N° 152, juillet 2018

Le Téhéran de Nikolaï Markov
(1ère partie)


Babak Ershadi


Le côté nord du bâtiment principal du Lycée Alborz.

L’histoire de l’architecture iranienne connaît une « période de transition » allant des dernières décennies du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. En effet, les dernières décennies du règne de la dynastie des Qâdjârs (1786-1925) et les trois premières décennies du règne de la dynastie des Pahlavis (1925-1979) sont témoins de la réalisation d’importants projets architecturaux et d’aménagement à Téhéran, ce qui se traduit par la réalisation de nouveaux bâtiments publics et privés d’abord par des architectes européens, puis par les premiers architectes iraniens d’inspiration moderne.

Nikolaï Markov (1882-1957)

Parmi les architectes étrangers de Téhéran, citons les noms des Français André Godard (1881-1965), Maxime Siroux (1907-1975) et Roland Marcel Dubrulle (1907-1983), ainsi que du Russo-géorgien Nikolaï Markov (1882-1957).

Karim Tâherzâdeh Behzâd (1888-1963), Gabriel Gueverkian (1900-1970), Vartan Havanessian (1896-1982), Paul Abkar (1908-1970), Mohsen Foroughi (1907-1983), ou encore Kiy-Ghobâd Zafar Bakhtiyâr (1910-1987) sont les premiers architectes modernes de Téhéran. Ils ont tous fait leurs études en Europe, et y ont appris les principes de l’architecture occidentale et moderne.

Cette période du renouveau architectural à Téhéran n’est pourtant pas marquée par une imitation du style occidental. En effet, que ces architectes soient iraniens ou étrangers, ils procèdent, chacun à sa manière, à une adaptation du moderne avec l’héritage architectural des époques anciennes. Leurs efforts posent les bases de l’urbanisme moderne de l’Iran.

Des officiers de la Brigade cosaque persane

Aujourd’hui, les habitants de la capitale ont oublié les noms de la plupart de ces grands réalisateurs iraniens et étrangers, mais leurs œuvres architecturales comptent parmi les éléments importants de l’histoire et des paysages urbains de Téhéran.

 

* * *

Nikolaï Markov naît en 1882 à Tbilissi, capitale de la Géorgie. Il est issu d’une famille russe dont plusieurs membres sont officiers de l’armée de la Russie tsariste. Nikolaï grandit à Tbilissi, et cette première période de sa vie a vraisemblablement une influence non négligeable dans l’intérêt qu’il va éprouver plus tard pour l’Iran.

American College of Tehran (Lycée Alborz), construit par Markov (1924-1925)

Jeune, il se rend à Saint-Pétersbourg pour y continuer ses études. Il obtient son diplôme d’architecture en 1910 à l’issu de ses études à la prestigieuse Académie russe des beaux-arts.

Premier signe de son grand intérêt pour l’Iran : Nikolaï Markov se met à étudier la langue persane à la Faculté des langues orientales de l’Université de Saint-Pétersbourg. Cette faculté a été fondée en 1854 par un décret de l’empereur Nicolaï Ier (tsar de Russie de 1825 jusqu’à sa mort en 1855).

Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale (1914-1918), Markov rejoint l’armée impériale pour servir dans son Caucase natal. En 1917, il se déclare volontaire pour continuer son service en Iran. La même année, Nikolaï Markov est nommé adjoint-major au bureau du commandant russe de la Brigade cosaque persane. Ce corps militaire a été créé en 1879 au terme d’un accord signé un an plus tôt à Saint-Pétersbourg entre le roi qâdjâr Nâssereddin Shâh (roi de Perse de 1848 jusqu’à son assassinat en 1896) et Alexandre II de Russie. L’objectif de cet accord est alors de moderniser les forces armées iraniennes. La Brigade cosaque persane est initialement la garde de la famille royale. Jusqu’en 1917, les hauts officiers russes commandent cette brigade, mais à la suite de la Révolution bolchévique, le commandement est transféré à des officiers iraniens.

Samuel Jordan (centre) avec des professeurs du
Collège américain (Lycée Alborz)

Devenu général, Markov quitte les rangs de la Brigade cosaque persane en 1921, mais choisit de ne pas rentrer en Russie et commence sa carrière d’architecte à Téhéran. Il ouvre son premier bureau avenue Istanbul, puis rue Arbâb Jamshid et avenue Ferdowsi, et y travaille jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette période, Nikolaï Markov réalise plus de vingt bâtiments en Iran, dont la plupart à Téhéran. Il a un style personnel inspiré à la fois de l’architecture moderne occidentale et des traditions de l’architecture iranienne, surtout de l’époque safavide (1501-1736).

Au début de sa carrière d’architecte, Markov se met au service de la mairie de Téhéran et son premier projet est celui du nouveau bâtiment central de la mairie, place Toupkhâneh. Pendant une période de vingt ans, l’architecte russe Nikolaï Markov construit à Téhéran mairie, école, université, ambassade, usine, prison, stade, maison, église, mosquée…

L’intérieur du bâtiment principal du Lycée Alborz
La Mairie de Téhéran, construite par Nikolaï Markov, dans les années 1930

 

La Mairie de Téhéran (1921-1923)

 

Le coup d’État du 21 février 1921 est organisé contre le gouvernement de Fatollâh Akbar Sepahdâr, Premier ministre sous Ahmad Shâh, dernier roi de la dynastie des Qâdjârs de 1909 à 1925. Le coup d’État est mené conjointement par l’homme politique Seyyed Ziâeddin Tabâtabâï (1888-1969) et un général de la Brigade cosaque persane, Rezâ Khân (1878-1944). Après le coup d’État, le premier devient Premier ministre et le second commandant de la Brigade cosaque persane.

La Mairie de Téhéran, au début des années 1950

Seyyed Ziâeddin Tabâtabâï ne reste Premier ministre que trois mois, tandis que Rezâ Khân continue sa marche vers l’accession au pouvoir et devient successivement ministre de la Défense et commandant des forces armées (1921-1923), puis Premier ministre (1923-1925) et enfin roi (1925-1941) après avoir renversé la dynastie des Qâdjârs et fondé celle des Pahlavis. Aussitôt après le coup d’État, Tabâtabâï fonde la nouvelle mairie de la capitale et nomme Gaspar Ipeguian maire de Téhéran. Ipeguian ne reste pas longtemps à ce poste, mais il sait mettre en place de larges réformes au sein de la mairie. Ipeguian est un Arménien de l’Empire ottoman, venu en Iran en 1916 à la demande de la communauté arménienne de Téhéran pour enseigner les arts dramatiques à l’école arménienne de Haykazian fondée en 1870.

Image 3D du projet de construction de la « Maison de la Ville » à l’emplacement de l’ancienne mairie
de Téhéran

C’est Gaspar Ipeguian qui charge alors Nikolaï Markov de construire le nouveau bâtiment de la mairie, place Toupkhâneh, centre historique de la capitale iranienne. Les travaux durent de 1921 à 1923. Le plan et la façade de la mairie témoignent clairement que l’architecte s’est inspiré de l’architecture safavide d’Ispahan, mais il y introduit aussi des éléments européens contemporains. Pendant cinquante ans, le bâtiment subit d’importants changements et son portail est modifié à trois reprises. L’œuvre de Markov ne dure, hélas, qu’un peu plus de quarante ans, car l’ancien bâtiment de la mairie est démoli en 1969. Le périmètre qui appartient toujours à la mairie de Téhéran devient espace vert, puis une station de bus urbains. Pendant ces cinquante dernières années, plusieurs plans d’aménagement ont été proposés pour ce secteur, mais aucun n’a été réalisé. Le dernier en date est un projet d’aménagement proposé à la mairie en 2015 pour reconstruire le bâtiment de Nikolaï Markov sur ce terrain de 4500 m², en vue d’en faire un centre culturel dont cette partie de la vieille ville a tellement besoin. Les travaux en vue d’ériger la « Maison de la Ville » ont commencé début 2016.

Le lycée Alborz, vu d’un endroit appelé aujourd’hui « Carrefour College »

 

Le lycée Alborz (1924-1925)

 

Le lycée Alborz est sans doute l’un des plus anciens et prestigieux établissements scolaires de Téhéran. Il tire son nom de la chaîne de montagnes Alborz qui surplombe la capitale. L’établissement est créé initialement en 1873 en tant qu’école primaire de garçons par des missionnaires presbytériens américains (une école de filles est créée en 1874). En 1898, Samuel Jordan est nommé directeur de l’école et transforme progressivement l’école primaire en lycée appelé the American College of Tehran. C’est en 1924 que Samuel Jordan demande à Nikolaï Markov de construire le nouveau bâtiment du lycée. Le lycée Alborz est sans doute l’une des œuvres les plus célèbres de Markov à Téhéran, car il est devenu l’un des symboles de l’éducation moderne en Iran. C’est dans cette œuvre que le style personnel de l’architecte russe trouve son expression la plus claire, mélange du style traditionnel de l’architecture iranienne avec l’architecture moderne et l’usage de briques. En 1940, la direction du Collège américain est transférée au ministère iranien de l’Éducation nationale. Le lycée change de nom et devient le lycée Alborz. Il est aujourd’hui l’un des établissements scolaires prestigieux de la capitale. En 1998, les deux bâtiments construits par Nikolaï Markov ont été enregistrés sur la liste du Patrimoine national.

Le Palais de la Poste dans les années 1970
Le Palais de la Poste construit par Markov est devenu aujourd’hui le Musée de la Poste et
des Télécommunications.

Le Palais de la Poste (1928-1934)

 

Le Palais de la Poste au centre de Téhéran est sans doute un très bon exemple de l’architecture de la « période de transition ». C’est une œuvre importante de Nikolaï Markov à Téhéran. Les travaux de la construction du Palais de la Poste commencent en 1928 et durent six ans. Il est inauguré en 1934. Il est donc le projet le plus long dirigé par Markov. L’architecte russe y introduit des éléments architecturaux de différentes périodes de l’histoire iranienne, mais le bâtiment a une fonction administrative particulière inconnue des traditions architecturales iraniennes. En ce qui concerne les éléments iraniens, Markov se contente de quelques éléments de façade : la forme des fenêtres et les chapiteaux achéménides.

Le Palais de la Poste, construit par Nikolaï Markov

Pour le reste, il préfère adopter les procédures contemporaines de l’« Art déco » (Art décoratif). L’Art déco est un mouvement artistique né au cours des années 1910 et qui prit son essor au cours des années 1920, avant de décliner à partir des années 1930. Ce mouvement se caractérise par trois éléments : ordre, couleur et géométrie. Le Palais de la Poste de Téhéran, devenu aujourd’hui le Musée de la Poste et des Télécommunications, est l’œuvre la plus spectaculaire de Markov. C’est un bâtiment imposant de pierres et de briques au sein duquel, malgré sa modernité fonctionnelle, Markov a essayé d’insuffler une âme iranienne grâce à l’usage de la symétrie et l’équilibre qui constituent des éléments anciens de l’architecture iranienne.

À suivre…

Dr. Mohammad Javad Zarif

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