N° 155, octobre 2018

L’Empire des Roses
Chefs-d’œuvre de l’art persan du XIXe siècle


Katty Iherm


"Un plateau de fleurs aurait pour toi quel usage ? Prends plutôt de mon Jardin de roses une page. Une fleur, cinq à six jours au plus tiendra mais ce jardin de roses l’éternité te durera !"

Saadi - Le Jardin de roses

Reliure du Diwan-i Khaqan de Fath ’Ali Shah. Iran, début du XIXème siècle. Manuscrit : encre, couleurs et or sur papier ; reliure : papier mâché, décor peint et verni (laque). H.28,8 cm ; I. 18,5 cm. Londres, The British Library.
Les photos sont issues du catalogue de l’exposition : L’empire des roses - Chefs d’oeuvres de l’art perss - Textes en Français - Sous la direction de Gwenaëlle Fellingeran du XIXe siècle - Editions Snoeck - Ouvrage relié - 376 page

Printemps éternel que celui des souverains qâdjârs, caché à l’ombre du palais du Golestân. Une impression persane que nous avons eu la chance et l’honneur de partager au Louvre Lens le temps d’une exposition magique, l’Empire des Roses.

 

Grâce à la générosité de différents musées internationaux, iraniens notamment et à l’apport de collections particulières, renaissait sous nos yeux, une esquisse des palais d’Ashraf, de Suleimanieh et dans leur enceinte, l’histoire et l’art du XIXème siècle en Iran, alors nommé Perse par les voyageurs européens. Passé le porche dessiné par Christian Lacroix, scénographe de l’exposition, nous sommes d’abord plongés dans le monde rêvé du ballet mis en scène en 2001, Shéhérazade, dont nous découvrons les atours luxueux, et qui, en quelques pas, pourrait nous conduire à un autre spectacle donné en 1910, au Théâtre National de l’Opéra où Léon Bakst avait choisi d’habiller les personnages des « Mille et Une Nuits » par des tenues inspirées par les vêtements qâdjârs.

Acrobate au paon, Iran, vers 1820-30 (?). Huile sur toile, 136*84 cm. Bellinzona, Archives cantonales du Tessin.

 

Poursuivons notre remontée dans le temps guidés par les passionnés explorateurs, leur découverte de l’architecture et de la culture du pays. Dès 1840, au travers de missions diplomatiques diverses, l’Iran se dessine petit à petit avec plus de précision qu’il ne l’avait été auparavant, sous la mine de l’architecte marseillais Pascal Coste, par exemple, qui nous livre des tracés rigoureux des constructions préislamiques et postérieures à l’invasion arabe dans les différentes villes qu’il traverse, croquant les palais de Téhéran, d’Ispahan mais aussi les caravansérails ou encore les bains publics à Kashan.

 

Jules Laurens, Les Ruines du palais d’Ashraf France, non daté (entre 1848 et 1894) Huile sur toile

À la lumière du pinceau de Jules Laurens également qui s’attarde, lui, sur les vestiges safavides davantage que sur les constructions actuelles et dresse du pays un portrait en creux, dévoilant l’art architectural qâdjâr fidèle à celui des anciens, à travers les arcatures ou arcs persans, les décors de céramique aux teintes turquoises de la fin du XVIe siècle. « Sur les toits d’Ispahan » et sous un ciel provençal, il contemple avec mélancolie la ville « la plus belle du monde » qui a souffert des ravages des guerres civiles du siècle précédent et à laquelle il doit abandonner son ami, le géographe Xavier Hommaire de Hell, décédé suite aux conditions difficiles de l’expédition.

Portrait de Fath Ali Shâh (1797-1834), attribué à Mir Ali, Iran, Téhéran, vers 1805

Entre ces deux approches, celle autorisée par les premières parutions scientifiques et la vision plus romantique, dans la lignée des Orientalistes, il n’y a qu’une rue à franchir pour commencer à faire connaissance avec la dynastie qâdjâre et remonter à l’essence même de son empire. Aux marches de ce palais somptueux, on trouve d’abord Téhéran, la bourgade de taille moyenne instaurée capitale par le guerrier eunuque, Aqâ Mohammad Khân Qâdjâr, en 1786, héritage urbain du premier des sept souverains à avoir conduit l’Iran à la stabilité politique et insufflé l’élan vers la modernité. La ville et son architecture devenues, de fait, l’un des sujets de prédilection pour les esquisses, les récits et peintures des voyageurs du XIXe siècle.

Jeune femme au chador. Vers 1840-50, huile sur toile. Collection particulière, Genève

 

De ce règne et de Shâh Aqa Mohammad Khân Qâdjâr, nous retenons la couronne, l’emblème du pouvoir tel qu’il fut instauré dès la fin du XVIIIe siècle, joyau de cuivre au décor d’émail, qu’il nous faut dans notre esprit rehausser encore d’un cimier, orné de pierres précieuses et disparu depuis lors. L’art de paraître à la cour et l’opulence des Qâdjârs affirment dès lors l’entrée dans le nouveau siècle, la puissance et la finesse de la dynastie. Pourtant, le règne est plus fragile qu’il ne paraît, les dissensions calmées au sein du pays le laissent dans une recherche constante de soutiens extérieurs et en tenailles avec les grandes puissances expansionnistes qui l’entourent, l’Angleterre et la Russie.

 

Napoléon Ier recevant l’ambassadeur de Perse à Finkenstein, le 27 avril 1807, France, Paris, 1810, François-Henri Mulard, huile sur toile, Versailles

La France ne peut manquer de participer à ce « Grand Jeu », ne serait-ce que pour un court moment. Recherchant le soutien de Fath’Ali Shâh à l’encontre des Anglais, Napoléon Ier reçoit, en 1807, l’ambassadeur Mirzâ Mohammad Rezâ Khân Qazvini au château de Finkenstein, en Prusse Orientale. Il ratifie un traité dans lequel il s’engage à soutenir l’Iran contre les Russes et à encourager la réappropriation des terres dans le Caucase. Une toile d’Henri François Mulard nous invite dans la salle du château, spectateurs de l’arrivée de la délégation face au personnage de l’Empereur, mis en valeur comme il était d’usage, majestueux dans l’encadrure de la porte.

Le détail des ornements qâdjârs, les tons chauds et les contrastes appuyés distinguent cette œuvre parmi l’une des premières de type orientaliste du dix-neuvième siècle. Si les négociations politiques et les enjeux stratégiques sont rapidement escamotés entre les deux pays suite à l’alliance secrète que Napoléon noue avec Alexandre II, le tableau de cette rencontre manquée laisse, lui, présager d’échanges artistiques riches et beaucoup plus durables.

Reliure du Diwan-i Khaqan de Fath ’Ali Shah. Iran, début du XIXème siècle. Manuscrit : encre, couleurs et or sur papier ; reliure : papier mâché, décor peint et verni (laque). H.28,8 cm ; I. 18,5 cm. Londres, The British Library.

 

Tout au long du siècle et au fil des liens tissés avec la Vieille Europe, nous découvrons la façon dont l’art sert le pouvoir, dans la diffusion d’une image flatteuse et étudiée de la dynastie. D’une représentation à l’autre, les souverains qâdjârs reviennent peu à peu habiter l’enceinte de leur palais. Dans cette mise en scène de la royauté, Fath’Ali Shâh occupe une place de choix, à l’image de son règne et de son aura, dépeints par le portraitiste Mehr ’Ali dans une vision saisissante, le regard droit, les yeux noirs et la barbe longue, mis en valeur par les attributs royaux resplendissants, le contraste des formes et des couleurs. Les images du souverain, en pied ou en trône, demeurent à l’esprit et capturent le regard, à peine la porte d’entrée passée, reprenant ainsi la fonction que les portraits avaient à cette époque, en Iran : incarner le prince en son absence.

 

La Danseuse au tambourin, Iran, vers 1820, Huile sur toile, Carpentras, bibliothèque-musée Inguimbertine

Il faut dire que Fath’Ali Shah avait très tôt saisi l’intérêt de l’image dans l’émergence de l’attachement à la nation et celui du portrait dans les relations diplomatiques, en en perfectionnant l’art sans cesse, s’inspirant de modèles venus de l’étranger et s’adaptant avec raffinement à ses interlocuteurs. Dans les salles et dans les enfilades où nous, hôtes du XXIe siècle, nous égarons parfois, admiratifs et désireux de posséder les clefs du raffinement d’une culture encore méconnue, le Shâh est toujours là. Il nous guide par de subtiles devinettes et des références ludiques, sous forme d’affichettes jalonnant le parcours, nous rappelant un autre récit illustré, le Shâhânshâhnâmeh, qui, dans la continuité du grand Shâhnâmeh, retrace les exploits guerriers du personnage souverain.

Abu Turab Ghaffari, Portrait d’un homme de religion, Téhéran, vers 1880-1890, Crayon graphite, couleurs et encre (?) sur papier, 29,2*20,3 cm. Paris, musée du Louvre

 

Car durant la dynastie qâdjâre, les représentations picturales, architecturales, littéraires s’inspirent souvent de références antérieures. Les ornements des monuments sont repris, tout comme les peintures ou l’iconographie, copiées et exploitées sur différents supports. Une mise en abyme artistique qui nous permet d’apercevoir à travers les motifs des enluminures d’une porte à décor peint, le style néo-safavide ou la présence de l’inspiration ottomane dans l’encadrement de la fenêtre des rois. Quand nous ne sommes pas en train de contempler la recréation néo-achéménide d’un relief décoratif. Avec le plaisir de visiter, non pas un, mais plusieurs palais imbriqués, et le sentiment de suivre le cours d’une remontée lointaine vers la transmission du savoir-faire et de l’œuvre d’art chez les grands maîtres persans.

Charles Chusseau-Flaviens, Ahmad Shâh quitte la tribune officielle après la revue d’Aldershot (Grande Bretagne), Angleterre, 1923, 20*25 cm. Chalon-sur-Saône, musée Nicéphore Niepce

Cet historicisme permet aux souverains de s’inscrire dans une tradition et sert donc les intérêts politiques de la cour. Afin d’affirmer leur pouvoir, les souverains qâdjârs s’allient également les membres influents des principaux mouvements religieux, les chiites et les soufis, et tentent de concilier ce double héritage en calmant des tensions interreligieuses parfois virulentes. Nombre d’œuvres fascinent par leur préciosité et leur caractère exceptionnel, tels les objets liturgiques, les alams, sculptures damasquinées d’or et d’argent représentant des fruits ou de petits animaux, figurations liées aux Imâms chiites nous conviant à la procession de l’Ashourâ et au récit de la bataille de Karbalâ, à la suite d’un étendard majestueux de plus de deux mètres de haut.

 

Gholâm Rezâ Emâmi, plumier à décor floral dédié à Amin Sultan, Iran, Téhéran ou Ispahan, 1300 h (1882-83). Papier mâché, décor peint et verni (laque). L. 22,7 ; H. 3,9 ; I. 3,8 cm. Paris, musée du Louvre.

Esmâ’il Jalâyer, l’un des peintres les plus fascinants du règne de Nâssereddin Shâh donne, lui, forme et visage à l’Imâm ‘Ali, à travers un portrait emblématique, réalisé dans un traitement bicolore, en grisaille, que l’on regarde pour la puissance de son évocation et que l’on retient pour son originalité. Ramenés sans cesse au centre de l’image où émerge de l’obscurité, transcendant, le visage inondé de lumière de l’Imâm, nos yeux petit à petit habitués, découvrent également des scènes minutieusement détaillées, en pourtour ou à l’arrière-plan, telle celle du lion veillant sur son petit, menacé, étayant et enrichissant d’autant les références à l’histoire religieuse et au martyre de Hossein.

Reliure à décor de fleurs et d’oiseaux, Iran, fin du XVIIIème siècle ou début du XIXème siècle. Papier mâché, décor peint et verni (laque), 47,5*33 cm (chaque plat). Paris, musée du Louvre, dépôt du musée des Arts décoratifs.

 

Énigmatiques peintures, trésors qui se livrent pas à pas dans une période trop vite cantonnée à une dérive antiquisante par les amateurs d’art européens. Au détour d’une pièce, on peut encore admirer, si l’on y prête attention, sans doute l’une des œuvres les plus mystérieuses du lieu, un album de prières en khatt-e nâkhouni, calligraphié à l’ongle, dans des nuances de relief blanc sur page blanche. La nécessité de se trouver auprès du manuscrit pour parvenir à en apercevoir les inscriptions nous transporte dans l’intimité de l’art qâdjâr, avec la possibilité de déceler la virtuosité des techniques que l’on voit évoluer sous nos yeux et l’ampleur des secrets qui demeurent encore à déchiffrer.

 

Invités à nous rendre ensuite à la salle des audiences, nous flânons un instant près des cyprès, sur les toits du palais, survolons du regard de précieux tapis, vestiges d’un art du tissage précédant le revival, avant d’être reçus par le souverain de la seconde partie du XIXe siècle, Nâssereddin Shâh, posant sur une chaise de style Napoléon III, portée par les nuages. Une variante de la reproduction d’une photographie, illustration en apothéose qui aurait été inspirée au grand peintre de cour, Abolhassan Khân Ghaffâri, par la peinture de Raphaël admirée lors d’un voyage en Italie, La Vierge de Foligno.

 

Tiare offerte à la reine Victoria. Iran, avant 1838. Diamants, rubis, perles, or, décor d’émail peint Windsor, The Royal Collection Trust

Car Nâssereddin Shâh, passionné d’art et grand diplomate, est le premier des souverains à avoir franchi les frontières de l’Iran pour aller à la rencontre des têtes couronnées de ce monde. Il en rapporte à la cour les influences artistiques et les techniques modernes, comme avait commencé à le faire avant lui Fath’Ali Shâh par l’intermédiaire de ses ambassadeurs. Entre authenticité de l’art et influences venues de l’étranger, rayonnement des anciens et essor vers la modernité, s’écrit l’histoire des Qâdjârs - des motifs de la fleur et du rossignol aux natures mortes insufflées par l’Europe, du cristal de Baccarat, importé de France aux huiles sur toile figurant dynasties et joies de la cour. Rehaussés par les qalamkâr, ces délicates tentures de tissus ornées de motifs réalisés au tampon, les murs nous racontent des histoires et les objets aussi.

Félin (d’une paire), Iran, 2nde moitié du XIXème siècle. Acier, décor ciselé et damasquiné d’or et d’argent. H. 22,8 ; I. 11,3 cm. Paris, musée du Louvre

 

Celles du jupon des ballerines aperçu à l’Opéra de Paris et qui plut tant à Nâssereddin Shâh qu’il exigeât à son retour le port de la shalitah pour les femmes, une jupe courte associée à leur costume d’intérieur. Ou celle du daguerréotype du souverain, devenu photographe amateur et passionné aux prémices de la découverte d’un art encore balbutiant et controversé en Europe. En Iran, la photographie est image, donc elle est art, et le Shâh lui confère ses lettres de noblesse en fondant l’école polytechnique, le Dâr-ol-Fonoun.

Couronne d’Aqa Muhammad Shah Iran, vers 1788 Alliage de cuivre, décor d’émail peint, Téhéran, Palais du Golestân

Des images plus proches de nous en mesure de temps nous reviennent : posture alanguie du voyageur et professeur Jules Richard sur l’un des plus anciens daguerréotypes ; regard lointain de la dame au qalyân, une pipe à eau dont l’usage s’estompa peu à peu au cours du siècle. Réalisme ou représentation imprégnée de l’inventivité des photographes et de leurs modèles ? Support de plus à la représentation, la photographie facilite la copie, pour la peinture de portraits royaux par exemple, dans la droite ligne de la tradition artistique qâdjâre. Tout comme la lithographie, l’autre évolution technique majeure de ce siècle, elle est adaptée, enrichie et utilisée en complément d’autres techniques.

 

Tête de qalyan. Signé Ibrahim. Iran, vers 1850. Or, décor d’émail peint et champlevé ; manche : bois tourné Paris, musée du Louvre

C’est en feuilletant ce dernier album qui nous dévoile autant qu’il questionne cette période capitale dans l’histoire moderne de l’Iran, que nous devons laisser, à regret, les pavillons qâdjârs et la vue unique qui nous a été donnée de contempler. En remerciant les différents acteurs qui nous ont permis cette échappée dans un lieu et un temps où les roses se mêlaient à l’Empire, Gwenaëlle Fellinger, commissaire de l’exposition et conservateur au Musée du Louvre, le scénographe Christian Lacroix, l’équipe du Louvre Lens et tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à cette œuvre d’une grande richesse, d’une audace certaine et d’un caractère envoûtant.

 

En espérant que de telles manifestations nous poussent à conserver la même curiosité que les voyageurs du XXIe siècle et la même ouverture que ces artistes évoluant au fil des voyages et des influences venues d’ailleurs.

 

L’oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse,
Ne chante plus parmi la rose et l’oranger ; L’eau vive des jardins n’a plus de chanson douce,

L’aube ne dore plus le ciel pur et léger.

Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger,
Revienne vers mon cœur d’une aile prompte et douce,
Et qu’il parfume encor les fleurs de l’oranger,
Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse !

 

(Charles Leconte de Lisle – extrait du poème Les Roses d’Ispahan, 1886)

Candélabre dit ’du Shâh de Perse’. Maison Baccarat, Baccarat, 1867-73, Cristal teint et taillé, Baccarat, collection patrimoniale

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