En 1968, Roland Barthes [1] était déjà le champion de la Nouvelle Critique en France, voire (on peut maintenant l’affirmer solennellement) dans le monde. Il avait alors publié un grand nombre de travaux originaux, notamment Le Degré Zéro de l’écriture (1953), Mythologie (1957), Sur Racine (1963), Essais critiques (1964), Eléments de sémiologie (1965), Le Système de la mode (1967), et même son célèbre essai, La mort de l’auteur, qu’il a d’abord publié en anglais, sous le titre de "The death of the autor". En cette année de 1968, il enseignait également à l’Ecole pratique des hautes études où il appliquait justement sa méthode d’analyse structurale à Sarrasine de Balzac.

Il était donc temps de le présenter en Iran, là où les idées de "Nouvelle Critique" et de “critique” tout court, étaient encore obscures ( sauf pour quelques rares traducteurs et chercheurs indépendants). En Iran, une page historique dans l’enseignement de la littérature française, venait de se tourner pour céder la place au célèbre duo, Lagarde et Michard. "Ce qui m’avait toujours frappé, faisait remarquer Barthes, c’est que les auteurs de manuels d’histoire de la littérature vont par deux : le Lanson-Truffaut, le Castex-Surer, le Lagarde et Michard…Le choix est évidemment partiel." [2]

Roland Barthes

Un des élèves de Barthes à l’Ecole pratique des hautes études, le maître Abolhassan Nadjafi, connu de nos jours pour sa traduction des Thibault de Roger Martin du Gard, publia, dans un périodique trimestriel, Mélanges d’Isfahan [3], la traduction de son article s’intitulant "La réponse de Kafka", extrait d’Essais critiques. L’auteur y consacrait une analyse au livre dorénavant classique de Marthe Robert [4].

Avec cette traduction, Nadjafi passe effectivement pour être l’introducteur de Barthes dans notre pays, cela malgré le fait que sa traduction resta inaperçue à Téhéran. Il republiera néanmoins cet ouvrage ultérieurement dans un livre, Devoir de la littérature [5],qui est aussi une sorte de réponse enthousiaste à l’appel tant discuté de Jean-Paul Sartre au profit d’une littérature engagée [6].

Entre cette tentative et celle qui va suivre, Hamid Enayat, traducteur anglophone, traduit en persan l’essai bibliographique d’Edmond Leach [7] avec une transcription persanne plutôt anglicisée, de sorte qu’aucun francophone ne parvint à y reconnaître le nom de Barthes [8].

En 1973, une autre tentative est entreprise, et M.T. Qiassi, publie en un petit volume et sous le titre de Critique d’interprétation [9], titre emprunté à l’essai "Les deux critiques" de Barthes, la traduction d’une vingtaine d’études réalisées par ce dernier, en les accompagnant d’une présentation de l’auteur. Plus tard, le traducteur en donnera une réédition [10].

Les deux tentatives dont nous venons de parler partaient des originaux français. Comme on le verra, les traducteurs ultérieurs publieront leurs travaux d’après les versions anglaises.

Après un long arrêt, Madjid Mohammadi traduit ses Eléments de Sémiologie [11], les accompagnant d’une préface et de deux lexiques, l’un persan-anglais, et l’autre, anglais-persan.Entretemps, Barthes avait publié plusieurs ouvrages importants ; il était nommé professeur de "Sémiologie littéraire" au Collège de France, et pour finir, il avait trouvé la mort après avoir été renversé par une voiture. Le traducteur des Eléments de Sémiologie précise qu’il a effectué sa traduction d’après Elements of semiotic [12].

En 1996, Chirine-Dokht Daghighian traduit en persan les Mythologies suivi de Le Mythe, aujourd’hui [13], en élaborant sa traduction à partir du texte anglais de 1972. La traductrice, qui accompagne son travail d’une longue préface annotée et d’un lexique anglais-persan, présente d’abord la traduction complète de Le Mythe, aujourd’hui, puis la traduction de neuf articles des Mythologies. Mais, malgré cela, on ne dispose pas encore de traduction complète de ce retentissant livre qui traite de sujets se rapportant aux usages sociaux.

D’ailleurs, juste après, Daghighian participe à un entretien - "De la littérature à la pratique" - organisé par la revue mensuelle, Le Livre du mois, Littérature et Philosophie [14], où l’on trouve également un article signé par Machyat Alaï, "Barthes et la critique littéraire" [15].

Poursuivant sa tâche délicate, Daghighian traduit, semble-t-il de l’anglais, Le Degré Zéro de l’écriture [16] et l’accompagne d’un long commentaire.

En 2001, elle traduit le livre polémique de Barthes, Critique et vérité [17] et l’accompagne d’un discours annoté. Curieusement, à la première ligne de cette traduction [18], on constate que le mot "Libération" utilisé par Barthes dans son texte, a été traduit par celui de "Révolution".

Cette même année 2001, heureuse pour ce qui concerne la diffusion des travaux de Barthes en Iran, voit paraître deux traductions (de l’anglais semble-t-il) de La Chambre claire : l’une effectuée par Niloufar Motaref [19], et l’autre par Farchid Azarang [20]. L’auteur y traite non seulement de l’historique de la photographie, mais aussi de ses souvenirs d’enfance, à travers la présentation de quelques photos. Il y tient également des propos très émouvants au sujet de sa mère, décédée en 1977.

Depuis l’an 2000, un autre traducteur et auteur, Payam Yazdandjou se passionne (à travers les traductions anglaises) pour les grands travaux de Barthes. Il en a fait l’objet principal de ses préoccupations théoriques et littéraires. Aussi dans sa traduction du livre de Michael Payne, Reading Knowledge An Introduction to Barthes, Foucault and Althusser [21], Yazdandjou donne-t-il l’analyse de Payne sur le S/Z de Barthes [22]. Dans sa traduction (qui est aussi une compilation) Vers le postmodernisme [23], il a traduit, de l’anglais, "La mort de l’auteur", et "De l’œuvre au texte", les accompagnant d’une brève notice

sur la vie et l’œuvre de Barthes.

Sa passion pour l’œuvre de Barthes y apparaît de manière évidente [24].

En 2003, il traduit Le plaisir du texte, d’après la version anglaise de Richard Miller, et révise la sienne sur l’original français [25]. L’année suivante, il traduit les Fragments d’un discours amoureux, d’après la version anglaise de Richard Howard, et révise, prétend il, son travail sur l’original français [26]. Le traducteur choisit, pour le titre persan de sa version, Le mot de l’amoureux, Morceaux choisis. Poursuivant sa tâche, il traduit, d’après la version anglaise de R. Howard, Roland Barthes par Roland Barthes, et révise la sienne sur l’original français [27].

En 2004, Nasser Fakouhi, universitaire, traduit L’empire des signes, et l’accompagne d’une préface et de notes [28]. Il semble que cette version soit une traduction à partir de la version originale, d’autant plus qu’il cite la publication de cet ouvrage de Barthes chez Flammarion (1984). Dans les trois tomes des Œuvres complètes, publiées aux Editions du Seuil par Eric Marty, Barthes ne cite jamais le nom du grand historien de l’Asie, René Grousset, auteur de L’Empire des steppes, mais curieusement on devine partout sa présence (le titre est lui aussi significatif).

Enfin, à l’occasion d’un colloque consacré à la Littérature comparée avec pour thème, "Littérature et Mythologie", colloque qui avait été organisé par la Faculté des Langues étrangères de l’Université de Téhéran, pendant les journées du 12-13 mai 2004, Tahmouress Sadjedi a donné une conférence sur le thème de "Roland Barthes et la mythologie d’un mythologue" [29] où il était question de plusieurs articles du mythologue des mythologies.

Pour cette année 2005 (et jusqu’à présent) deux traductions ont déjà vu le jour. La première, qui porte le titre de Barthes et le cinéma, est un recueil de quelques articles et études de Barthes que le traducteur, Maziar Eslami, a accompagné d’une préface sur les réflexions de Barthes à propos du septième art [30]. Cette traduction est faite d’après la version anglaise qui porte le titre de A Barthes reader, éditée par Susan Sontag (1982). Mais elle ne comporte pas toutes les réflexions, tous les articles et tous les interviews de notre auteur qui, d’ailleurs, avait même tenu, sous la direction d’André Téchiné [31], le rôle d’un écrivain anglais.

Ahmad Okhovvat, qui a donné le titre de "Roland Barthes, Proust et moi" [32] à sa traduction et compilation, a déjà traduit dans le périodique trimestriel d’Isfahan, Zendeh-roud [33], la Délibération de Barthes. Okhovvat, qui a accompagné son travail de deux études préliminaires, fait remarquer, dans la seconde [34], qu’il a voulu rassembler tout ce que Barthes avait écrit au sujet de Proust, affirmation qui paraît être exagérée. D’ailleurs, il y publie aussi ses propres souvenirs et laisse clairement voir qu’il a mis à profit la traduction des textes publiés en anglais. Il cite également, au cours de son travail, quelques articles de Barthes, traduits en persan et publiés dans divers périodiques. Mais il est difficile d’y reconnaître le véritable titre de ces articles. Le dernier, qui est traduit en persan par Keyvan Tahmasbian, porte le titre de "Réflexion sur le suicide" [35].

Le grand problème de ces traductions, c’est qu’elles s’appuient (à part trois d’entre elles) sur les textes anglais. Elles comportent nombre de fautes et d’interprétations erronées. Le problème, celui de la traduction indirecte revient à se demander si les fautes sont dues aux traducteurs anglais ou aux traducteurs iraniens ? La réponse à cette question exige un travail qui déborde les limites de ce présent article. Espérons que ce seront les traducteurs francophones ou encore les francisants qui prendront en charge à l’avenir la traduction de l’ensemble des textes de Roland Barthes, car c’est un fait, le public iranien est bien au rendez-vous.


* Ce travail ne prétend nullement à l’exhaustivité. Il est fort possible que certains travaux aient échappé à l’auteur de cet article. Cette étude bibliographique à été réalisée à l’occasion d’un colloque sur Roland Barthes qui eut lieu le 18 décembre 2005 à la Faculté des Langues étrangères de l’université de Téhéran.

Notes

[1Né, à Cherbourg, le 12 novembre 1915-Mort, à Paris, le 26 mars 1980.

[2Œuvres complètes, t.2, p.1019.

[37e cahier, 1347/1968.

[4Kafka, Paris, Gallimard, 1960.

[5Téhéran, Ed. Kétab-é zaman, 1977.

[6Voir son exposé, placé au début de sa traduction d’articles réunis.

[7Claude Levi-Strauss, Téhéran, Ed.Khawrazmi, 1350/1971.

[8Ibid., p.70.

[9Téhéran, Ed. Amir Kabir, 1352/1973.

[10Téhéran, Ed. Bozorgmehr, 1368/1989.

[11Téhéran, Ed. Al-Hoda, 1370/1991.

[12Translated the French by Annette Levers and Colin Smith, New-York ; 1967.

[13Téhéran, Ed. Nachr-é Markaz, 1375/1996.

[14N؛ 17, Esfand 1377/1998, p.24-27.

[15Ibid., N؛ 34, Mordad 1379/2000, p.410.

[16Téhéran, Ed. de Hermès, 1378/1999.

[17Téhéran, Ed. Nachr-é Markaz, 1380/2001.

[18Ibid., p.21.

[19Téhéran, Ed. Nachr-é Tchechmeh, 1380/2001.

[20Téhéran, Ed. de Mahriz, 1380/2001.

[21Barthes, Foucault and Althusser, Téhéran, Nachr-é Markaz, 1379/2000 ; rééd, 1382/2003.

[22Ibid., p.113-124.

[23Téhéran, Nachr-é Markaz, 1381/2003.

[24Ibid., p.85-109.

[25Téhéran, Nachr-é Markaz, 1382/2003.

[26Téhéran, Nachr-é Markaz, 1383/2004.

[27Téhéran, Nachr-é Markaz, 1383/2004.

[28Téhéran, Nachr-é Ney, 1383/2004.

[29Littérature et Mythologie, Téhéran,Samt, 1383/2004, p.88-98.

[30Téhéran, Ed., de Gâm-é No, 1384/2005.

[31Sœur Bronté, 1977.

[32Téhéran, Nachr-é Ofogh, 1384/2005.

[331375/1995, N؛s 10-11.

[34Ibid., p.15.

[35Zendeh-roud, 1384/2005, N؛s 33-34.


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