N° 155, octobre 2018

Portrait de l’Iran du XIXe siècle
et de ses premiers photographes


Shahâb Vahdati


Nâssereddin Shâh à son bureau, salle des miroirs, palais Sâhebqarâniyeh

Les débuts de la photographie en Iran remontent au règne de Mohammad Shâh et surtout de son fils et successeur, Nâssereddin Shâh. Figurant les coutumes du temps, les photos prises à cette époque constituent des documents précieux pour étudier la vie ordinaire, ainsi que l’organisation administrative de l’Iran au XIXe siècle.

 

Les photographes iraniens de l’époque qâdjâre se répartissent principalement en trois groupes :

 

  1. Ceux qui recherchaient la diversité culturelle, ethnographique et naturelle et travaillaient pour les instituts de recherche européens.
  2. Les photographes iraniens qui expérimentaient les dernières découvertes techniques pour se distraire et sans but précis.
  3. Les photographes professionnels qui gagnaient leur vie en pratiquant ce métier.

 

Les pionniers de la photographie en Iran, originaires de France, d’Autriche ou d’Italie, enseignaient à l’école Dâr-ol-Fonoun, école polytechnique fondée au départ pour former principalement des ingénieurs, des officiers de l’armée, des médecins et des traducteurs. Dix ans après sa création, en 1860, la photographie vient s’ajouter aux matières enseignées. L’un des premiers photographes en Iran fut le Français Jules Richard (1816-1891)1, enseignant à Dâr-ol-Fonoun de 1844-1846.

Porte Dowlat, Téhéran, œuvre de l’Italien Luigi Pesce (1828-1864)

 

L’une des premières collections de photos est l’œuvre de l’Italien Luigi Pesce (1828-1864), un colonel napolitain qui envoie cette série à Guillaume Ier, l’empereur d’Allemagne. Un autre album, dédié par Pesce au Metroplitan Museum of Art à New York, contient 75 photos de palais, mosquées, portes de ville, mausolées, ponts et sites historiques. Les plus anciennes photos de cette collection datent de 1852. Un autre photographe italien est le célèbre Luigi Montabone dont la collection fut présentée à l’Exposition universelle de 1867 à Paris.

 

Lorsqu’en 1874, Nâssereddin Shâh effectue son second voyage en Europe, il y a, parmi ses compagnons, des amateurs de photographie. De retour en Iran, ces amateurs se mettent au travail sur la base des connaissances acquises lors de leur voyage. Ces derniers limitent toutefois leurs essais artistiques aux monuments et vieux édifices, pour respecter certaines interdictions.

 

Nâssereddin Shâh par Luigi Pesce

Le premier photographe iranien est le prince Malek Ghâssem Mirzâ (1773-1815). Il travaille selon la méthode de Louis Daguerre, sur une surface d’argent pur. Nâssereddin Shâh, lui-même, fait partie des passionnés de cet art. Il a appris la photographie avec le Français Frances Carlhian (1818-1870). Le Tchèque August Karl Krziž (1814-1886), qui enseigne l’artillerie à Dâr-ol-Fonoun et le jeune diplomate russe Nicolaï Pavlov comptent parmi les autres photographes de cette période.

 

L’atelier de photographie ayant pris la première photo de nuit est celui de Jafar Khân Khâdem, situé près du carrefour de Hassan-Abâd. Exploitant la lumière artificielle d’une lampe électrique à incandescence classique, il réussit à photographier pendant la nuit.

 

Studio des deux frères Sevruguin au deuxième étage, la rue Alâoddowleh (Ferdowsi actuel), Téhéran

La première femme photographe est Ezzat-Malek Khânum. Elle est l’épouse du ministre des Editions Mohammad-Hassan Khân E’temad-ol-Saltaneh. Elle apprend cette technique auprès de son cousin le prince Mohammad-Mirzâ. D’autres pionnières appartiennent à la famille de Mo’ayer-ol-Mamâlek. Les épouses des photographes se lancent également dans cet art. Citons Fâtemeh Soltân, épouse de Mirzâ Hassan-Ali et Ozrâ Khânum, épouse d’Aghâ Youssef. La femme et la fille d’Antoine Sevruguin comptent aussi parmi les premières photographes iraniennes.

 

Le photographe le plus important et le plus célèbre d’Iran est sans doute Antoine Sevruguin, auquel nous allons consacrer la suite de cet article.

 

Luigi Montabone à Zandjân

En 1830, le jeune Antoine Sevruguin vit à Téhéran avec sa famille. Son père diplomate, Vasili Sevryuguin, est en poste à l’ambassade russe en Iran. Il a deux passions : la lecture et l’équitation. Une chute de cheval lui est fatale, et le successeur au poste à l’ambassade offre à sa jeune veuve de l’épouser. Elle refuse et en conséquence, se retrouve privée de la pension de son mari et de son appartement, la bibliothèque ayant également été confisquée. Elle va d’abord à Tiflis, puis déménage à Agulis - connu aujourd’hui sous le nom d’Ashaghi Aylis - où la vie est moins chère.

 

A Agulis, Antoine et ses frères Kolya et Emmanuel reçoivent une recommandation d’un riche commerçant de Bakou. Kolya et Emmanuel émigrent à Bakou pour travailler en tant que comptables, mais Antoine va à Tiflis pour étudier la photographie.

 

Il commence à étudier sous la direction du célèbre photographe russe Dmitri Ivanovich Ermakov (1845-1916). Ce dernier voit sa vocation dans la représentation de la diversité ethnographique de la Russie. Ermakov est un ardent défenseur de l’idée qu’Antoine devrait voyager en Iran pour photographier le pays et ses habitants.

Intérieur de l’un des palais du Shâh à Téhéran, œuvre du Français Frances Carlhian (1818-1870)

 

Au XIXe siècle, l’archéologie, la géographie et l’ethnologie considèrent la photographie comme le moyen idéal pour se documenter. Pour Antoine, qui est photographe professionnel et travaille avec des savants, c’est donc la question technique qui se pose en premier lieu. C’est bien plus tard qu’il découvre une nouvelle dimension dans la photographie, celle d’un art.

Dans les années 1870, Antoine et Emmanuel décident de créer une entreprise familiale en Iran. Ils s’installent d’abord à Tabriz, équipés d’un matériel photographique volumineux, lourd et coûteux. En 1883, après l’ouverture du premier studio de photographie à Tabriz, les deux frères s’installent à Téhéran pour ouvrir un studio au deuxième étage de la rue Alâoddowleh - devenue plus tard avenue Ferdowsi. Grâce à ses compétences, Antoine acquiert rapidement une grande renommée et ses clients sont les gens de la haute société. Bientôt, il devient le photographe de la cour royale et reçoit du Shâh l’Ordre du Lion et du Soleil. Il est même autorisé à photographier le harem du roi. En Europe, il est distingué et remporte des médailles et des prix lors des expositions de photos à Bruxelles en 1897 et à Paris en 1900.

 

Antoine Sevruguin

Ses services au studio convenaient au budget des familles. A l’époque, les voyageurs étrangers achetaient des albums sur la vie des Iraniens. Pour créer ces albums, Antoine photographiait la vie quotidienne et les monuments de l’Antiquité, sur la base de la technique documentaire qu’il avait apprise d’Ermakov.

 

Il travaillait dans son studio et dans les rues de Téhéran. Cependant, il ne pouvait pas installer ouvertement son équipement, car cela attirait l’attention et la curiosité de la foule. Il photographiait souvent en secret, par exemple les cérémonies du martyre de l’Imâm Hussein.

 

Les récits de voyage laissés par les Européens au XIXe siècle décrivent la capitale iranienne en période de déclin, avec des maisons en ruine, celles des pauvres semblables à des terriers de lapin et celles des riches cachées derrière de hauts murs monotones, en argile ou en brique. Le labyrinthe des rues étroites et inégales est recouvert de déchets et de matières fécales, car le système d’évacuation des eaux usées et des égouts est totalement absent. Même les grands monuments du passé, les palais et les mosquées sont à moitié détruits et endommagés. La majorité de la population vit dans la pauvreté et la faim. En raison des sécheresses de la seconde moitié du siècle, l’Iran souffre à quatre reprises d’une famine généralisée. Ces conditions de vie se reflètent dans les œuvres d’Antoine.

 

Ezzat-Malek Khânum, la première femme photographe

De 1870 à 1909, il voyage dans le Khorâssân, à Neyshâbour et à Suse. Sa collection de photos ethnographiques, qui continue de s’enrichir, est appréciée hors d’Iran. L’orientaliste, archéologue et historien allemand, Friedrich Sarre lui demande de photographier les monuments des empires achéménide et sassanide. Antoine accepte et malgré de nombreuses difficultés et des problèmes techniques, l’expédition est une grande réussite. Les photos paraissent dans le livre de Sarre nommé Iranische Felsenreliefs, publié en 1911 à Berlin, sans mentionner toutefois leur auteur. En raison de l’incertitude des questions de droit d’auteur dans le contrat entre Sevruguin et Sarre, la pleine propriété de toutes les images est transférée à ce dernier, puisqu’il avait payé le coût de l’expédition et chaque photo individuellement.

Durant ces années, Sevruguin épousa Louise Gurguenian (1855-1950), une Arménienne de Téhéran avec qui il eut sept enfants. Grâce à son studio, Antoine et ses frères étaient relativement riches. Il possédait deux maisons à Téhéran et une villa à la campagne.

 

Rue Alâoddowleh (avenue Ferdowsi), œuvre d’Antoine Sevruguin, Téhéran

Antoine était un artiste passionné qui avait confié tout l’aspect commercial de son entreprise à son frère Emmanuel. Après la mort de ce dernier, Antoine participa de moins en moins à des expositions, recevant par conséquent moins de prix. Depuis son jeune âge, il était fasciné par la peinture et les miniatures persanes, par l’impressionnisme français et par Rembrandt. C’était aussi un fervent amoureux de la littérature, surtout de la poésie persane, russe, française ou arménienne. Il connaissait par cœur de longs passages du Livre des Rois de Ferdowsi.

Malgré son caractère aventurier, Sevruguin était renfermé et solitaire, parfois réticent à engager une conversation avec les autres. Néanmoins, il avait un large cercle d’amis : courtisans, chefs de tribus, intellectuels, diplomates, soufis… et il communiquait étroitement avec les derviches et les mendiants. Au dos de ses photos, il écrivait en guise de signature « Parvarde-ye Irân » ou « Elevé par l’Iran ».

Il était proche du médecin autrichien du roi, Jakob Eduard Polak. Maîtrisant le persan, Polak visita longuement l’Iran et raconta ses voyages dans Persien, Das Land und seine Bewohner, publié à Vienne en 1865. C’était l’un des professeurs les plus célèbres de Dâr-ol-Fonoun. Polak encouragea Antoine à chercher à Vienne une nouvelle inspiration. Antoine partit donc en Autriche pour y mettre à jour sa technique et son équipement.

 

Assemblée dans la maison de Vazir Nezam à l’occasion de l’anniversaire de la fille du Prophète

Au fil des ans, les techniques de photographie s’étaient perfectionnées. Autrefois, il fallait des ânes pour transporter les tentes du laboratoire, de l’équipement et des plaques photographiques. Mais tout devenait beaucoup plus facile quand on n’avait plus besoin de découper les plaques de verre séparément et de les recouvrir d’une émulsion de collodion. Après plusieurs années passées à Vienne et des voyages courts dans d’autres villes européennes, Antoine retourna à Téhéran, muni d’appareils dernier cri et de nouveaux équipements techniques.

 

En Europe, il était considéré comme un Oriental, un Arménien d’Iran. Et en Iran, on le jugeait Européen, notamment en raison de son approche professionnelle et de sa maîtrise des dernières techniques de la photographie. L’Iran était ouvert à tous les pays européens, Nâssereddin Shâh étant favorable en surface aux idées européennes. Bien sûr, ces idées n’étaient accessibles qu’à la classe supérieure cosmopolite, et la plupart des Iraniens continuaient à mener un mode de vie traditionnel.

Luigi Montabone à Qazvin

A Nâssereddin Shâh succèdent Mozaffarreddin Shâh et Mohammad-Ali Shâh, sous le règne desquels le pays est balayé par la Révolution constitutionnelle (de 1905 à 1911), déclenchée par un débat sur la possibilité d’introduire une Constitution délimitant les droits du monarque. Les efforts de modernisation entrepris par Nâssereddin Shâh sont jugés insuffisants ou en retard par rapport aux pays voisins et aux puissances coloniales. Il existe aussi un mouvement populaire contre la division du pays entre la Russie et la Grande-Bretagne. La confrontation conduit à une guerre civile entre les partisans du roi et le gouvernement constitutionnel. Comme beaucoup d’autres familles, les Sevruguin doivent chercher refuge dans une ambassade étrangère. Les opposants à la Constitution se réfugient à l’ambassade de Russie mais les Sevruguin, constitutionnalistes, se réfugient à l’ambassade britannique malgré leur passeport russe.

 

Les combattants anticonstitutionnels de la tribu Lor arrivent à Téhéran pour piller et incendier les maisons des constitutionnalistes. Zahiroddowleh est alors le gouverneur de Rasht, un constitutionnaliste notoire qui habite dans la même rue que les Sevruguin. La maison de Zahiroddowleh est donc incendiée et celles de son voisinage pillées. L’atelier d’Antoine, situé tout près de cette maison, est dévasté et de nombreuses plaques de verre brisées. Les sept mille négatifs restés intacts lorsque les troupes royalistes lors entrent dans l’atelier sont détruits par les soldats plus tard, car ces hommes étaient déçus de ne pouvoir trouver de l’argent ou des pierres précieuses. Plus tard, on a réussi à reconstituer deux mille d’entre eux, en en récupérant les fragments avec beaucoup de difficultés.

Luigi Montabone à Tabriz

 

Antoine Sevruguin était au bord de la ruine, son art et ses œuvres détruits. Sa collection unique avait été détruite une fois pour toutes. Comme la reproduction de photos à partir de négatifs constituait la principale source de revenus pour sa famille, il était aussi au bord de la banqueroute financière. Il devint bientôt clair pour Antoine qu’il ne pouvait plus partir en expédition pour filmer. A partir de ce désastre, il s’est donc limité au travail en studio pour subvenir aux besoins de sa famille.

 

Mais la malchance ne s’est pas arrêtée là. Ce qui restait de sa collection ou ce qu’il avait péniblement reconstitué fut confisqué et détruit en grande partie sous le règne de Rezâ Shâh Pahlavi. Ce dernier voulait moderniser l’Iran à tout prix. Tout ce qui n’était pas « moderne » devait être détruit. Aux yeux des modernisateurs, les photos de Sevruguin exposaient l’ancien Iran, qui devait être rayé et effacé de la mémoire.

 

Antoine passa les trois ou quatre dernières années de sa vie dans la solitude. Il ne travaillait plus. Sa fille Maria reprit son studio. En 1933, Antoine-Khan Sevruguin décéda des suites d’une maladie rénale à Téhéran à l’âge de 103 ans. Maria prit la suite de l’entreprise familiale, et réussit même à retrouver certains des négatifs confisqués qu’elle fit sortir d’Iran avec l’aide de la mission presbytérienne américaine. La plupart de ces photos sont maintenant conservées dans les archives de la Smithsonian Institution à Washington.

Funérailles de Nâssereddin Shâh, œuvre d’Abdollâh Mirzâ Qâdjâr, 1896

Bibliographie et sitographie :


- Mossadegh, Hamid, Târikhtcheh-ye zkkâsi dar Irân (Petite histoire de la photographie en Iran), Jahân News, 1er Mehr 1388.


- Krasberg Ulrich, Antoine Sevruguin : la photographie à l’époque qâdjâre, (Antoine Sevruguin, obraz epokhi kadjarov), Mir, Moscou, 1992.

http://ramkastudio.com/

http://www.iranicaonline.org/articles/rishar-khan

http://www.iranicaonline.org/articles/sevruguin-antoin-1


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