N° 152, juillet 2018

Ariobarzanes, le héros de la bataille désespérée des Portes persiques


Babak Ershadi


Statue d’Ariobarzanes à Yassouj, chef-lieu de la province de Kohkilouyeh va Boyer Ahmad

Les habitants de la province iranienne de Kohkilouyeh va Boyer Ahmad sont réputés pour leur patriotisme et leur bravoure exemplaires. Des exemples en sont nombreux pendant l’histoire ancienne et l’histoire contemporaine de notre pays. Durant l’Antiquité iranienne, cette région fut la scène d’une bataille désespérée face à un puissant agresseur étranger.

Darband-e Pârs (assimilée aujourd’hui à Tang-e Takâb ou à Tang-e Meyran) est une région montagneuse située à la frontière des trois provinces iraniennes de Fârs, Khouzestân et Kohkilouyeh va Boyer Ahmad.

Darband-e Pârs se situe au sud de la chaîne de montagnes Denâ (Kohkilouye va Boyer Ahmad). Darband-e Pârs, qui signifie littéralement « Portes persiques », fut la scène de l’une des célèbres guerres qui eurent lieu entre une troupe achéménide et les armées d’Alexandre en 330 av. J.-C.

La zone montagneuse des Portes persiques fut dans l’Antiquité un passage stratégique reliant la Mésopotamie à Istakhr, ville antique de la Perse où se trouvait la capitale des Achéménides (559-330 av. J.-C.). Pendant la période islamique, les Portes persiques (Darband-e Pârs) gardèrent leur importance en tant que passage montagneux entre le Fârs (Perse) et la région du Khouzestân.

Les Portes persiques s’étendent le long d’une vallée relativement étroite et longue de près de cinq kilomètres. La rivière Mâroun traverse cette vallée pour relier la province de Kohkilouye va Boyer Ahmad à celle du Khouzestân. Le détroit montagneux des Portes persiques ne possède que deux entrées, une à l’ouest et l’autre à l’est. 

 

Statue d’Ariobarzanes à Basht (sud de la province de Kohkilouyeh va Boyer Ahmad).

Contexte historique

 

On est loin de l’époque glorieuse des cinq grands empereurs de la dynastie des Achéménides - Cyrus le Grand, Cambyse II, Darius Ier, Xerxès Ier et Artaxerxès Ier - qui fondèrent et développèrent le plus grand Empire de l’Antiquité entre 559 et 424 av. J.-C. Le déclin achéménide a commencé dès 359 av. J.-C.

En 334 av. J.-C., l’armée macédonienne dirigée par le jeune Alexandre (356-323 av. J.-C.) traversa le détroit des Dardanelles et débarqua en Asie Mineure. La première bataille entre l’armée d’Alexandre et les satrapes achéménides de la région égéenne eut lieu en 334 av. J.-C. près du fleuve Granique (aujourd’hui Biga Çayi en turc), près de la ville turque de Çanakkale, sur la rive orientale des Dardanelles. Ce fut la première des trois grandes victoires des Macédoniens contre les armées achéménides. Les Macédoniens continuèrent leur progression vers l’est en Asie Mineure et un an plus tard, en 333 av. J.-C., la deuxième grande bataille eut lieu en Cilicie, région historique de l’Anatolie méridionale. La confrontation entre l’armée macédonienne et les troupes de l’Empire achéménide se fit à Issos, région aujourd’hui située en Turquie, près de la ville d’Iskenderun, à proximité de la frontière syrienne. Pour la première fois, les armées achéménides étaient dirigées par l’empereur Darius III (380-330 av. J.-C.) en personne. Bien que les guerriers macédoniens soient moins nombreux, ils remportèrent cette bataille décisive et se préparèrent pour leur victoire finale sur Darius III à Gaugamèles en 331 av. J.-C. La bataille de Gaugamèles eut lieu en Haute Mésopotamie, à une centaine de kilomètres d’Erbil (Kurdistan irakien). Après la défaite militaire des Achéménides, Alexandre s’empara de la Mésopotamie et entra en vainqueur dans Babylone. Darius III mourut un an plus tard dans les montagnes de Médie en 330 av. J.-C. avant d’avoir pu organiser une riposte.

Expédition d’Alexandre

 

Ariobarzanes

 

Le père d’Ariobarzanes était Artabaze, un célèbre général perse de l’Empire achéménide. Artabaze fut le satrape d’Ionie, une région historique du monde grec antique à l’ouest de l’Asie Mineure, dans une région qui correspond aujourd’hui à Izmir.

Vers 363 av. J.-C., Artabaze épousa une sœur des deux commandants mercenaires grecs de l’empereur achéménide Artaxerxès III (en persan, Ardeshir). Selon les documents grecs, l’épouse d’Artabaze, originaire de Rhodes, lui donna dix filles et onze fils, dont Ariobarzanes. Les enfants furent éduqués à la fois dans la culture perse et hellénique.

En 356 av. J.-C., Artabaze se révolta contre l’empereur achéménide Artaxerxès III. Sa révolte ayant échoué, il fut cependant obligé d’aller se réfugier plusieurs années durant à la cour de Philippe II de Macédoine, père d’Alexandre. Pendant son exil, Artabaze découvrit que le roi de Macédoine préparait un plan pour attaquer la Perse, ce qui le poussa à retourner avec sa famille en Ionie pour en informer l’empereur achéménide. Artabaze fut ainsi gracié et devint l’un des compagnons les plus proches de l’empereur. Plusieurs de ses fils obtinrent des postes très importants de commandement des forces armées des satrapies perses, notamment dans les régions côtières de l’Asie Mineure.

Notre héros, le jeune Ariobarzanes, fut envoyé en Perse et devint gouverneur d’une partie de la satrapie de Perside (ou Perse). La satrapie de Perside [1] était une grande région administrative perse achéménide.

Statue d’Alexandre, Musée archéologique de Pergame à Berlin

À l’issue de la bataille d’Issos en 333 av. J.-C., la mère et un frère d’Ariobarzanes furent capturés par les Macédoniens lorsque Parménion (400-330 av. J.-C.), l’un des généraux d’Alexandre, attaqua Damas pour mettre la main sur l’un des trésors impériaux de Darius III.

Après avoir conquis Babylone, Alexandre envoya ses troupes vers Suse, ancienne capitale élamite et l’un des sièges principaux des rois achéménides dans le nord du Khouzistân. Encouragé par la retraite de l’empereur perse qui s’était rendu en Médie, Alexandre décida d’attaquer la capitale de villégiature des Achéménides, Persépolis. Pour y arriver, Alexandre et ses armées devaient traverser les montagnes Zagros et les Portes persiques qui leur offraient le chemin le plus court.

Ce fut exactement dans les Portes persiques qu’Ariobarzanes installa sa défense pour empêcher la progression des Macédoniens vers Persépolis. Le lieu exact de la bataille nous reste inconnu, mais les historiens estiment souvent que la guerre aurait eu lieu vers le sud des montagnes Denâ, quelque part au sud-est de la province actuelle de Kohkilouyeh va Boyer Ahmad.

Les historiens grecs donnaient à Ariobarzanes une grande armée composée d’une infanterie de 40 000 hommes et de 700 cavaliers. Mais les historiens modernes mettent sérieusement en doute les chiffres avancés par les historiens grecs.

Endroit supposé du camp d’Ariobarzanes

En réalité, les moyens d’Ariobarzanes étaient très faibles. Après les grandes défaites des armées perses devant Alexandre, après la chute de l’Asie Mineure, de la Mésopotamie et la prise de Suse, et surtout après la retraite de l’empereur Darius III qui s’était retiré vers la Médie au lieu de rentrer dans sa capitale Persépolis, les forces militaires locales des Perses, comme celles d’Ariobarzanes, se trouvaient dans un état de déroute générale. Il est donc difficile d’imaginer que le jeune général perse ait réussi à réunir une importante troupe pour faire la guerre contre Alexandre aux Portes persiques. Aujourd’hui, les historiens estiment qu’Ariobarzanes n’aurait commandé qu’une petite troupe de 700 hommes au total. Il devait donc mener une bataille désespérée dont l’objectif n’était certainement pas de vaincre les grandes armées des Macédoniens, mais de retarder leur arrivée à Istakhr et à Persépolis, afin que les habitants aient plus de temps pour se préparer.

Face à la petite troupe d’Ariobarzanes, Alexandre avait une armée de plus de 10 000 hommes. Il avait envoyé les troupes lourdes, commandées par Parménion, prendre une route carrossable, et dirigeait lui-même l’infanterie macédonienne, les lanciers et les archers sur la piste montagneuse. Après un parcours de quatre jours dans la montagne, les troupes d’Alexandre campèrent dans un espace ouvert à près de quatre kilomètres des Portes persiques, en sachant que les Perses leur avaient tendu une embuscade.

Vallée au Nord, début du sentier utilisé par Alexandre pour contourner les forces d’Ariobarzanes

Les Portes persiques étaient un passage étroit entouré de pentes assez raides. Les troupes qui se positionnaient en haut des pentes avaient donc la possibilité de freiner l’avancée des ennemis le long du passage. Ariobarzanes profita de cette défense naturelle et fit fermer le passage par un « mur », probablement une ligne défensive de pierres grossièrement entassées. Après quoi, ses hommes se positionnèrent sur les pentes abruptes où ils préparèrent de petites fortifications.

Au premier jour de la bataille, Alexandre assaillit le passage avec sa confiance habituelle. Le général perse lui permit d’avancer de quelques deux kilomètres, après quoi ses hommes attaquèrent les Macédoniens chaque fois qu’ils arrivaient au-dessous de leurs fortifications sur les hauteurs. Les défenseurs qui tenaient les pentes abruptes lancèrent des javelots et des roches sur les Macédoniens, tuant et blessant un certain nombre d’entre eux sans perdre un seul homme.

Incapable d’atteindre les fortifications des Perses ou de protéger ses hommes, Alexandre se retira dans son camp. Les prisonniers que les Macédoniens avaient capturés dans la région dirent à Alexandre qu’il existait cependant des routes secondaires qui permettraient aux soldats macédoniens d’avoir accès aux positions des hommes d’Ariobarzanes sur les hauteurs.

La Mosaïque de la bataille d’Alexandre, découverte en 1831 à Pompéi, représente la bataille entre Alexandre et Darius III. Beaucoup d’informations manquent sur son origine, à commencer par la bataille elle-même. (Musée archéologique national de Naples en Italie)

Alexandre confia le camp à son proche compagnon, Cratère (370-321 av. J.-C.) et il prit la route à la tête d’une troupe de soldats. À l’aube, Alexandre arriva aux avant-postes des Perses et les détruisit. Les troupes d’Alexandre attaquèrent Ariobarzanes, tandis que Cratère entamait son offensive pour traverser les Portes persiques. Les quelques centaines de soldats perses qui accompagnaient Ariobarzanes furent encerclés, mais se battirent avec courage. Les historiens grecs relatent que dans ce combat mémorable, de nombreux soldats perses résistèrent jusqu’au bout, avant de se saisir des adversaires et de se jeter avec eux du haut de la falaise. En quelques heures, la plupart des soldats perses furent tués.

Avec quelques-uns de ses hommes, Ariobarzanes s’échappa sur les collines et essaya de franchir la ligne des Macédoniens dans l’espoir de se rendre à Persépolis., mais les Macédoniens lui bloquèrent le chemin. Il revint et se battit jusqu’au bout.

De nombreux historiens anciens et modernes comparent la bataille des Portes persiques à la bataille des Thermopyles qui eut lieu en 480 av. J.-C. entre les troupes de l’empereur achéménide Xerxès Ier (roi de 486 à 465 av. J.-C.) et une alliance des cités grecques. Comme la bataille des Portes persiques, la bataille des Thermopyles prit place dans une gorge étroite. A Thermopyles, les Perses réussirent à vaincre et prirent Athènes grâce à une manœuvre pour contourner les montagnes, ce qui amena les Grecs à abandonner la bataille à cause de la trahison de l’un des leurs. La défaite des Perses aux Portes persiques est souvent considérée comme la fin définitive de la dynastie des Achéménides.

    Anse de vase en forme de bouquetin ailé. Argent partiellement doré, IVe siècle av. J.-C. (Musée du Louvre à Paris)

Notes

[1Dont la partie centrale correspondrait approximativement à la province actuelle de Fârs.


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