N° 169, décembre 2019

Les origines sociolinguistiques de la conduite culturelle des Iraniens francophones


Saeid Khânâbâdi


Introduction

Une sortie le week-end pour assister à un évènement culturel organisé par les francophones de Téhéran, par exemple une exposition de peinture post-moderne d’un jeune peintre iranien ayant étudié quelques années en France ou la mise en scène d’une pièce de théâtre d’un art à l’apparence absurde performé en langue française par une troupe de jeunes étudiants, ou encore quelques minutes de discussion avec les employés iraniens de l’ambassade de France en Iran ou une simple visite de la page Facebook d’une actrice iranienne lauréate de festivals français, suffit à nous aider à découvrir et cerner les contours d’une classe à part de la société iranienne d’aujourd’hui. La francophonie iranienne comprend ceux qui fréquentent souvent la France, ceux qui y sont nés, les professeurs et les étudiants de FLE, les expatriés, les artistes ou les hommes d’affaires qui, pour des raisons variées, s’expriment toujours ou occasionnellement en langue française. La francophonie iranienne, si l’on croit vraiment à son existence, s’affirme de plus en plus comme une couche ou un groupe social d’expression francisée, largement pseudo-intellectuelle voire aliénée. Cette communauté manifeste une particularité, dans le sens sociologique d’une Speech Community, qu’il paraît légitime d’aborder dans le cadre d’une étude méthodologique en sociologie du langage, qui prend dans cette recherche plutôt la forme d’un behaviorisme linguistique à l’échelle sociale.

Cours de français au Centre de langue française de Téhéran

Peut-on définir la francophonie iranienne comme une communauté homogène et pourvue d’une identité sociale, à l’instar des modèles existant ou qui ont existé dans certains pays de la région ? Le nombre considérable de ressemblances culturelles et de conformités typiques dans les comportements individuels et sociaux de cette communauté justifie l’idée d’une identité communautaire issue de l’appartenance à une identité langagière, bien que cette francophonie iranienne soit, pour le moment, en phase de formation historique. Dans ce cas, quels sont les apports de la langue française pour cette communauté qui se pense comme une fraction moderne d’une société traditionnelle ? Comment l’expression linguistique pousse ce groupe vers une culture à la française ? Cette francophonie pourrait-elle être une source d’apport, à son tour, d’éléments culturels de sa propre société d’origine pour la langue et la culture françaises ? Peut-on découvrir le comment et le pourquoi des impacts de la langue française et de ses implications culturelles sur la communauté des francophones iraniens ? Répondre à ces questions constitue la mission principale de ce travail de recherche.

À Téhéran, dans la décoration des cafés iraniens, on trouve des portraits en noir et blanc de poètes et auteurs iraniens et français

La francophonie iranienne existe-elle vraiment ?

Avant d’entrer dans la problématique principale de l’article, il paraît nécessaire d’éclaircir certains points encore obscurs à propos du sujet de cette recherche. En jetant un regard même hâtif sur le titre de cet article, la première question qui se pose est celle de l’existence même d’une francophonie en Iran. Le mot "francophone" est ainsi défini dans les dictionnaires de langue française :

" Se dit d’un pays où le français est langue officielle, seule ou parmi d’autres, ou bien où il est l’une des langues parlées." [1]

Pièce « Le dernier souci de Tchekhov », Université de Téhéran

Tenant compte de cette définition, nous voyons clairement que cette description ne peut pas s’appliquer entièrement à notre société étudiée. En Iran, la majeure partie des gens qui parlent le français sont soit des professeurs et étudiants de FLE, soit des personnes appartenant à d’autres domaines scientifiques et artistiques, ou des professionnels ayant étudié quelque temps en France ou dans d’autres pays francophones du monde, soit encore ceux qui, pour n’importe quelle raison (par exemple un projet d’immigration au Québec), se sont intéressés à l’apprentissage du français. Mais la majorité de ces personnes n’ont pas réellement l’habitude de s’exprimer en français dans la société. Même lors de réunions, colloques et entrevues où la majorité maîtrise le français, les participants préfèrent se parler en persan bien que dans ce cas, ils aient tendance à fréquemment utiliser quelques mots isolés en français. Donc d’après les définitions officielles, le titre "francophone" ne peut être attribué à cette couche de la société iranienne.

C’est seulement parmi les Iraniens de la diaspora (ceux qui vivent dans les pays francophones, en France, au Québec, en Suisse ou en Belgique) que l’on peut trouver cette francophonie au sens exact du mot. Par exemple, dans certaines cartes spécialisées de Montréal, on peut voir des quartiers majoritairement peuplés par cette communauté iranienne francophone du Québec. Les Iraniens de France (ceux du 15ème arrondissement de Paris par exemple) sont particulièrement actifs. Ils ont même constitué plusieurs associations et ligues culturelles, politiques, sociales, artistiques, ou même médicales et professionnelles. Il y a aussi des députés d’origine iranienne au sein de l’Assemblée Nationale de la République Française.

Pièce « La vieille qui ne voulait pas vieillir », Université de Shirâz

Certes, le sujet de ces communautés francophones de la diaspora iranienne constitue un intérêt certain pour être étudié selon des angles différents par d’autres domaines de la recherche scientifique. Mais le présent article s’attache pour le moment à étudier uniquement les Iraniens francophones vivant en Iran, c’est-à-dire essentiellement ceux qui ne peuvent fréquenter que de temps en temps la France métropolitaine.

Mais en considérant cette nuance de sens contenue dans le terme francophone, il apparaît difficile de continuer à qualifier les groupes sociaux connaissant le français en Iran de "francophones". Nous avons trouvé une alternative dans l’article "Parcours de la francophonie en Iran : une francophonie latente" d’Ebrâhim Salimikhouchi (Université d’Ispahan) et de Mahmoud Rezâ Gashmardi (Université Tarbiat Modarres) publié dans un journal de l’Université de l’Alberta [2]. Ces deux chercheurs ont proposé le terme de "francophonie latente" pour désigner les Iraniens qui, à des degrés divers, utilisent le français comme langue d’expression, malgré leur résidence en Iran. Afin de respecter le principe de continuité scientifique dans les milieux académiques, nous reprendrons le même terme dans notre article. Par conséquent, cette étude ne concerne que les Iraniens connaissant le français et résidant en Iran, qui se caractérisent donc par une francophonie en latence. Désormais, notre utilisation ponctuelle du terme de francophonie iranienne désigne donc ce type de francophonie.

Les caractéristiques de la conduite culturelle de la « francophonie latente » en Iran

La deuxième question qui doit être abordée est celle de la nécessité de présenter des éléments justifiant notre hypothèse d’une distinction visible dans les comportements, les gestes, les pensées et les prises de position des francophones iraniens. Comme nous l’avons noté dans l’introduction de l’article, à travers une simple analyse de cette francophonie latente d’Iran, il est possible de facilement distinguer des éléments communs dans les comportements de ces francophones. Les francophones iraniens actifs dans les domaines artistiques ou littéraires, notamment la traduction et l’écriture, adoptent une série de comportements et de caractéristiques très similaires. Cette similitude dans les comportements et dans les stéréotypes existe sur plusieurs plans : politique, social et culturel.

Dâryush Shâyegân

La littérature, à la fois cause et effet

Les francophones iraniens affichent plus ou moins les mêmes goûts littéraires. Les écrivains comme Jean-Paul Sartre, Samuel Beckett, Albert Camus, Simone de Beauvoir (chez les femmes plutôt), Marcel Proust, les Nouveaux Romanciers des années 1960 et les écrivaines féministes sont plus à la mode et trouvent un accueil chaleureux parmi les francophones iraniens.

Ce goût particulier se reflète même dans la décoration des cafés iraniens. ہ Téhéran, dans la plupart des coffee shops, on trouve, sous les voiles, des portraits en noir et blanc de Camus, Beckett ou de poètes et auteurs iraniens comme Forough Farrokhzâd ou Hedâyat. ہ cette occasion, nous pouvons ajouter une autre habitude des francophones iraniens : la fréquentation des cafés. Une habitude sans doute empruntée à la culture française, qui transparaît chez les grands écrivains iraniens des années 1940, 1950 et 1960 tels que Jalâl Al-e Ahmad, Sâdegh Hedâyat, Ahmad Fardid. Ces écrivains formaient des cercles littéraires au Café Nadéri de Téhéran. Certains d’entre eux, comme Sâdegh Hedâyat, étaient francophones et ont laissé des ouvrages en français.

Ce penchant pour les œuvres appartenant à quelques écoles limitées de la littérature française est discernable par le choix et la préférence des traducteurs francophones iraniens. Le mouvement de traduction des ouvrages francophones à l’époque qâdjâre fut initié plutôt par les professeurs ainsi que par la première génération des étudiants francophones de Dâr-ol-Fonoun. (Dâdvar, 2014)

Quelques rares figures littéraires iraniennes sont relativement connues en France. La majorité de ces auteurs expriment dans leurs ouvrages les mêmes prises de positions sociopolitiques. Sans vouloir exagérer, la majorité des écrivains iraniens francophones se mettent en scène comme opposés au régime en place en Iran. Cette opposition politique prend une forme très critique chez ces écrivains iraniens résidant en France. Mais cette littérarité singulière et cette singularité littéraire que nous considérons comme une particularité culturelle de la communauté francophone d’Iran, peuvent en même temps être traitées comme l’une des principales causes de l’aliénation socioculturelle des membres de cette communauté. La littérature française impacte largement le comportement, les pensées et la vision du monde des jeunes étudiants de cette discipline dans les universités iraniennes.

Couverture du livre L’Asie en face de l’Occident de Daryûsh Shâyegân

Les arts dramatiques et l’absurde

Les créations dramatiques des artistes francophones d’Iran sont largement nourries par des clichés modernistes. Commençons par le Théâtre, art considéré en Iran comme un héritage français. Au cours du festival de théâtre de Fajr en 2017, nous avons constaté l’expression fortement occidentalisée de la pièce Locataire de Setâreh Aminiyân. Cette pièce persanophone était une adaptation du roman Locataire chimérique de Roland Topor. Durant cette édition du festival de théâtre de Fajr, quelques troupes françaises avaient également mis en scène des pièces extrêmes contemporaines dans différentes salles de Téhéran. Ce festival a présenté aussi une pièce franco-iranienne intitulée Au-delà des mots, jouée par des acteurs iraniens et français. Cette pièce n’avait pas de dialogue et était uniquement basée sur des danses, mimiques et des effets vidéo. On peut également citer les pièces de Kouhestâni, dramaturge iranien dont les pièces sont mises en scène en Europe, notamment en France. Parmi les dramaturges de la génération précédente, on peut aussi évoquer Pari Sâberi, qui s’est vu remettre la Légion d’Honneur à l’ambassade de France en Iran.

Ce penchant pour l’avant-gardisme ne se résume pas aux performances professionnelles. Il est aussi visible dans les travaux de recherche des étudiants. En 2016 et en 2017, les universités iraniennes ont organisé la première et la deuxième édition du Festival étudiant du théâtre francophone. Presque toutes les pièces jouées étaient des pièces contemporaines ou extrêmes contemporaines, suivant les mêmes tendances socioculturelles, teintées d‘idées d’absurdité, de post-modernisme et de libéralisme. Dans la majorité des cas, ces pièces étaient très éloignées de la culture iranienne, sauf quelques pièces de qualité qui traitaient de sujets irano-islamiques.

Quant au secteur cinématographique, en Iran, c’est la Nouvelle Vague française qui domine encore chez les passionnés francophones iraniens de cinéma. En 2016 et 2017, deux festivals de films français à Téhéran et à Shirâz ont été organisés sur le cinéma de la Nouvelle Vague - sujet qui, apparemment, ne perd jamais de sa nouveauté pour les francophones iraniens !

Les arts plastiques, un post-modernisme mort-né

Quant aux arts plastiques, les artistes francophones se qualifient souvent de « post-modernes ». Dans leurs attitudes culturelles, une orientation snobe et pseudo-intellectuelle est facile à déceler. Les artistes de cette catégorie sont en principe post-modernistes (sans être forcément passés par une période de modernisme). Dans ce domaine, l’exemple le plus récent est une rétrospective de la photographe iranienne Shâdi Ghadiriyân exposée en France, dont les œuvres suivent les mêmes idées et principes.

Les pensées et les idées, l’humanisme ou les clichés snobs

Le français est toujours considéré en Iran comme la langue de l’intellectualité, de la laïcité, de l’humanisme et de la liberté. Néanmoins, soulignons que la majorité de ces notions sont souvent mal comprises en Iran, et il existe un grand décalage entre leur version française et leur lecture iranienne. Dès qu’ils ont rencontré la culture occidentale, les Iraniens ont, dès le départ, eu une préférence, parmi les différentes écoles européennes de pensée, pour la vie à la française. Le mot "farang", dérivé du mot "Franc" qui circule depuis le temps des Croisades chez les Iraniens, est devenu le mot général pour parler de l’ensemble de l’Occident.

Le philosophe et penseur iranien, Dâryush Shâyegân, dans son livre L’Asie en face de l’Occident, évoque l’origine de cette préférence chez l’Intelligentsia iranienne : "Il nous apparaît étrange que lors de nos premières communications avec l’Occident, nous ayons pris contact avec une culture pourvue d’un universalisme. Nous parlons de la culture française. Notre rapport avec la culture française n’était pas d’une nature profonde car la différence entre l’Iranien et le Français est comme la différence entre Hafez et Descartes. Mais la France possède la seule culture européenne qui ait besoin de communiquer. L’universalisme est un des caractères de la culture française. D’après Edmond Jaloux, le critique français de la littérature, le Britannique est "insularisant", et c’est pour cette raison que Robinson Crusoé est le héros le plus significatif de la littérature anglaise. L’Allemand s’isole. Il est faustien. Les grands hommes allemands sont solitaires et ils ressemblent aux tours de vigilance qui se dressent au milieu d’une lagune. Mais le génie du peuple français coule dans le talent public de la nation française. La France n’a jamais pu former des géants comme Kant, Hegel et Nietzsche, mais d’autre part, la nation allemande n’a jamais eu l’intellectualité et la pensée raisonnable et logique des Français. Si les Allemands étaient titulaires de ces qualités, ils n’auraient jamais suivi le chemin des Führers. Le penseur français est toujours en quête de communication. C’est à cause de cela que l’essor de chaque école philosophique en France n’est possible avant qu’elle ne devienne une école littéraire. Parce que le Français est, avant tout, un homme de lettres. Un littéraire qui valorise l’art, la musique, la poésie et même la politique, autant que le fait pur de réfléchir. Cette curiosité donne au Français une vision vaste et universelle et rend la culture française la plus universaliste parmi les cultures européennes. Cette curiosité diminue peut-être un peu de la profondeur de la pensée française par ce procès de l’universalisation. "Être cultivé", pour un Français, est l’une des caractéristiques du vrai homme. On peut dire que la France est l’héritière légitime de l’Humanisme, dans le sens de l’Humanisme de Renaissance. Peut-être est-ce sous l’effet de ces ressemblances de façade que nous, les Iraniens, sommes tellement fascinés par les mœurs françaises. Et est-ce peut-être à cause de ces ressemblances que nous avons tant d’attirance pour le "Farangistan". Cette relation superficielle franco-iranienne a été tant développée que parmi les Iraniens ayant résidé en Occident, ceux qui étaient en France ont pu plus rapidement s’adapter à l’ambiance et ils ont pu être plus efficaces et plus productifs que les autres." (Shâyegân, 1990, 187)

À l’époque qâdjâre, la pensée cartésienne pénètre chez les intellectuels grâce à la traduction. L’anticléricalisme et le libéralisme des premiers protagonistes des mouvements anti-despotiques sont influencés par la pensée française. Les pensées de Rousseau, Montesquieu et les idées de la Révolution française constituaient les sources idéologiques pour les révolutionnaires constitutionnels à Téhéran et à Tabriz. Les écrits de Rousseau sont traduits quelque temps avant la Révolution de 1906 par les élèves de l’Alliance Française en Iran. Même la Constitution iranienne de la monarchie constitutionnelle est basée sur la Constitution de la troisième République Française.

La franc-maçonnerie iranienne constitue un autre aspect de l’influence française chez l’intelligentsia iranienne. La grande Loge de Paris, par l’intermédiaire de ses membres iraniens, règne sur les loges iraniennes. Bien qu’il ait été en contact avec les Britanniques, Mirzâ Malkom Khân, fondateur de la première loge de la franc-maçonnerie en Iran, s’est inspiré largement de l’humanisme et du libéralisme des loges françaises.

Les origines de la conduite socioculturelle des francophones iraniens

Après avoir abordé ces points introductifs et les principes de cette conduite socio-culturelle spécifique des francophones iraniens, examinons maintenant les raisons d’une telle conduite.

Les mécanismes par lesquels le français est entré en Iran

L’historique des relations franco-iraniennes est révélateur de la façon dont le français est entré en Iran. Dans les premières correspondances entre les chefs d’État des deux pays, on remarque une forte présence des questions religieuses et idéologiques. La correspondance entre le roi Arghun Khân Ilkhanide et le roi de France Philipe IV (Philipe le Bel) en 1289 apparaît avoir été le premier contact officiel entre les gouvernements des deux pays. Le Pape joua un rôle très important dans ces premières correspondances entre les rois européens et les monarques iraniens. La question des Croisades est le sujet principal de ces courriers. Les rois de France se posent comme défenseurs du christianisme et protecteurs des chrétiens d’Orient. Les mêmes thèmes dominent dans la correspondance datée de 1403 entre le roi de France Charles VI et Tamerlan. Autre sujet abordé à l’époque safavide, les voyages de émissaires des deux pays entre Versailles et Ispahan. À l’époque safavide, les missionnaires français établirent les premiers centres religieux francophones en Iran. Pourtant, ils n’hésitèrent pas à contredire leurs collègues espagnols et portugais, malgré leurs convergences religieuses. De toute façon, l’importance de la religion et de la cause chrétienne, dans ces rapports entre les Rois de Perse et de France, s’est toujours imposée face aux autres affaires politiques ou commerciales. La langue française joue dans cette soft war un rôle de premier plan. En 1768, le Collège de France inaugure une chaire de langue persane. Il ne faut pas oublier la position des Belges francophones dans cet interventionnisme langagier. Les Belges qui dirigeaient la douane iranienne à l’époque qâdjâre n’embauchaient que des Arméniens francophones dans les structures douanières.

Il nous paraît aussi important d’aborder le rôle joué par certains ressortissants français qui, individuellement, ont pu entrer dans les cours royales. Le Père Raphaël, enseignant le français à la famille royale à la cour safavide, est ainsi un pionnier. À l’époque de Nâssereddin Shâh aussi, nous pouvons signaler Madame Haj Abbâs, personne très influente et dame de compagnie de la Reine Mère Mahd Oliya. Elle est même accusée d’avoir été impliquée dans l’affaire de l’assassinat du Chancelier Amir Kabir.

Nâssereddin Shâh est le premier roi francophone d’Iran. Il est aussi le premier roi perse qui visite la France. Les activités des délégations archéologiques françaises en Iran commencent sous son règne. Son fils, Mozaffareddin Shâh, visite la France trois fois en 1900, 1902 et 1905. Il a même échappé à un attentat terroriste contre sa personne à Paris. La plupart des inventions françaises sont entrées en Iran à l’époque de ces deux rois Qâjârs. L’industrie cinématographique, les produits pharmaceutiques importés par les médecins français de la cour qâdjâre, et les voitures royales conduites par les chauffeurs français des rois en sont seulement quelques exemples.

Les élèves de l’école Dâr-ol-Fonoun avec Monsieur Barnéaut, leur professeur de langue française

Mohammad Rezâ Pahlavi, lui, est éduqué à l’école francophone "Le Rosey" en Suisse. Il maîtrisait le français et se rendait souvent en France en compagnie de son épouse fascinée par l’art français. L’impératrice déchue possède même aujourd’hui un appartement à Paris. En 1974, durant le dernier déplacement de Mohammad Rezâ en France, de grands contrats furent signés entre les deux chefs d’Etat. Charles de Gaule visite l’Iran en octobre 1963. Valéry Giscard d’Estaing est le dernier Président français à se rendre en Iran en 1976. Et l’Imâm Khomeiny choisit la France comme son quartier général, à l’automne 1978. Plusieurs disciples francophones de ce dernier ont joué le rôle d’intermédiaires et de médiateurs dans cette étape décisive de la Révolution Islamique. Nous voyons donc cette présence des francophones iraniens dans les relations irano-françaises depuis le Moyen-آge jusqu’à l’ère contemporaine.

La vraie mission des missionnaires français en Perse

Nous avons souligné la présence des religieux français en Iran avant même la Renaissance. Ces figures chrétiennes étaient engagées dans des négociations économiques et diplomatiques. Des missionnaires comme le Père Raphaël, le Père Pacifiste, le Père Juste ou d’autres religieux de cette longue liste de clercs français de confréries capucine, franciscaine ou jésuite en Iran peuvent être considérés comme les premiers protagonistes de la présence du français en Iran. Ces missionnaires ont parfois laissé des écrits très riches d’informations historiques sur leurs époques. Les historiens nous rapportent des mises en scène de pièces de théâtre françaises – en particulier des pièces de Molière très apprécié en Iran - par des missionnaires francophones un peu partout en Iran. Ces missionnaires ont aussi importé en Iran les premières machines d’imprimerie et fondé les premières écoles francophones en Iran.

Pièce Locataire de Setâreh Aminiyân, une adaptation du roman Locataire chimérique de Roland Topor

Le rôle des écoles francophones

Amir Kabir, le grand chancelier de Nâssereddin Shâh, embauche consciemment des enseignants français pour l’école Dâr-ol-Fonun afin d’éviter les interventions des Russes et des Britanniques. Avec Dâr-ol-Fonoun et ses enseignants français, l’éducation supérieure moderne pénètre en Iran. La majorité des premiers étudiants de cette école apprennent le français comme première langue étrangère. Beaucoup d’entre eux iront en France et, à leur retour, deviendront la première génération de professeurs iraniens dans les universités du pays. Outre Dâr-ol-Fonoun, nous devons mettre en relief le rôle des écoles étrangères dans la formation culturelle des francophones iraniens. L’Alliance Française et l’Alliance Israélite Universelle, toutes deux fondées en Iran en 1898, sont les deux premiers établissements scolaires francophones de l’histoire de l’Iran. Nous avons évoqué le rôle des élèves de l’Alliance française dans la Révolution Constitutionnelle de 1906, notamment via les traductions de textes révolutionnaires de penseurs français. Leur rôle a été si important que l’on peut considérer la Révolution Constitutionnelle de 1906 comme la concrétisation des principes français de démocratie et de droits de l’Homme. Certains journaux publiés à la fin de l’époque qâdjâre avaient même des pages en français, par exemple le journal Orient de Ziâeddin Tabâtabâï qui, aux côtés de Rezâ Khân, est l’un des protagonistes du coup d’ةtat de 1921. Ces écoles avaient aussi des branches et des filiales dans les provinces, par exemple à Tabriz, Kermanshâh et Boushehr. Elles étaient généralement situées dans les villes où il y avait déjà une minorité chrétienne présente, le plus souvent arménienne.

L’ouverture de la première bibliothèque francophone en Iran eut lieu en 1903. Comptant 8000 livres, elle était sous la tutelle de l’Alliance française. Les écoles Jeanne d’Arc, Râzi, Saint Louis et Loqmâniyeh (à Tabriz) eurent un rôle indéniable dans la genèse d’une génération de penseurs modernes en Iran. On peut évoquer Nimâ Youchij, ancien élève du Lycée Saint Louis qui va briser les structures de la poésie classique persane.

Nâssereddin Shâh visitant l’Exposition de Paris en 1889.

L’envoi d’étudiants iraniens en France

Les premiers étudiants iraniens furent envoyés en Europe au XVIIème siècle, sous le règne de Shâh Abbâs le Safavide. Ce flux s’accentua au début du XIXème siècle, à l’époque de Mohammad Shâh Qâdjâr. Avant les années 1920, 300 étudiants iraniens ayant étudié en France étaient déjà rentrés au pays. Ils occupaient des postes-clés dans l’administration de l’Iran (Ghaffâri, 1989). Quant aux effets socioculturels de l’envoi des étudiants iraniens en France, citons juste un fragment de l’article intitulé "Premiers étudiants iraniens en France" de Mahboubeh Maleki et Ali Falakpour publié dans La Revue de Téhéran :

"En 1855, sept ans après la création de Dâr-ol-Fonoun, 42 étudiants furent choisis et envoyés en France pour y étudier la médecine, les sciences militaires et les autres technologies modernes de l’époque. À leur retour, ils furent nommés à des postes gouvernementaux récemment créés, en particulier dans le ministère des Sciences. Certains d’entre eux devinrent également ministres. ہ cette époque et durant près d’un siècle, la France demeura le lieu privilégié des Iraniens aspirant à une formation moderne. Ce pays eut donc une grande influence sur la propagation des idées et des cultures européennes et françaises en Perse. Entre les années 1860 et 1900, le gouvernement décida de ne pas envoyer d’étudiants en Europe, car Nâssereddin Shâh craignait de plus en plus l’impact subversif de l’éducation moderne." [3]

Cette tendance se poursuit à l’époque pahlavi. La plupart des étudiants choisissaient la médecine et des spécialités techniques. Les frais d’études et de séjour de ces jeunes Iraniens étaient intégralement couverts par les gouvernements iraniens de l’époque. L’attribution des bourses d’universités françaises aux étudiants iraniens était et reste encore très limitée.

Mozaffareddin Shâh fait la couverture du Petit Journal le 19 août 1900, lors de sa visite à Paris.

Le français, langue des couches sociales « nobles » et de la bourgeoisie

Depuis l’époque qâdjâre, nous trouvons dans les listes d’étudiants et écoliers iraniens inscrits dans des écoles francophones une particularité significative au niveau de leur origine sociale et familiale. Dans une société faiblement alphabétisée, seules les couches aisées pouvaient envoyer leurs enfants dans des écoles francophones. Depuis l’époque qâdjâre, la majeure partie de ces étudiants francophones appartient aux classes élevées de la société, aux grandes familles nobles, aristocrates ou aux grands propriétaires terriens. La même chose se remarque durant l’ère pahlavi. C’est après la Révolution Islamique et depuis deux ou trois décennies que la langue française devient plus « populaire ». Mais encore aujourd’hui, le français demeure une langue de luxe pour les Iraniens.

La transmission de la culture française par les moyens d’apprentissage

Les experts en sciences didactiques parlent souvent de la transmission de la culture de la langue enseignée aux apprenants. Dans cette partie, nous nous référons surtout à un article intitulé « L’influence de l’enseignement des langues étrangères sur la transmission de la culture » rédigé par Mahboubeh Fahimkalâm et Mohammad Rezâ Mohseni, publié dans la revue Zigzag [4]. Les auteurs y évoquent quelques éléments principaux de cette transmission. Parmi ces facteurs, nous pouvons citer la position des enseignants, les méthodes, les mots empruntés, les calques, et même les expressions imagées. ہ cette liste, on peut ajouter l’impact des séjours linguistiques en France sur les apprenants. Il ne faut également pas oublier les systèmes d’enseignement du FLE dans les départements de langue française au sein des universités iraniennes, qui ne suivent pas un modèle iranisé. La langue française, qui est chargée d’une lourde identité culturelle, influence la conduite et la pensée des apprenants. Même certains instituts privés d’enseignement du français en Iran, dirigés par des directeurs souvent occidentalisés et libéraux, sont inconsciemment ou consciemment impliqués dans un processus qui va au-delà de l’apprentissage de la langue et s’accompagne d’une transmission de valeurs. Cette influence peut être confirmée par les tests psychologiques et des observations in situ chez les étudiants iraniens dans les différents niveaux des cours. Certaines recherches de ce genre ont déjà été menées par des étudiants de didactique du FLE dans des universités iraniennes.

Les effets généraux du bilinguisme sur les francophones iraniens

Outre les questions abordées dans les parties précédentes, l’analyse de la conduite de la communauté francophone iranienne rejoint des aspects généraux et communs à l’ensemble des publics bilingues ou plurilingues. De nombreuses études ont été réalisées à ce sujet, notamment dans les universités nord-américaines et européennes. ہ titre d’exemple, citons les ouvrages du Belgo-canadien Marc Angenot ou ceux du Français Louis-Jean Calvet, originaire d’un pays plurilingue comme la Tunisie et l’un des meilleurs experts sur ce sujet. Les spécialistes de la sociologie du langage s’entendent au moins sur l’existence d’une sorte d’anomalie linguistique et culturelle chez les sociétés plurilingues, bien que certains disent au contraire que l’acquisition d’une ou de plusieurs langues étrangères est source de bénéfices notamment dans l’amélioration de l’intelligence et dans la diversité culturelle de la société. Il nous faut aussi préciser que la société iranienne est une société fortement attachée à la langue persane. Le maintien de la langue persane lors de la conquête arabo-musulmane du VIIème siècle atteste de cette réalité. Quoi qu’il en soit, il ne faut donc pas négliger les effets mentaux, verbaux et en termes d’action de ce bilinguisme sur les apprenants iraniens de la langue française. La création de cette mentalité bilingue aboutit à l’émergence d’une double identité culturelle chez les iraniens francophones.

Conclusion

Cette recherche a proposé une réflexion sur les origines socio-langagières de certains comportements distingués chez les francophones iraniens. Elle ne constitue bien entendu qu’un point de départ d’une analyse sociologique plus générale sur la question de la langue française en Iran. Il nous faut enfin mentionner que l’acquisition des langues étrangères est certainement un atout indéniable pour les jeunes Iraniens, mais sous réserve qu’elles soient pratiquées aussi en tant que moyen de faire connaître les richesses culturelles de l’Iran, et non pas pour se laisser instrumentaliser consciemment ou inconsciemment par les politiques linguistiques de certains pays occidentaux.


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