N° 40, mars 2009

Romain Gary et l’aspect de l’atypique de La Promesse de l’aube


Mona Hosseini


Romain Gary, de son vrai nom Romain Kacew, naît à Wilno en Lituanie en 1914. Il arrive à Nice en 1928 où il vit en compagnie de sa mère, une ancienne comédienne reconvertie dans la gérance d’hôtel. Pour la famille juive dans laquelle il naît en 1914, à Wilno, ville polonaise alors sous contrôle russe, l’avenir peut être sombre. Sa mère, quittée par son père pour une femme plus jeune, opte pour le retour en Pologne (Varsovie), puis pour l’exil dans le pays mythique qui, depuis plus d’un siècle, incarne la justice et la liberté pour les populations persécutées d’Europe centrale et orientale : la France. Romain a quatorze ans quand il s’installe à Nice avec sa mère. Sa mère vivote et multiplie les petits métiers, pendant qu’il poursuit ses études. Dès cette époque, il écrit tous les jours et rêve de devenir écrivain. Naturalisé Français en 1935, il se découvre un autre rêve : devenir pilote de chasse, officier tant qu’à faire. Donc, après des études de Droit, Gary est mobilisé dans l’aviation et choisit de rejoindre Londres pour combattre dans Les Forces Françaises Libres du général de Gaulle. Il est blessé plusieurs fois très grièvement, dont une fois pendant une opération au-dessus de la France, réussissant malgré tout, avec son pilote, à ramener l’avion en Angleterre, exploit qui lui vaut une des plus hautes distinctions. Il finit la guerre avec le grade de capitaine. Gary fait après la guerre son entrée au Quai d’Orsay, devient diplomate et occupe divers postes de secrétaire, Conseiller d’Ambassade, puis Porte-parole à l’Organisation des Nations Unies, avant de devenir Consul Général de France en Amérique.

Romain Gary

Il reçoit deux fois le prix Goncourt, une première fois pour Les Racines du ciel en 1956, et une seconde fois, cas unique, sous le pseudonyme d’ةmile Ajar en 1975 pour La Vie devant soi.

En 1962, il rencontre une très jeune comédienne, son grand amour. Cet amour a une grande influence sur Gary. Il écrit et publie vingt-cinq livres (des romans, des récits, un essai, deux autobiographies) qui jouissent d’un succès populaire en France et à l’étranger.

En 1960, il écrit une grande œuvre autobiographique intitulé La Promesse de l’aube. Dans cet ouvrage, l’écrivain raconte son enfance en Pologne, son adolescence à Nice, ses années estudiantines à Paris et son combat lors de la seconde guerre mondiale. Pour Gary, se lancer dans l’écriture de cette autobiographie est une façon de faire un retour sur le trajet accompli et de dresser un bilan, à quarante-quatre ans et avec une carrière déjà bien remplie. Il écrit La Promesse de l’aube d’un seul jet, fiévreusement, en quelques mois -les deux cents premiers feuillets en une quinzaine de jours, au Mexique, enfermé dans sa chambre d’hôtel, pendant que Lesley Blanche (sa première femme) visite le pays.

Le personnage central de ce récit est la mère de Romain Gary. Gary a dessiné dans ce récit mi-romancé mi-autobiographique le portrait de sa mère et le sien. Il fait de sa mère un véritable "personnage". Il qualifie d’ailleurs son autobiographie de récit. Il y raconte comment, toute sa vie, il chercha à tenir la promesse qu’il s’était fait : donner un sens aux sacrifices de sa mère et lui rendre justice, en répondant aux ambitions qu’elle avait pour lui.

Cette œuvre s’inscrit à contre-courant des grandes autobiographies littéraires modernes, souvent distanciées et indirectes, qui utilisent toutes sortes de biais pour aborder le récit autobiographique. Ce récit n’est ni une anti-autobiographie, comme on a pu le dire des Mots de Jean-Paul Sartre (1965), ni une néo-autobiographie comme l’Enfance de Nathalie Sarraute (1983), ni une autobiographie soupçonneuse et écartelée comme W ou Le souvenir d’enfance de Georges Perec (1975). Le récit autobiographique de Gary se présente de la manière la plus classique : un narrateur adulte revient à quarante-quatre ans sur son enfance et sa jeunesse. Pour Gary, l’autobiographie est la continuation du roman par d’autres moyens. Gary n’a aucune raison de chercher la distance. Il vise au contraire l’adhésion du lecteur, l’émotion. Cela explique le choix d’un style narratif classique et volontiers lyrique.

Chez Gary, l’autobiographie assure aussi la fusion du roman, de la vie et de l’écriture, et convient donc particulièrement à son génie. تtre le personnage principal de son récit est l’aboutissement logique de sa démarche d’écrivain. Gary y trouve sa voix, une sorte d’évidence et de naturel qui est la marque des œuvres écrites d’un seul souffle. A vrai dire, l’autobiographie le libère : elle lui offre l’occasion d’effacer les frontières entre les genres, de brouiller les cartes pour mieux affirmer sa personnalité créatrice. En un sens, Gary se lâche, il s’étale, il construit sa statue : l’essentiel est qu’elle lui ressemble vraiment, qu’elle porte son originalité, l’unicité de son destin, du destin qu’il s’est choisi.

Il parle de La Promesse de l’aube comme d’un récit empreint de "vérité artistique". Dans l’ensemble, ce récit est fidèle à l’existence de Gary.

La Promesse de l’aube, selon l’auteur lui-même, n’est pas vraiment une "autobiographie" : il s’agit plutôt d’un hommage rendu à sa mère disparue vingt ans auparavant, et l’accomplissement d’une très ancienne promesse.

Pourtant, de nombreux indices nous permettent de deviner que La Promesse de l’aube est une autobiographie.

Gary, comme les autres auteurs d’autobiographie, a également raconté les différents moments de sa vie. Il a décrit ses talents, ses désirs, ses buts et les moments douloureux de sa vie.

La Promesse de l’aube décrit la fidélité aux rêves d’enfance qui ouvrent les voies du destin. Toute la littérature d’enfance insiste sur le rôle primordial de l’imagination dans la construction de la personnalité. Le rêve dans lequel Gary est tombé, c’est celui de sa mère. Les rêves de Gary, et en particulier ses rêves naïfs d’enfant, sont constamment associés à l’amour maternel. La mère donne littéralement à voir ce qui n’existe pas.

La Promesse de l’aube est en somme un livre sur la solitude de l’homme face à son destin, sur la beauté du monde, sur l’importance de la lutte pour la justice et pour un monde meilleur. Romain Gary nous communique ainsi son enthousiasme débordant pour la vie. ةtonnant pour un homme qui s’est suicidé peu après l’édition définitive de ce livre. On peut dire que La Promesse de l’aube s’inscrit dans un cadre bien plus large que le récit autobiographique ou l’hommage rendu à sa mère. Ce dont il est vraiment question à travers ce récit est la défense des valeurs que Gary fait figurer à la fin du premier chapitre de son livre, à la place d’honneur :

"J’ai voulu disputer, aux dieux absurdes et ivres de leur puissance, la possession du monde, et rendre la terre à ceux qui l’habitent de leur courage et de leur amour." [1]

A la fin, dans le monde où l’homme est à la recherche de sa dignité perdue, Gary répète que la mort est seulement le signe du manque de talent ou d’imagination. Le 2 décembre 1980, Gary entreprend sa dernière tentative pour prouver son idée, en se tirant une balle dans la bouche. Pourtant, la mort de l’écrivain ne met pas fin à son monde romanesque.

"Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais." [2]


Bibliographie :

- Bona, Dominique, Romain Gary, Folio, Paris, 2002.

- Décote, Georges, Itinéraires Littéraire XXe siècle, Tome II, Hatier, Paris, 1991.

- Gary, Romain, La Nuit sera calme, Folio, Paris, 1999.

- Gary, Romain, La Promesse de l’aube, Folio, Paris, 2007.

- Roumette, Julien, Étude sur La Promesse de l’aube, Ellipses, Paris, 2006.

- www.romaingary.org

Notes

[1Gary, Romain, La Promesse de l’aube, Folio, Paris, 2007, p.19.

[2Ibid. p.38.


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