N° 173, avril 2020

Au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021
Victor Brauner
Je suis le rêve. Je suis l’inspiration.


Jean-Pierre Brigaudiot


Le musée d’Art moderne de la ville de Paris accueille une exposition très représentative de l’œuvre de l’artiste Victor Brauner. À part quelques objets et sculptures, il s’agit principalement de peintures et de dessins. Cet artiste fut l’une des figures actives du monde de l’art moderne parisien avant la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années soixante. Il vécut de 1903 à 1966, ayant quitté son pays natal, la Roumanie, pour s’installer à Paris où se déroula l’essentiel d’une carrière marquée tant par les artistes majeurs qu’il croisa, artistes auxquels il se lia, que par ses propres affinités pour les mondes parallèles immatériels, spirituels et oniriques, en lesquels son imaginaire puisa tant et tant.

Victor Brauner, Le Surréaliste, janvier 1947 Huile sur toile (60 x 45 cm)

Mondes parallèles et artistes essentiels

Ainsi, son œuvre témoigne d’une profusion de rencontres de mouvements artistiques constituant les avant-gardes dont il fut contemporain, mais aussi d’affinités tant avec l’iconographie qu’avec l’esprit, la spiritualité propres à ces mondes parallèles que sont le spiritisme, la théosophie, l’alchimie, le tarot et la kabbale, ce à quoi il faut ajouter un rapport évident de l’œuvre de Brauner avec la psychanalyse fortement présente dans certains aspects du Surréalisme, groupe artistique dont il sera membre actif. Le parcours d’exposition, chronologique, conduit ainsi à retrouver, au-delà de cette chronologie, l’esprit et certaines formes d’art des avant-gardes du vingtième siècle. Cela peut-être une proximité avec Picasso, à la fois dans la période analytique du Cubisme que dans la période synthétique, mais aussi au-delà, par exemple dans les dessins de figures humaines. L’œuvre de Brauner a, pour l’une de ses caractéristiques, celle d’outrepasser les mouvements artistiques constitués ; dès son début de carrière en Roumanie, il fit partie des avant-gardes internationales se développant au plan local, par exemple les Constructivismes et le Futurisme, ou Paul Klee et Vassili Kandinsky. Ainsi, le parcours de cette exposition témoigne autant de la proximité de Brauner avec de nouvelles formes d’art que de sa volonté d’y participer au plan créatif.

Victor Brauner, Jacqueline au grand voyage, 1946 Huile sur toile (46 x 38 cm)

Ce fut à Paris qu’il adhéra de manière affirmée au Surréalisme, rencontre déterminée certes par celle, personnelle, avec les acteurs et les chefs de file de ce mouvement, en tant que maîtres à penser, tel par exemple André Breton, ou en tant que peintres comme Giorgio de Chirico, ces rencontres contribuant à l’inscrire historiquement comme acteur de ce mouvement. Cependant, si l’œuvre de Brauner évoque souvent telle ou telle œuvre comme celle de Salvador Dali, il ne s’agit pas d’une adhésion exclusive au monde onirique et personnel de ce dernier. Brauner apparait comme un artiste curieux et très ouvert à ce que sous-tendent et sous-entendent les œuvres de ses contemporains ; pour autant il ne limitera pas son œuvre à ces références ou emprunts. Il les approchera par ailleurs d’artistes singuliers car hors territoire des avant–gardes, tel par exemple le Douanier Rousseau. D’autre part, il côtoiera activement la communauté des artistes et auteurs roumains, ses compatriotes venus en France, parmi lesquels Constantin Brancusi, Eugène Ionesco, Isidore Isou, Panaït Istrati, Tristan Tzara. Brauner fera partie du mouvement Surréaliste à partir de 1933 et jusqu’à 1947.

Victor Brauner, Portrait de Mme R.B, 1925 Huile sur carton collé sur contre-plaqué. (60,5 x 60 cm)

Peindre, c’est la vie, la vraie vie, ma vie.

Brauner, malgré ces affinités avec tel ou tel mouvement de l’art qui lui est contemporain, avec tel ou tel artiste de son environnement immédiat, sans toutefois s’orienter vers quelque dogmatisme que ce soit, reste fondamentalement ouvert à une diversité de pensées et de manières de dire la présence humaine au monde, pensées parallèles qui oscillent dans le cadre de certaines formes de pratiques et croyances préhistoriques ou historiques. Le contexte de la première moitié du vingtième siècle est celui d’une forte présence du spiritisme, d’un intérêt pour la Kabbale et l’alchimie, recherches de soi en des cheminements hors des chemins battus et des pensées dominantes ; ici, avec cette exposition, ces pensées parallèles s’expriment à mi-mot dans les œuvres plastiques qui, au-delà de références immédiatement identifiables à des œuvres d’artistes de l’environnement roumain ou parisien de Brauner, convoquent volontiers de manière affirmée des œuvres, des vocabulaires d’arts dits primitifs, dont celui, très présent, de peuples et civilisations amérindiens d’Amérique centrale. Vocabulaires car l’une des démarches de Brauner fut orientée vers la coprésence du figuré et du signe linguistique ici à la fois plastique et pictural, poésie tant porteuse de sens que supportée par les signes sémantiquement inaccessibles, donc ésotériques, des langues en lesquelles elle s’exprime. Ces œuvres ont pour nom « picto-poésie », ce qui peut certes évoquer les pictogrammes de Raymond Queneau ou les calligrammes de Guillaume Apollinaire. L’art moderne du début du vingtième siècle, puisque l’académie des Beaux Arts est en voie de dissolution, au-delà d’une recherche d’innovations formelles et conceptuelles, repose pour partie sur des regards et questionnements nouveaux portés aux civilisations « autres », celles qui ont été souvent considérées comme mineures et folkloriques par la colonisation. Ainsi en fut-il notamment avec le Cubisme dont l’une des manières de rénover la représentation repose sur des figurations se référant à ces arts des civilisations autres. Au-delà de toute dimension anecdotique que pourraient prendre ces démarches, au-delà du côté décoratif des objets, il apparait comme assez évident qu’il s’agit de bien davantage que d’emprunts, il s’agit de re-penser le monde à travers ce qu’il fut pour mieux se comprendre soi-même.

C’est en 1965 que Victor Brauner représente la France à la Biennale de Venise.

Victor Brauner, Portrait d’André Breton, 1934 Huile sur toile (61 x 50 cm)

Le titre de l’exposition, emprunté à l’épitaphe apposée sur la tombe de Brauner lui-même : « Je suis un rêve. Je suis l’inspiration. » prend un sens éclairant des œuvres dans leur hétérogénéité, oscillant du Cubisme ou du Surréalisme à certains arts dits primitifs. Un rêve, celui de la perception des œuvres, tant celles qui semblent conformes à une école (cubiste par exemple) que celles qui témoignent de l’ésotérisme propre aux arts des civilisations autres. Dès lors « l’inspiration » peut se comprendre comme générée par la référence à ce qui est pour partie indicible dans ces allusions ou proximités dont Brauner est tellement friand, car l’œuvre d’art reposant pour partie sur le ressenti ne saurait voir son sens s’épuiser dans le seul dicible.

Victor Brauner, Sur le motif, 1937 Huile sur bois (0.14 m x 0.18 m)

Je suis le rêve

Il est indéniable que cette exposition est un déclencheur de rêve(s) ou révélateur de réalités autres, par les couleurs si chaudes, par l’exotisme de certaines figures, par ces mondes parallèles et ésotériques auxquels nous n’accédons que timidement, de manière différente selon que l’on plonge dans le dessin ou dans la peinture, différente encore avec les objets ou sculptures. Les dessins – et l’œuvre dessinée est très profuse - sont des promesses plus que des affirmations avec bien souvent un trait léger et comme seulement indiciel, espaces d’inscription suggérés dans la feuille blanche, définitions non péremptoires comme il en va du dessin qui est toujours aussi dessein. Dans les peintures, les figures et les signes chatoient avec bonheur et content ces civilisations désormais mystérieuses. Et puis le Surréalisme dont la part de rêve est essentielle. Un voyage contemplatif en l’irréel pour le visiteur…

 Je suis l’inspiration.

Exposition de l’œuvre de l’artiste Victor Brauner, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
Exposition de l’œuvre de l’artiste Victor Brauner, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

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