nokandeh a déclaré que la tenue de l’exposition « Le Musée du Louvre à Téhéran, Trésor des collections nationales françaises » serait une première occasion pour les amateurs iraniens d’apprécier, pour la première fois en Iran, une sélection des meilleurs chefs-d’œuvre muséaux à Téhéran.

Affiche de l’exposition du Musée du Louvre à Téhéran

Le directeur du Musée national d’Iran a ajouté que cette institution se fixait comme mission principale de présenter partout aux autres nations l’histoire, la culture et l’art de la nation iranienne. En effet, depuis 2001, le Musée national d’Iran a organisé plus de trente expositions dans divers pays répartis sur trois continents (Amérique, Asie et Europe). « C’est une occasion pour développer les liens et les interactions culturelles permettant aux autres de mieux connaître notre pays et de les encourager à visiter l’Iran », a-t-il souligné. M. Nokandeh a rappelé que la demande existait aussi à l’intérieur du pays pour que le Musée national d’Iran organise des expositions d’œuvres étrangères à Téhéran. Le directeur du Musée national d’Iran a évoqué la tenue en 2017 de deux expositions spéciales à Téhéran pour présenter des objets venus de Corée du Sud et d’Arménie, avant de déclarer que la tenue de l’exposition du Louvre à Téhéran était le point culminant des activités internationales du Musée national d’Iran à Téhéran.

Pyramide du Louvre, œuvre de l’architecte sino-américain Ieoh Ming Pei.

Interrogé sur la rareté des œuvres iraniennes (deux objets) du Musée du Louvre choisies pour être exposées à Téhéran, M. Nokandeh a expliqué que les conservateurs des deux musées iranien et français avaient collaboré étroitement pour la sélection et la présentation d’œuvres du Louvre pour cette exposition. Les experts avaient préféré finalement que cette exposition soit avant tout une présentation du Musée du Louvre, de son histoire et de ses différents départements, ce qui nécessitait le choix d’œuvres représentatives de la richesse de toutes les collections du Louvre.

Le directeur du Musée national d’Iran a déclaré aussi que c’était la première fois que cette institution profitait du soutien financier de mécènes iraniens et étrangers pour organiser un grand événement muséal. En effet, l’exposition du Musée du Louvre à Téhéran a bénéficié du soutien de la banque privée iranienne « Ayandeh Bank », de l’organisation caritative britannique « Iranian Heritage Foundation », de deux groupes français actifs en Iran, c’est-à-dire la « Fondation d’entreprise Total » et le « Groupe Renault ».

Bâtiment principal du Musée national d’Iran, réalisé par l’architecte français André Godard.

De son côté, le président-directeur directeur général du Musée du Louvre, M. Jean-Luc Martinez, a rappelé que « les relations entre la France et l’Iran étaient anciennes et profondes puisque la France était pionnière dans l’exploration du patrimoine archéologique iranien avec les fouilles de la cité antique de Suse notamment ». Il a qualifié l’exposition du Louvre à Téhéran de « complètement inédite » et de cadeau de Norouz (fête nationale et jour de l’an iranien, 21 mars). Il a estimé que le bâtiment du Musée national d’Iran, œuvre de l’architecte français André Godard (1881-1965), premier directeur des services archéologiques de l’Iran, pouvait être considéré comme un symbole des relations culturelles entre la France et l’Iran.

  1. Martinez a déclaré que chaque année, le Musée du Louvre prêtait près de deux mille œuvres aux grands musées d’autres pays. D’après lui, les expositions du Louvre à l’étranger s’organisent selon une double logique : d’abord, le nombre de visiteurs de chaque pays au Musée du Louvre à Paris, ensuite le niveau des coopérations scientifiques et muséales, notamment avec les pays dont des œuvres sont exposées au Musée du Louvre. Selon M. Martinez, cette exposition est un événement pour les Iraniens, mais aussi un « moment exceptionnel » pour le Louvre, car elle est la première grande exposition du Louvre à Téhéran pour célébrer « l’amitié ancienne entre (les) deux pays et (les) institutions ».
Intérieur de l’exposition du Musée du Louvre au
Musée national d’Iran.

« Pour être à la mesure de cet événement, nous avons donc voulu offrir aux Iraniens le sentiment d’être un peu au Louvre tout en visitant le Musée national d’Iran, et avec nos collègues iraniens, nous avons sélectionné un peu plus d’une cinquantaine d’œuvres rares du Louvre témoignant de la dimension universelle des collections et du dialogue des cultures qui symbolisent notre musée depuis sa création », a-t-il noté dans le catalogue de l’exposition du Musée du Louvre à Téhéran. Le directeur du Musée du Louvre a effectué sa première visite en Iran en avril 2016, dans le cadre des documents de coopération signés plus tôt en janvier, lors d’une visite officielle du président iranien, Hassan Rohani, en France. [1]

 

Par ailleurs, le ministre français des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian, qui a passé toute la journée du lundi 5 mars à négocier avec son homologue iranien, M. Mohammad Javad Zarif, et d’autres autorités politiques du pays, a pu clôturer sa visite en Iran en assistant à la cérémonie d’ouverture de l’exposition du Musée du Louvre dans le bâtiment de la période islamique du Musée national d’Iran où se tient l’exposition du Louvre. Au début de son intervention, le chef de la diplomatie française a déclaré : « Je suis particulièrement heureux de conclure mon premier déplacement en Iran par l’inauguration de cette superbe exposition. Certes, nous ne sommes pas dans les échanges politiques et stratégiques comme j’ai pu les avoir tout au long de cette journée. Pour autant, c’est encore de politique étrangère qu’il s’agit tant la diplomatie culturelle joue un rôle central dans les liens que nous entretenons. » M. Le Drian a insisté sur l’importance du dialogue culturel entre la France et l’Iran : « Je constate la force du dialogue culturel qui rassemble la France et l’Iran et j’y crois beaucoup. Dans l’océan parfois tumultueux des relations internationales, la diplomatie culturelle est un phare que nous devons ensemble entretenir. »

le 5 mars 2018 à Téhéran. Photo : Armin Karami

 

Coopération architecturale irano-française

 

Depuis le XVIIe siècle, voyageurs, commerçants, diplomates et érudits sont allés de plus en plus nombreux à la rencontre de l’Iran, en voyageant sur place ou en constituant dès la fin du XIXe siècle des collections. Ces objets, témoignant des civilisations disparues de la Perse antique ou de l’histoire médiévale et moderne de l’Iran, satisfaisaient leur soif de connaissance, leur curiosité, et enchantaient leur désir d’ailleurs et leur sens esthétique. Beaucoup de ces objets ont enrichi les collections nationales françaises et acquis ainsi un statut d’ambassadeurs de la culture et de l’histoire de l’Iran en France.

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la France fut en Europe le pays entretenant des relations privilégiées avec l’Iran, en premier lieu dans le domaine du patrimoine et de l’archéologie. Le démarrage des fouilles françaises à Suse en 1885 par Marcel Dieulafoy (1844-1920) et son épouse Jane (1851-1916) marqua le début d’une aventure, poursuivie avec la cession par le gouvernement persan du monopole des fouilles sur l’ensemble du territoire en 1895. La « Délégation scientifique française en Perse », créée en 1897 par le gouvernement français et placée sous la direction de Jacques de Morgan, poursuivit les travaux précurseurs des Dieulafoy et fit revivre l’Élam antique. L’investissement des archéologues français à Suse dura jusqu’en 1979.

De gauche à droite, le directeur général des musées d’Iran Mohammad Reza Kargar, le président-directeur du Musée du Louvre, Jean-Luc Martinez, et le directeur du Musée national d’Iran Jebreil Nokandeh, à l’issue de la conférence de presse du 5 mars à Téhéran.

Le monopole des fouilles de 1895 fut officiellement levé en 1927, la conscience patrimoniale de l’Iran s’éveillant progressivement depuis le début du XXe siècle. En 1930, l’Iran se dote d’une nouvelle législation sur les antiquités. Le gouvernement, ayant à cœur d’assurer la protection du patrimoine national, décida la mise en place d’institutions spécialisées. Le gouvernement fit appel alors à un architecte français, André Godard, pour organiser un service des antiquités. Sa dévotion à l’Iran, à sa culture et à son patrimoine était si grande que Godard fut qualifié parfois de « patriote iranien ». Actif jusqu’en 1960, il dressa un inventaire précis des monuments tout en menant à bien leur étude et en établissant des mesures de protection. C’est à lui également que l’on doit les plans et la première muséographie du Musée Iran Bastan, futur Musée national d’Iran, construit en 1937. 

 

Sphinx au nom du pharaon Achôris, Memphis (Égypte), règne d’Achôris, 393-379 av. J.-C.,
29e dynastie.

Le Musée du Louvre et l’Iran : récentes collaborations

 

En 2001, le Musée national d’Iran consacre une exposition à l’histoire des fouilles françaises en Iran : l’exposition associait une commissaire iranienne, Mme Zahra Djafar-Mohammadi, archéologue ayant réalisé des fouilles à Suse avec les missions françaises et alors en charge des collections antiques du musée, et une commissaire française, Nicole Chevalier, ingénieur d’études au département des Antiquités orientales du Musée du Louvre. Cette exposition fut l’occasion d’un bilan apaisé sur la présence archéologique française qui eut l’avantage de stimuler l’archéologie iranienne et de lui donner une première impulsion, avant qu’elle ne s’affirme et évolue vers les méthodes les plus modernes.

La même année, le musée national d’Iran, alors sous la direction du Dr Mohammad Rezâ Kârgar, accueillait un membre du département des arts de l’Islam du Musée du Louvre, Delphine Miroudot, pour évaluer les possibilités de collaboration autour des collections iraniennes de la période islamique du Louvre et initier un travail de recherche sur le corpus de la vaisselle à décor de lustre métallique.

En 2002, le département des arts de l’Islam du Musée du Louvre accueillait Mme Zohreh Rouhfar alors à la tête des collections islamiques du Musée national d’Iran, ainsi que M. Abdollah Ghouchâni, éminent épigraphiste.

Stèle de Tarhunpiyas, ancienne Gurgum (Turquie),
période néo-hittite, vers 800-700 av. J.-C.

Sur le plan archéologique, le Musée du Louvre s’est trouvé impliqué puis partie prenante dans une prospection et trois campagnes de fouilles menées à Neyshâbour (Nord-ouest) par une mission irano-française de 2004 à 2007.

Ces recherches de terrain furent codirigées par M. Rajab Labbâf pour la partie iranienne et Mme Monik Kervran (CNRS) puis M. Rocco Rante (Musée du Louvre) pour la partie française. Cette collaboration s’est effectuée dans le cadre d’une convention de partenariat signée en 2004 entre l’Organisation iranienne du Patrimoine, de l’Artisanat et du Tourisme (ICHHTO [2]) et le Musée du Louvre. À la suite de cet accord, le Louvre a organisé en 2007 une importante exposition consacrée à l’art de l’Iran safavide, dont le commissariat scientifique était assuré par M. Assadollah Souren Melikian Chirvani, directeur de recherche au CNRS. Cette exposition, très remarquée, bénéficia d’importants prêts du Musée national d’Iran et de nombreuses autres prestigieuses collections publiques iraniennes. Au cours de la visite officielle du président iranien, Hassan Rohani, en France, une nouvelle convention entre le Musée du Louvre et l’ICHHTO a été signée en 2016, ouvrant la voie à des projets d’exposition, de recherche, de publication, mais aussi de formation.

Ensemble de vases à viscères au nom de
Ouadjrenpout, Égypte, Nouvel Empire, vers 1550-1069 av. J.-C.

 

Le Louvre à Téhéran

 

Aujourd’hui, avec l’exposition « Le Louvre à Téhéran. Chefs-d’œuvre des collections publiques françaises », c’est le plus grand musée du monde qui s’expose en Iran, et avec lui l’art du monde occidental, du monde islamique et des grandes civilisations de l’Antiquité. Le Musée du Louvre est constitué aujourd’hui de huit départements : le département des Antiquités égyptiennes, le département des Antiquités orientales, le département des Antiquités grecques, étrusques et romaines, le département des Arts de l’Islam, le département des Objets d’Art, le département des Arts graphiques, le département des Sculptures et le département des Peintures, auquel s’adjoint également le musée national Eugène Delacroix. Tous ces départements, qui sont autant de musées de référence dans leurs spécialités respectives, sont représentés dans le parcours de l’exposition qui illustre la grande diversité des collections du Musée du Louvre. Plus d’une cinquantaine d’œuvres sont ainsi présentées dans les salles du Musée national d’Iran : elles content l’histoire de la constitution des collections du Musée du Louvre, depuis sa création en 1793, jusqu’aux acquisitions contemporaines.

    À gauche : Statue de saint Dominique, vers 1520,
    Atelier des Della Robbia (Italie).
    À droite : L’Annonciation, œuvre de Sassoferrato.

Notes

[1Ershadi, Babak : Le directeur du Louvre en Iran, in : La Revue de Téhéran, n° 127, juin 2016, pp. 54-59. Accessible à : http://www.teheran.ir/spip.php?article2242#gsc.tab=0

[2ICHHTO, Iranian Cultural Heritage Handicrafts and Tourism Organization


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