N° 166, septembre 2019

Le pèlerinage à La Mecque, terrain au cœur des tensions irano-saoudiennes


Samuel Hauraix


Timbre iranien commémorant un "massacre" de pèlerins à La Mecque.

Cette année encore, des dizaines de milliers d’Iraniens ont pris la route du lieu saint musulman en Arabie saoudite tandis que l’Iran est toujours en froid avec son voisin. Cette tension régionale a régulièrement perturbé ou empêché le pèlerinage des Iraniens sur un site, théâtre de nombreux incidents.

Ils sont arrivés sur place dès la mi-juillet 2019. Les premiers pèlerins iraniens ont gagné La Mecque avant de voir progressivement leurs compatriotes, et les musulmans du monde entier, les rejoindre faire le hajj. Selon l’organisation iranienne du pèlerinage, citée par les médias locaux [1], sur environ deux millions de fidèles, pas moins de 86 500 Iraniens devaient se rendre dans la ville sainte saoudienne cette année. Au sujet de l’accueil sur place « Les officiers saoudiens se comportent correctement avec les pèlerins iraniens, décrivait Abdolfattâh Navvâb, le représentant du Guide suprême de la Révolution islamique en charge du pèlerinage [2], et la situation est plutôt acceptable. »

La situation l’était beaucoup moins il y a encore trois ans. Quand les autorités iraniennes interdisaient à leurs ressortissants une participation au grand pèlerinage. Soit la conséquence directe des tensions exacerbées entre les deux pays voisins, en conflit sur plusieurs terrains dont celui de la guerre au Yémen, qui ont conduit à une rupture des liens diplomatiques. Rupture encore d’actualité aujourd’hui. Mais aussi rare et retentissante qu’a été cette décision, elle a, auparavant, connu des précédents dans l’histoire tourmentée entre Téhéran et Riyad.

Les musulmans du monde entier faisant le hajj

De lointaines turbulences

Dès le milieu des années 1920, avec les dynasties naissantes des familles royales, Pahlavi d’un côté, Al Saoud de l’autre, plusieurs sources font état [3] de la protestation persane contre les dommages causés par la prise de pouvoir saoudienne sur des lieux sacrés chiites, en particulier d’un cimetière basé près de Médine. Ainsi, les Perses se retrouvent privés de pèlerinage pendant plusieurs années, jusqu’à la signature, en 1929, d’un traité d’amitié entre les deux parties. Et ceci, alors que le royaume saoudien ne voit officiellement le jour qu’en 1932.

Dès 1943, une sérieuse turbulence secoue la terre du pèlerinage. Cette année-là, les autorités locales reprochent à un pèlerin iranien, répondant au nom d’Abo Taleb Yazdi, d’avoir profané (en l’occurrence d’avoir vomi à l’endroit de) la Kaaba. L’arrestation puis la décapitation de l’homme en question enclenchent une nouvelle vague de protestations en Iran et ses ressortissants doivent à nouveau faire une croix sur leur devoir religieux, et cela jusqu’en 1948.

Trente ans de relations bilatérales plus tard, faites tantôt de détente, tantôt de brouilles, la Révolution iranienne de 1979, qui consacre le chiisme politique, marque un nouveau tournant. Et « le pèlerinage devient l’une des principales occasions de frictions entre les deux pays », juge l’ancien diplomate Wladimir Glasman, sous la plume d’Ignace Leverrier, dans son article « L’Arabie saoudite, le pèlerinage et l’Iran » [4]. Ce connaisseur de la région, de la Syrie en particulier, poursuit : « Le hajj est ce moment unique dans l’année musulmane où les conceptions différentes de l’islam défendues par l’Arabie saoudite et par l’Iran ont l’occasion de s’exprimer pour ainsi dire en concurrence, à la même tribune, au vu et su de plusieurs centaines de milliers de croyants, réunis dans un espace relativement confiné en provenance de toute la Oumma. »

Pèlerins iraniens sur le trajet entre Safa et Marwa

Cette course au leadership entre le chiisme iranien et le sunnisme wahhabite saoudien déborde progressivement de son seul cadre religieux pour s’inviter dans le champ politique. Fidèle allié américain à l’instar de l’Iran du Shâh, l’Arabie saoudite doit désormais composer avec un voisin non-aligné qui fait de l’anti-américanisme, et de l’anti-impérialisme en général, un point central de sa politique étrangère. Mais pour le pouvoir saoudien, pas question de faire du pèlerinage un forum politique. Après de premières échauffourées en 1981, deux ans après la prise d’otages de la Grande Mosquée par des opposants à la famille royale saoudienne, l’AFP [5] rapporte de nouveaux événements en 1982 : les autorités saoudiennes « [ont] dispersé une manifestation de pèlerins iraniens » parce qu’ils « scandaient des slogans hostiles aux États-Unis et à Israël ». En précisant que « c’est au moins la troisième fois, cette année, que des Iraniens provoquent des incidents au pèlerinage ».

« Cauchemar pour les pouvoirs saoudiens » [6], ces manifestations politiques s’invitent ainsi régulièrement avec la venue d’environ 150 000 pèlerins iraniens, en moyenne sur cette période. En 1985, l’AFP [7] décrit encore que des Iraniens appellent à s’unir « contre les superpuissances, qui veulent maintenir le tiers-monde dans le sous-développement ». Le tout en brandissant « un portrait géant de 80 mètres carrés » de celui dont ils portent le message révolutionnaire, l’ayatollah Khomeiny. La dégradation se poursuit l’année suivante avec l’arrestation, et la détention pour plusieurs semaines, d’une centaine de pèlerins iraniens. Motif invoqué ? Selon Téhéran, ils sont accusés par les autorités saoudiennes « de transporter des photos de l’imam Khomeiny et des tracts ». Là où Riyad parle d’une « tentative d’introduction d’armes et d’explosifs ».

« En d’autres termes, après la Révolution islamique, le hajj n’était plus seulement un pèlerinage religieux, déduisent les universitaires Rezâ Ekhtiâri Amiri, Hassan F. Gholipour et Ku Hasnita Binti Ku Samsu dans leur article « Le hajj et la politique étrangère de l’Iran envers l’Arabie saoudite » [8], mais devenait un enjeu sécuritaire et politique à la lumière des manifestations politiques de « libération des infidèles ». » Également appelé « exécration des païens » ou « désaveu des polythéistes », ce rite chiite est une célébration indispensable pour les Iraniens. Ces derniers, selon Wladimir Glasman, en font « l’occasion de vilipender la famille des Al Saoud et ses « parrains américains ». Dénonçant une « hérésie », les seconds (les autorités saoudiennes) ont eu recours à tous les moyens pour prévenir une manifestation qui suscitait le doute sur la capacité des Saoudiens à gérer seuls les sanctuaires de l’Islam. » Les trois chercheurs cités plus haut rappellent ainsi qu’en 1984, l’ayatollah Khomeiny « avait défié les autorités saoudiennes en appelant à une souveraineté islamique partagée sur les lieux saints de La Mecque et de Médine ».

Des Iraniens ont revêtu les vêtements de pèlerinage (ehrâm) dans la mosquée de Dhu l-Hulayfa (Shajareh)

Nouvelle rupture après le drame de 1987

L’issue dramatique, que cette tension et ces événements passés laissent profiler, survient en 1987. Moins de dix ans après les événements révolutionnaires tragiques de la place Jaleh à Téhéran, La Mecque décline sa propre version du « vendredi noir ». De violents affrontements éclatent entre pèlerins iraniens et forces de l’ordre saoudiennes. « Incapables de s’opposer par des moyens pacifiques à une foule de 50 à 60 000 personnes brandissant des banderoles, criant des slogans, agitant des portraits du Guide de la Révolution islamique, et dont certaines sont munies de couteaux, la Garde Nationale saoudienne postée aux abords immédiats de la Grande Mosquée cède à la panique et fait usage de ses armes à feu », décrit Wladimir Glasman. Si les deux capitales se rejettent la responsabilité de ce drame, Téhéran compte ses morts, les « martyrs de La Mecque » : selon le bilan officiel saoudien, d’abord minoré, parmi les 402 victimes, 275 sont iraniennes, sans compter plus de 600 blessés. D’autres sources font état d’un bilan plus lourd encore. Le Croissant-Rouge iranien évoque par exemple, le décès d’au moins 412 pèlerins iraniens seuls et de 4 000 blessés, toutes nationalités confondues.

Cette tuerie déclenche une réaction violente à Téhéran où les ambassades d’Arabie saoudite et du Koweït sont mises à sac par des manifestants. Au même moment, l’ayatollah Khomeiny s’en prend à la famille royale saoudienne, jugée « incapable d’assurer la garde des lieux saints. Ils sont à tel point stupides qu’ils n’ont pas compris que leur action aveugle a constitué la meilleure propagande pour la révolution islamique iranienne et a prouvé notre innocence. […] Nous n’aurions pas pu mieux prouver que la dynastie saoudienne est le valet des États-Unis et est contre l’islam. » [9] Mais, à l’instar des Américains, la plupart des pays arabes affichent leur soutien à Riyad et mettent en cause les agissements des pèlerins iraniens. Les autorités locales décident alors de limiter le quota de pèlerins de chaque pays (un millier de pèlerins maximum par million d’habitants, soit 45 000 pour l’Iran) et surtout d’interdire toute manifestation durant le hajj. Mais le leader iranien ne l’entend pas de cette oreille et appelle, dans un premier temps, à manifester de nouveau durant l’édition 1988 : « 150 000 pèlerins iraniens se rendront cet été à La Mecque, Inch’Allah. Ils participeront à l’un des devoirs fondamentaux du hajj, qui est la manifestation marquant leur désaveu des infidèles, des États-Unis et d’Israël. » [10] En conséquence, en avril 1988, l’Arabie saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran, qui est par ailleurs sur le point d’en finir avec le conflit contre son voisin irakien, démarré huit années plus tôt. Téhéran décide finalement de boycotter l’événement cet été-là en n’envoyant aucun représentant. Idem pour les deux éditions suivantes. Wladimir Glasman écrit : « Ils échappent ainsi, du moins en partie, aux suspicions qui n’auraient pas manqué de se porter sur eux lors des incidents qui se produisent ces années-là : un double attentat à la bombe contre un édifice et un pont commis par des chiites koweïtiens, en 1989 ; une bousculade meurtrière dans un tunnel menant à Mina, en 1990 (au moins 1 400 morts). »

Premiers pèlerins iraniens, 2016

Après trois années de rupture marquée par la guerre du Golfe, qui participe à un rapprochement, tout comme le pragmatisme régional affiché par le président Hachemi Rafsandjani, les deux géants rétablissent leurs relations diplomatiques, ouvrant ainsi la voie au retour des pèlerins iraniens à La Mecque. Des compromis finissent par être trouvés : le rite iranien est préservé mais davantage encadré. Les épisodes passés font prendre conscience aux autorités saoudiennes « qu’elles ont moins à redouter d’un rassemblement autorisé, se tenant dans un lieu déterminé et sous une forme édulcorée, que d’une manifestation sauvage intervenant comme une réaction de colère à la suite d’un refus », analyse Wladimir Glasman. Les responsables iraniens enjoignent d’ailleurs leurs ressortissants à faire preuve de retenue sur place. « Nous ne sommes pas contre des débats entre les différents courants de l’islam, mais si ces débats prennent une forme fanatique ce sera du poison », lâche par exemple Hachemi Rafsandjani [11], appelant à éviter les discussions sur « les questions qui divisent les musulmans ».

Cette crise laisse sa place à une longue période d’apaisement relatif, avec la présidence de Mohammad Khatami, durant laquelle le pèlerinage connaît des épisodes réguliers de bousculades meurtrières, causant la mort de plusieurs centaines de fidèles. L’une d’elles, la plus récente, est particulièrement tragique : au moins 700 personnes décèdent en 2015 (d’autres bilans parlent de plusieurs milliers de victimes) et l’Iran en paye le plus lourd tribut. L’occasion pour l’ayatollah Ali Khamenei de condamner, une nouvelle fois, la « mauvaise gestion » des autorités saoudiennes. À peine quelques mois plus tard, un nouvel événement vient définitivement rallumer les tensions : l’exécution du religieux chiite Nimr Baqer Al-Nimr. Sa mort, début janvier 2016, provoque la colère dans les rues de Téhéran, au point que l’ambassade saoudienne est touchée. Cette escalade conduit à une nouvelle rupture des relations diplomatiques. Puis, faute d’accord sur les conditions du pèlerinage des fidèles iraniens, Téhéran décide d’un nouveau boycott. Cette mesure n’est valable que pour un an car les pèlerins font leur retour dès l’année suivante, en 2017. Le calme semble depuis avoir repris ses droits à La Mecque alors que les deux rivaux n’ont pas terminé de batailler dans leur course à l’hégémonie régionale.

Notes

[4Ignace Leverrier, « L’Arabie saoudite, le pèlerinage et l’Iran », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien [En ligne], 22 | 1996, mis en ligne le 04 mars 2005, consulté le 23 juillet 2019. URL

[5Le Monde du 27 septembre 1982.

[6Le Monde du 26 août 1985.

[7Le Monde du 24 août 1985.

[8Ekhtiari Amiri, Reza & Samsu, Ku & Gholipour, Hassan. (2011). The Hajj and Iran’s Foreign Policy towards Saudi Arabia. Journal of Asian and African Studies - J ASIAN AFR STUD. 46. 678-690. 10.1177/0021909611417546.

[9Le Monde du 5 août 1987.

[10Le Monde du 13 avril 1988.

[11AFP / Le Monde du 2 mai 1993.


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