N° 152, juillet 2018

Maladie de bête*


Peymân Esmâïli
Traduit par

Arefeh Hedjazi


Tu es en retard ! Ils t’ont attendu jusqu’à la tombée de la nuit, tu n’es pas venu. Ils ont donc pris la voiture et sont allés au nouveau camp. Ils viennent de finir le bâtiment. On va y aller, tu verras toi-même. C’est beaucoup mieux que notre ancien local. De toute façon, il fallait que quelqu’un reste pour t’emmener là-bas. Il n’y a pas à poser de questions. Si tu étais venu par toi-même, tu n’aurais pas trouvé. Mais c’est dommage que tu aies congédié le chauffeur. Maintenant, on doit faire tout le trajet à pied. Bah oui. C’est vrai, ça. La nuit, ce n’est pas trop difficile. S’il faisait jour, on aurait grillé. Tu ris ? Encore heureux que tu puisses rire. Mais on a eu de la chance d’être libérés de ces deux caravanes pourries et rouillées. On aurait dit qu’ils avaient engagé des animaux au lieu d’ingénieurs. Pas de salle de bain, pas de cuisine. C’est vrai ce que tu dis. La compagnie a besoin de gens qui ont la peau dure. Toi aussi, si tu es un dur à cuire, tu te feras des économies d’ici deux à trois ans et tu partiras.

L’histoire de ma présence ici est longue. Ne demande pas. Disons que ça fait une dizaine d’années. Beaucoup ont fait leurs bagages durant ce temps. Les difficultés, c’était pour moi, s’amuser après, pour eux. La compagnie sait aussi que sans moi ici, le travail n’avancerait pas. Qui accepterait de travailler comme un malade dans un endroit pareil ? Mais bon, maintenant je suis devenu un indigène de ce désert. J’aime y travailler. Au début, ces allers-venues me faisaient souffrir. C’est-à-dire que les nouveaux arrivants se dépêchaient de se faire un peu d’argent et partaient aussi vite que possible, mais pour quelqu’un comme moi qui faisais son boulot tranquillement, rien ne changeait. Mais bon, j’ai appris à m’y faire. Même maintenant, la compagnie n’envoie que ceux qui ont eu des problèmes au centre. Tous ceux qui leur ont créé des problèmes finissent ici dans ce désert, à mes côtés. Comme toi. Toi aussi, tu as fait des embarras pour ceux d’en haut, non ? Il y a certainement eu quelque chose pour qu’ils te choisissent et t’envoient ici. De toute façon, comme ça, si tu veux te faire ton pécule et partir, la compagnie n’en souffrira pas. C’est-à-dire qu’ils sont débarrassés de toi, pour leur part, et pour ta part, eh bien, tu obtiens quelque chose. Pour moi, ça n’a pas d’importance que tu viennes ici et fasses tes bagages. Je fais mon boulot. Je l’ai déjà dit, j’aime bien travailler ici. Ne le prends pas mal. Je voulais juste répondre à ta question.

Tu vois cette ligne 230 ? C’est un travail des Japonais. Jusqu’à il y a quatre ou cinq ans, tout ce qu’on avait de lignes de plus de 20 Kv était du japonais. Franchement, c’est des bûcheurs. C’étaient des ingénieurs, on est aussi des ingénieurs. Fais attention aux fossés. Ne tourne pas ta lampe dans tous les sens. Ils sont très profonds. Trois à quatre mètres de profondeur. C’est les emplacements des pylônes 400Kv dont le projet est au stade de la construction des fondations. Cela fait longtemps que l’emplacement des fondations est resté vide. La nuit, ils deviennent des pièges pour les hommes et les bêtes. Si tu ne fais pas attention, tu peux tomber dans un de ces fossés. Si tu te casses quelque chose et que tu es seul, tu es foutu. N’aie pas peur. Je ne te dis pas tout ça pour te faire peur. Ici, c’est le désert. Ce n’est pas Téhéran, d’accord ? Si tu ne fais pas attention à ce genre de choses, tu ne dureras pas.

Il y a parfois des hyènes dans le coin. Je ne sais pas d’où elles viennent exactement. Peut-être que c’est l’odeur de la nourriture qui les attire. Peut-être même que c’est l’odeur des hommes. Certaines années, il y a de ces famines ! Même les humains n’arrivent pas à trouver à manger, alors les bêtes... Pourquoi tu ris ? Tu crois que je raconte des sornettes ? J’ai planté des pylônes dans tout ce désert. D’ouest en est. Je connais par cœur tous les recoins de cette plaine. Fais attention au fossé, là. Je t’avais dit qu’il fallait faire attention.

Donc, ils t’ont raconté, à toi aussi. Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? Non. Ce n’est pas ça. C’est-à-dire que ce n’est pas inné. Chacun invente quelque chose et la raconte. N’en crois rien. L’histoire de mon gant aussi est autre chose. Je vais te raconter ça d’ici qu’on arrive au camp. Tu as dit quoi ? Je n’ai pas compris. Attention à ne pas rester en arrière. Non, je t’ai dit, ce n’est pas inné. Tu ne me crois pas ? Il y a quelques années, ma main droite s’est mise à grossir. Ils ne t’avaient pas raconté celle-là, non ? Bah... C’est qu’il y a une raison. Tu es la troisième personne qui entend cela. Les deux autres sont parties d’ici. Je n’ai plus raconté l’histoire après eux. C’est pour ça que je porte un gant. Je me sens mieux avec. Qu’est-ce que tu racontes ! Bien sûr que c’est possible. Est-ce que tu n’as jamais regardé autour de toi attentivement ? Il y a tellement de choses incroyables autour de nous et on n’en sait rien. Il y a tellement de gens qui meurent de maladies bizarres. Tu crois que toutes les maladies ont été découvertes ? Je connaissais quelqu’un qui avait une protubérance sur son ventre, qui avait la forme d’un pied d’enfant. En trois ans, le pied de cet enfant a tellement grandi qu’il recouvrait tout le ventre. Et il était très visible. Les orteils et la voûte plantaire. Et après, comme si l’enfant avait avancé le pied, la peau de son ventre à commencer à se distendre. Le pauvre gueulait de douleur. Est-ce que tu n’as jamais entendu une histoire pareille ? Tu ne me crois pas ? Je te dis que je l’ai vu moi-même. À cent kilomètres à l’est d’ici, il y a un village qui s’appelle Boustânou. Si tu veux, tu peux aller là-bas et faire une enquête.

Ne va pas par là. Le sable est mouvant, tu resterais bloqué. Bah... il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre. La fin ? La fin de quoi ? Ah. Son ventre s’est déchiré. La peau de son ventre s’est tellement distendue qu’elle s’est fissurée. Non, il n’allait pas chez le médecin. Tu ne peux pas aller voir un médecin pour une chose pareille. Ils disent qu’à l’homme, il faut une maladie d’homme. Qu’est-ce que j’en sais ? C’est eux qui le disent. Ils disent que c’est une maladie d’animal. Ne me demande pas. Je ne sais pas. Je te dis tout ça pour que tu saches qu’on peut trouver ce genre de choses autour de soi. Ma griffe est aussi sûrement quelque chose de similaire à cela. Elle a commencé à grossir d’elle-même. Laisse tomber. Parle-moi de toi. Fais attention à ne pas glisser. Dis-moi, est-ce que tu es obligé d’aller par-là ?

Supporter ce désert doit être difficile pour toi, non ? Plus difficile que pour les autres. Tu es bien Kurde ? Le Kurdistân ? Je sais. Tu l’avais dit. Tu es venu de la montagne dans le désert. Forcément que c’est difficile. Tu es d’où du Kurdistân ? C’est un bel endroit. J’y suis allé. Il y a de grandes montagnes rocheuses. Par contre, les hivers y sont éprouvants. Ton université était où ? Je n’y suis pas allé. Je n’ai pas visité ce coin. Tu connais la grotte Ghouri-Ghal’eh ? Ah, tu n’y es donc pas allé. Quel genre de Kurde es-tu alors ? Je suis resté un an là-bas. C’était il y a longtemps. On devait faire passer une ligne 63 Kv au-dessus de la montagne. Les gens sont intéressants là-bas. Tu connais un peu leurs traditions ? Non ! Pas ce genre de choses. Par exemple ? Par exemple, si quelqu’un mange de la nourriture qu’un animal aurait touchée, il attrape une maladie d’animal. Et il prendra le caractère de cet animal, selon le type de caractère que c’est. Ce genre de superstitions quoi. Tu n’avais pas entendu ? Vraiment, quel Kurde tu fais ! Oui, tu as raison. C’est des superstitions. Mais ce sont des gens très sympathiques. Fais attention à ces buissons. Ce n’est pas impossible qu’il y ait un fossé caché derrière. Tu n’écoutes pas ce que je dis, tu n’en fais qu’à ta tête. Qui ? D’où est-ce que tu le connais, l’ingénieur Osouli ? C’était un gars étrange. Il avait fait ses études à l’étranger. Quelque part en Angleterre. Il avait mon âge peut-être. Il était costaud aussi. Grand, les épaules larges et sa grosse moustache qui faisait peur. Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi tu penses soudain à lui ? Il disait qu’il était parti en Angleterre avant la Révolution et qu’il y avait passé quelques années. Ils t’ont raconté tout cela ? Non ? C’est intéressant que personne ne t’ait rien dit. Tout le monde le savait. Tu vois ce buisson ? Ses racines sont bourrées d’eau. Mais bon...il est très difficile à arracher. Il faut un couteau. La fin ? La fin de quoi ? Qu’est-ce que tu as entendu ? Bah... j’ai entendu la même chose. Qu’Osouli s’est fait la malle etc. Tu sais que ces fossés qu’on a creusés par erreur sont le fait d’Osouli ? Il a changé le trajet de la ligne sans consulter les autres. Il pensait que s’il allait par-là, la ligne serait plus courte. Et les cartographes ont eu beau protester, il ne les a pas écoutés. En plus, la compagnie a finalement su et l’a renvoyé. Tout était sens dessus dessous. Et lui ne voulait rien entendre.

Je n’en peux vraiment plus. Je parle de ma griffe. J’ai mal. J’ai mal partout dans cette main. Mes ongles aussi ont poussé de travers et se sont enfoncés dans la chair de mes doigts. Ils me coupent la main comme des lames. Pourquoi tu ris ? Je parle sérieusement. Bah il ne voulait pas accepter. La compagnie avait arrêté le travail le temps d’envoyer un nouveau chef de projet. A Téhéran, ils avaient des problèmes internes. Personne n’acceptait de remplacer Osouli. Les ingénieurs et techniciens sont rentrés chez eux deux semaines. Qu’est-ce que j’en sais. Chacun est parti de son côté. Il ne restait plus que lui et moi. Ils ne t’ont pas raconté cela non plus, non ? Un matin, il m’a dit : ”Allons vérifier le trajet de la ligne.” Il voulait prouver qu’il avait raison. Il était très têtu. Il a démarré la voiture et on est partis dans le désert. Il passait à côté des fossés et avait le regard sur le compteur des kilomètres. Imagine, un fossé tous les deux cents mètres. Comme ça, en rang. Ils ondulent comme des serpents dans tout ce désert. Puisqu’on ne peut pas deviner leur trajet exact. C’est-à-dire que moi, je ne pouvais pas. Il n’y avait que lui qui savait. Il tenait le volant à deux mains et ne décollait pas de l’accélérateur. Jusqu’à ce que de la fumée commence à sortir de sous le capot. Après quoi la voiture s’est arrêtée et a refusé de redémarrer. Après avoir essayé de la faire repartir pendant trois-quatre heures, il a commencé à lui donner des coups de pied. Il jurait contre ciel et terre. Après, il a dit qu’on allait laisser la voiture où elle était et rentrer à pied. J’ai dit à Osouli que si on rentrait maintenant, il allait faire nuit. Qu’on risquait de se perdre. Mais il n’écoutait pas. Je l’ai déjà dit, il était têtu.

La douleur dans ma griffe empire. Tu n’aurais pas un calmant ? C’est comme si on me poignardait la main. Quoi ? Bah, la nuit est bien tombée. Osouli haletait. Il n’en pouvait plus. Je ne pensais pas du coup qu’il tiendrait si peu. Je l’ai déjà dit, il était costaud. Tu ne savais pas tout ça, non ? Bah il y a une raison. Les deux qui connaissaient cette histoire ne sont plus ici. Tu veux qu’on s’assoie quelque part pour faire une pause ? Tu halètes beaucoup. Encore un peu et ce sera terminé. Après ? Après, on est tombés tous les deux dans un de ces fossés. On s’est tous les deux cassé la jambe. Osouli allait très mal. Pire que moi. Son tibia sortait de sa jambe.

Je ne me souviens plus qui de nous était fautif. Si c’était Osouli qui marchait devant ou moi. Je ne m’en souviens plus du tout. Je me souviens uniquement qu’on était tous les deux dans un de ces fossés. Osouli hurlait de douleur. Fais attention à ce qu’il y a devant toi. Ce ne serait pas étrange que ceci nous arrive. Tu sais, parfois je pense au pied que j’ai vu sur le ventre de cet homme. Certaines nuits, je le vois en rêve. Comme s’il était sur mon propre ventre, il grossit, il grossit. Parfois, il bouge même son gros orteil. C’est ridicule, non ? Il bouge son gros orteil dans mon ventre.

Tu savais que ceux qui ont la maladie de bête finissent par ressembler à l’animal qui les a contaminés ? Je n’ai pas entendu. Répète. C’est lié. C’est en rapport avec Osouli. Tu ne crois pas à ce genre de choses. Je ne sais pas. Peut-être que c’est des superstitions, mais moi, j’y crois. On était dans une situation horrible. Vraiment horrible. Osouli a tellement gémi qu’il s’est évanoui. Il n’a fait que gémir jusqu’au milieu de la nuit. Ensuite il s’est évanoui. Il est revenu à lui au petit matin. Il a regardé autour de lui et a demandé de l’eau. Je lui ai dit qu’il faudrait attendre le lendemain, peut-être que quelqu’un viendrait nous aider. D’une main, il a soulevé sa jambe cassée et s’est levé. Il voulait sortir du fossé. Imagine ! Avec sa jambe cassée, il voulait sortir de ce fossé profond de trois mètres. Il agrippait son poing dans le mur du fossé et se tirait vers le haut. Il montait un peu et retombait. Je ne te fatigue pas avec tout ça ? Si tu ne veux pas entendre…

Je pense qu’il a essayé quatre ou cinq fois. Il ne m’écoutait pas quand je lui disais de laisser tomber. C’est durant cette quatrième ou cinquième fois qu’il s’est ouvert le crâne. C’est-à-dire qu’il est tombé, front contre une des pierres au fond du fossé. J’ai enlevé ma chemise et lui ai bandé le front. Il était complètement inconscient. Tu veux qu’on se repose un peu ici ? Je l’ai déjà dit, on y est presque, mais si tu veux… d’accord… le lendemain, notre situation était terrible. C’est la journée du désert après tout. Le soleil était sur nous. Osouli était épuisé, mais moi j’ai crié tant que j’ai pu. Je me suis dit que peut-être que quelqu’un nous entendrait. Qu’aurais-tu fait à ma place ? Illumine par ici avec ta lampe. Fais attention au chemin. Tu n’as pas répondu. Qu’aurais-tu fait ?

J’ai tellement crié que j’ai fini moi aussi par tomber à côté d’Osouli. J’ai repris ma chemise entortillée autour de son crâne et l’ai tenue comme un parasol au-dessus de nos têtes. C’était effrayant. Tant que tu n’en as pas fait l’expérience, tu ne peux pas savoir. La peur te paralyse. Osouli était pris de frissons. Il claquait des dents dans cette chaleur. Je ne sais pas combien de temps on a tenu, mais je crois que ça n’a pas même duré dix minutes. Peut-être à cause de mon hémorragie à la jambe. Quand je suis revenu à moi, il faisait nuit. Un bruit qui ressemblait à un gémissement sortait de la gorge d’Osouli. Sa blessure au front avait enflé. J’avais soif. Enfin pire que soif. C’était comme si j’étais devenu fou. Je voyais de l’eau partout. Tout baignait dans de l’eau. Mais je n’avais pas mal. C’était étrange, mais je n’avais absolument pas mal. Tu imagines ? Uniquement soif. Tu comprends ce genre de choses ou comme moi, tu ne sais que dessiner des lignes ? Tu peux comprendre pourquoi je ne ressentais aucune douleur ? Garde ces théories pour toi-même. Je l’ai déjà dit, je ne m’étais pas encore évanoui. Tu sais qu’après Osouli, ils ont changé le chemin de la ligne ? Finalement, c’est les cartographes qui ont gagné. Et ces fossés ont été abandonnés dans le désert. C’est rare qu’il y ait des passants ici. Et la compagnie ne voulait pas engager des dépenses pour remplir les fossés. Elle avait déjà enregistré beaucoup de pertes. Je pense qu’on va arriver dans quelques minutes. C’est très dangereux de venir ici la nuit. Tu es très courageux d’être venu. Eclaire plus haut, peut-être qu’on les verra. Non. Pas encore.

Bah on est restés trois jours là-bas. Je pensais que j’étais mort. Osouli ne faisait plus aucun bruit. Il avait juste des convulsions toutes les deux trois heures et son corps tremblait. Sa jambe aussi était toute violette. À la nuit tombée, une forme noire est venue et s’est tenue au bord du fossé. Elle faisait un bruit qui ressemblait à un geignement ; bas et long. Elle tournait au bord du fossé. Elle s’arrêtait pour nous regarder. Puis reniflait et grattait le sol avec son museau. Je ne me souviens plus si j’ai hurlé. Je me souviens seulement que cette chose noire a sauté dans le fossé, vive et rapide. Comme si elle ne pesait rien. Elle m’a flairé le visage et j’ai vu son museau. Elle ressemblait à une hyène. Elle avait un museau long et allongé avec des pattes maigres. Une drôle d’odeur aussi. Une espèce d’odeur rance. Comme du yaourt passé qu’on aurait laissé quelques jours à l’air libre. Elle a tourné un peu autour de moi et flairé les alentours. Puis elle s’est rapprochée d’Osouli. Je pense qu’il était complètement inconscient à ce moment-là. Il ne bougeait pas du tout. L’animal a tapoté le menton d’Osouli avec son museau à plusieurs reprises. Puis il a avancé la tête et l’a saisi à la gorge. Il a posé sa patte droite sur la poitrine d’Osouli et a commencé à secouer sa gorge. Il avait une grande patte. Plus grande que celle d’une hyène. Beaucoup plus grande. Je ne me souviens plus du reste. Peut-être que je m’étais évanoui. Je ne sais pas. Je me souviens que quand j’ai repris conscience, j’ai vu l’animal qui s’était assis dans un coin du fossé et léchait ses pattes maigres. Puis j’ai vu la gorge d’Osouli. Il était ensanglanté des pieds à la tête. Il y avait une mauvaise odeur. Comme l’odeur d’un linge sale qu’on aurait mouillé. L’animal me regardait parfois, et parfois la gorge déchirée d’Osouli. Puis, il s’est mis à faire des allers-retours entre moi et Osouli. Il s’approchait de moi et je voyais les poils humides de sa truffe qui étaient emmêlés. Doucement, il me touchait le visage de son museau mouillé. Tu t’imagines ? Il me frôlait le visage et les lèvres avec son museau. A la fin, il a fait tellement d’allers-retours que j’ai compris. J’ai compris ce qu’il voulait. Il voulait que j’attrape aussi la gorge d’Osouli. C’est dur de l’accepter, mais je suis persuadé que c’est ce qu’il voulait. Il avait compris qu’avec cette soif, j’allais mourir. Je ne sais pas, peut-être qu’il voulait me garder vivant pour son lendemain soir. On ne peut jamais prouver ce genre de choses. C’est impossible. J’ai réussi à me traîner avec beaucoup de peine vers Osouli. Puis j’ai saisi sa gorge. Son sang était encore chaud, comme de l’eau tiède. Il y avait aussi un bruit qui sortait de sa gorge, comme un ronronnement. Doux et paisible. Quand j’ai fini, je me suis appuyé sur le mur du fossé. Puis la bête s’est approchée de moi et a reniflé mes lèvres. Tu t’imagines ? Elle a reniflé le sang sur mes lèvres. Elle a fait ensuite quelques tours dans le fossé puis a passé ses pattes sur les poils de son museau. Puis elle a pris de l’élan et a sauté dehors. Elle a pris un élan pour trois mètres et elle a sauté dehors. Trois mètres. C’est pour ça que je pense que ce n’était pas une hyène. J’ai dit la même chose aux deux autres personnes. Tu sais ce qu’elles ont fait ? Elles se sont enfuies. C’est ridicule. Elles m’ont fui. Le lendemain, la gorge d’Osouli avait séché. J’avais beau sucer, rien ne sortait. Où tu vas ? Pourquoi tu recules ? Tu vas finir par tomber dans un de ces fossés. Viens là.

Tu veux connaître la fin ? Le lendemain, ils nous ont retrouvés. Tous les deux. Tout le monde s’étonnait que la bête ne m’ait pas déchiqueté la gorge. Chacun inventait sa version et la présentait aux autres. Pour éviter la panique, il a été décidé qu’on dirait qu’Osouli était parti de lui-même. Qu’il s’était fait disparaître.

Tu poses beaucoup de questions. Je te l’ai déjà dit... ils se sont enfuis. Le lendemain, ils les ont retrouvés dans ces mêmes fossés. La compagnie a fait savoir qu’il s’agissait d’une attaque de hyènes. Je n’ai rien dit non plus. Il n’y avait rien à faire. Ne me regarde pas comme ça. Ce n’est pas ma faute. Pourquoi tu t’éloignes ? Viens ici. Rapproche-toi encore. Tu ne m’as d’ailleurs pas dit pourquoi la compagnie t’en voulait ? Raconte. Comment est-ce que tu as atterri dans ce désert ? Fais attention à ces buissons. Peut-être qu’il y a un fossé ou quelque chose derrière. Doucement. Plus doucement. Ici c’est bien. Juste là à côté de ces buissons. Assieds-toi un peu et raconte-moi. Parle-moi de toi.

FIN

* Nouvelle extraite du recueil Barf va sanfoni-e abri (La neige et la symphonie nuageuse).


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