N° 173, avril 2020

De la poésie astrale de Khâghâni *


Zeinab Golestâni


Le soleil chez Khâghâni

 

Désigné en arabe par des mots comme « shams » et « zhukâ’ » et en persan par des termes tels que « âftâb », « mehr », ou encore « khour », le soleil est l’astre le plus brillant du ciel. Situé dans la constellation zodiacale du Lion, il est associé à des concepts comme celui de la puissance. La Voie lactée fait tourner cette étoile dans l’espace ; il n’est donc jamais stable dans la Galaxie et subit une rotation.

Le grand poète persan du XIIe siècle, Khâghâni, a créé, en s’appuyant sur les caractéristiques du soleil, des images poétiques variées. Pour lui, le calife de l’époque, son visage, sa justice, sa générosité, et sa volonté font penser à cet astre lumineux :

Tout ivre, il est passé à minuit chez moi

Cette idole au visage de soleil et cette lune aux lèvres de rubis. [1]

Ou encore :

Se rattache sans faute à ton union, la vie du soleil de beauté,

Plus on est loin de toi, plus on est dans les ténèbres. [2]

De plus, en réfléchissant aux caractéristiques du soleil, le poète fait de beaux syntagmes adjectivaux ou composés qui ont parfois des emplois métonymiques. Parmi les syntagmes nominaux associés à cet astre dans sa poésie, nous pouvons citer : Romaine svelte, souverain des astres, roi des étoiles, roi du firmament, main de Moïse de la sphère céleste, aube matinale, sultan solitaire à cheval, paon aux ailes de fer, témoin des barrières du firmament, bol de fer, Joseph trônant sur la sphère, Joseph à la ceinture dorée, sultan de la sphère, à coquille d’or, sphère d’or, encens brûlé, aumône de fête de Fetr, parapluie d’or, anneau chaud du ciel, gazelle au visage de fer, cohabitant du Messie.

Mausolée de Khâghâni à Tabriz

La lune dans l’œuvre de Khâghâni

Baptisée « qamar » et « hilâl » en arabe et « mâh », « mah », ou encore « mahtâb » en persan, la lune est un autre corps céleste qui a inspiré les poètes et au sujet duquel ils ont créé d’innombrables images poétiques. La lune, située dans la constellation du Cancer, est considérée dans l’astronomie ancienne comme la première sphère parmi les sept sphères de l’univers. Comme le soleil, la lune possède une place primordiale chez Khâghâni qui compare sa bien-aimée, du point de vue de la blancheur et de la beauté, à cette compagne de la terre :

Emmenez-moi à la taverne de cette lune-là

Qui fait ma langueur et la guérit. [3]

Alors que ces images apparaissent aussi dans les œuvres de certains poètes classiques arabes ou iraniens, ce qui distingue la poésie de Khâghâni est sa parfaite connaissance en astronomie qui lui permettait de largement puiser dans le répertoire du vocabulaire de cette discipline. Ainsi compare-t-il la nouvelle lune apparue la veille de la fête de Fetr à la parure de la sphère, et la courbure de la tresse de la bien-aimée à la croix de la nouvelle lune :

Ne fouette pas ta tresse puisqu’à la faveur de ta croix, on a déjà annoncé la fête de l’âme

Ne fronce pas tes sourcils puisqu’à la faveur de ta beauté, on a déjà créé le troupeau d’amour. [4]

Ou :

La lune est la veille de la fête un atour à la main gauche de la sphère

On dirait qu’elle a emprunté ses motifs à la ville de Shoushtar. [5]

De plus, en s’inspirant de cet astre, Khâghâni façonne des images telles que : moitié de la coupe de Djamchid, signature du sultan de la fête, corne du chevreuil, trabe de l’étendard, œil de la fête, sourcil de Zâl doré, ou encore bec du paon. Par le passé, on pointait la nouvelle lune de la fête de Fetr avec l’index. Sur la base de cette culture, Khâghâni invoque une scène coranique en comparant le doigt à la plume et la croix à la lettre « ن » (Noun) de l’alphabet arabe :

La lune et l’index des hommes, celui-ci la plume et celle-là le noun,

Comme des nouveau-nés, les hommes se contentent de Noun, par la plume. [6]

Une telle image n’est jamais apparue dans les œuvres des poètes persans ou arabes. Insistant sur l’étroitesse de la nouvelle lune, Khâghâni la compare aux lèvres de la bien-aimée, ainsi qu’au fil de sa vie :

Si tu vois la nouvelle lune, regarde tes lèvres et le fil de ma vie,

Puisqu’ils sont tous les trois tellement étroits qu’on les a pareillement formés. [7]

Dans un autre vers, il fait une comparaison entre le scintillement de la lune au matin et la moindre sortie de la queue du poisson de l’eau :

L’aube sortit de la montagne comme la lune de Nakhshab du puits. [allusion à Joseph]

Et la lune sortit à l’aube comme la queue du poisson de l’eau. [8]

Dans un autre vers, il met en scène une image qui compare la lune à une miche de pain, et les étoiles à des scones servis dans la réunion du ciel :

La sphère de la jatte organisa une soirée pour des cavaliers de nuit

Sa brioche blanche est la lune, et ses scones des astres. [9]

Le poète n’oublie cependant pas les étoiles et compare sa bien-aimée à une étoile délicate :

Si tu es ce soleil jaunâtre qui est passé par là,

Transmets-nous le message de cette étoile délicate. [10]

Dans un autre vers, l’étoile est représentée comme un messager de l’ami :

Je suis ce messager du destin qui part de chez Lui, dit l’étoile,

De là, je circule sans cesse entre l’Orient et l’Occident. [11]

* Cet article est extrait d’un article intitulé en persan « Barresi-ye tatbighi-ye jelve-hâ-ye âsmân va adjrâm-e âsmâni dar she›r-e Behtari va Khâghâni » (Étude comparative de l’image du ciel et des corps cosmiques dans la poésie de Behtari et Khâghâni », de Farzâneh Abou-Âsef, parue au printemps 2018 dans la revue Motâle›ât-e adabiyât-e tatbighi, N° 45, pp. 93-113.

Notes

[1Mast-e tamâm âmade ast bar dar-e man nim-shab
Ân bot-e khorshid rouy-o an mâh-e yâghout lab

[2Hasti-ye khorshid-e hosn lâdjaram az vasl-e to
Hark e be nazdik tar az to siyah-rouy tar

[3Yâ mar-â bar dar-e meykhâne-e ânn mâh-e barid
Ke khomâr-e man az ânjâst ham ânjâ shékanam

[4Torreh mafshân kaz helâlat id-e djân barsâkhtand
Tayreh manshin kaz djamâlat esgh lashkar sâkhtand

[5Mah tarâzist be dast-e chap-e gardun shab-e id
Naghsh-e ân gouyi az shoushtar âmikhtand

[6Mâh o sar angosht-e khalgh, In tcho ghalam ân cho noun
Khalgh tcho teflân-e no shad be noun va-l-ghalam (allusion au Verset I, sourate CXVIII)

[7Mâh-e no didi labat bin reshte-ye djânam négar
Kin se râ az bas ke bârikand hambar sâkhtand

[8Sobh bar-âmad ze kouh tchon mah-e Nakhshab ze tchâh
Mâh bar-âmad be sobh tchon dom-e mâhi ze âb

[9Tcharkh-e Siyâh kâs-e, khân sâkht shabrovân râ
Nân-e sépid-e ou mah, nân rize-hâsh akhtar

[10Gar âftâb-e zardi az ân sou gozashte-i
Peyghâm-e ân sétâre-ye ra’nâ be mâ résân

[11Setâreh goft manam peyk-e ezzât az dar-e ou
Az ân be mashregh-o maghreb hamishe sayyâram.


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