N° 74, janvier 2012

Petite Grèce ou trésor des patrimoines, présentation de la ville d’Ardakân


Najmâ Tabâtabâee


Vue générale d’Ardakân

Le désert semble être un rêve, un lieu original avec des habitants chaleureux qui lui ressemblent. Le calme absolu de ses nuits, son coucher de soleil rendant le ciel rouge sang et son ciel merveilleusement étoilé lui confèrent une beauté unique.

Ardakân, perle du désert, est une ville connue pour sa culture, son art, ses habitants accueillants et son histoire ; une ville qui garde le souvenir de maints érudits, savants et astronomes, et qui, pour cette même raison, a été surnommée "la petite Grèce" durant des siècles. C’est d’ailleurs sous ce même titre honorifique que Mohammad-Mofid Bâfghi présente Ardakân au travers les pages de son ouvrage consacré à l’histoire de Yazd, Jâmeh Mofidi.

Au sujet de l’origine de l’appellation de cette ville, de nombreuses hypothèses ont été évoquées. Certaines sources prétendent qu’Ardakân est composé de deux mots : « Ard » et « Kân », le premier signifiant l’adjectif « sacré » et le second « une région » ; Ardakân faisant ainsi référence à un "lieu sacré". Selon Jâmeh Mofidi « ard » signifie « entourage » tandis que « kân » évoque une mine. D’après l’auteur de cet ouvrage, étant donné que cette ville est entourée de mines, on l’a nommée Ardakân, c’est-à-dire "la ville des mines".

En outre, dans le zoroastrisme, « Ard » évoque le nom d’un dieu ou d’un ange dont le rôle est de répandre la justice, la générosité et le bonheur. Selon cette hypothèse, Ardakân désignerait donc le lieu du bonheur et de la justice. Selon une autre croyance, dans la langue pahlavi, « ard » signifiait la rage et la bravoure, comme le prénom Ardeshir qui signifie "la colère du lion" ou "lion courageux". Pendant le XIe ou le XIIe siècle, cet endroit a été le lieu de résidence de guerriers zoroastriens qui s’y étaient cachés durant l’invasion arabe. Cependant, il est difficile de savoir laquelle de ces hypothèses est juste.

La région d’Ardakân a longtemps servi de refuge et suite à l’assèchement de la mer Sâveh qui se trouvait à proximité, se présentait sous la forme d’un vaste plateau cultivable qui a attiré les Iraniens lors de l’attaque des armées arabes. Pendant sa période de prospérité, durant les XIe et XIIe siècles, la ville originelle se situait dans un endroit nommé Zardak, à dix kilomètres au nord de l’actuelle Ardakân. Ce lieu est devenu une attraction touristique : on peut en effet y voir les ruines des murs, ainsi que les fondations des maisons, mosquées, du bazar et de la citadelle.

La région d’Ardakân est la plus grande des huit régions constituant la province de Yazd et recouvre 32% de sa surface totale. Cet endroit est bordé par le désert au nord et à l’est, et comprend quelques villages et des terres arables peu étendues à cause du manque d’eau. Dans la ville d’Ardakân, ce qui attire en premier lieu l’attention des visiteurs est la beauté des tours de vent (bâdguir) et des maisons en briques crues - le choix des matériaux de maçonnerie étant étroitement lié au climat de cette région. Dans un second temps, la découverte des grands vergers de pistachiers est fascinante. Enfin, les portails, les réservoirs d’eau, les ruelles étroites et les grandes mosquées font la splendeur de cette antique ville du désert.

Etant donné que les monuments historiques et touristiques de cette ville sont nombreux, nous nous contenterons d’une brève présentation des lieux les plus visités.

Vue du haut de la mosquée Zirdeh

Les habitants d’Ardakân – en majorité chiites mais abritant également une minorité zoroastrienne -sont croyants et très attachés à leur religion, d’où la grande quantité des mosquées et de lieux de pèlerinage chiites et zoroastriens. La plus ancienne mosquée de la ville est nommée Zirdeh. Même si la date exacte de sa construction demeure inconnue, d’après les objets retrouvés à cette endroit, elle daterait du XVIe siècle. Après Zirdeh, la seconde plus importante mosquée et la moquée Jâme’, qui est très ancienne. On y a retrouvé un zilou, sorte de tapis traditionnel de Yazd, qui date de plus de 400 ans. Ce monument est situé à une plus grande altitude que les autres, et domine ainsi toute la ville. Cette mosquée comporte deux grandes parties : l’une utilisée en hiver et appelée zemestân-khâneh (maison d’hiver), et l’autre en été, appelée tâbestân-khâneh, (maison d’été). Ces deux "maisons" sont de hauteur différente ; la "maison d’hiver" étant moins élevée que l’autre afin de pouvoir garder la chaleur durant cette saison.

La montagne de Tchak-Tchak comprenant le temple de Pir-e Sabzeh Tchak-Tchakou

Deux des plus importants temples des zoroastriens se trouvent sur les hauteurs des montagnes à proximité d’Ardakân. La montagne de Tchak-Tchak, située à l’est de la ville, comporte un temple du nom de Pir-e Sabzeh Tchak-Tchakou. La raison de ce nom vient du fait que de l’eau tombe goute à goutte du haut de la montagne et remplit un réservoir d’eau raccordé au temple à l’aide d’un tuyau : ainsi, le mot Tchak-Tchak, prononcé tchek-tchek en persan courant, signifie "goutte à goutte". Pir-e Sabz est constitué de deux mots : le premier signifie « père », « homme de grande valeur » et le second est en réalité un changement de prononciation du mot « souz » qui veut dire « chaleur et luminosité ». La combinaison de ces deux termes fait référence au titre que l’on accordait au gardien du feu, qui avait comme rôle de veiller au feu sacré et de le garder allumé. Les pèlerins visitent ce lieu pendant le mois de juin et y sacrifient des moutons. L’autre temple, Pir-e Herisht, est situé dans une autre montagne du même nom, Herisht. Dans cet endroit sacré, le feu est toujours allumé et les gens y viennent pendant le premier mois du printemps pour y effectuer un pèlerinage. Ces deux temples accueillent chaque année de nombreux pèlerins zoroastriens du monde entier, mais aussi des touristes iraniens et étrangers.

Le temple Pireh Herisht

Une autre singularité de la ville d’Ardakân est l’architecture des réservoirs d’eau, appelés âb-anbâr en persan. Cette construction a une très grande valeur dans les régions désertiques, et on en aperçoit dans chaque quartier. Auparavant, l’eau potable nécessaire aux habitants de la ville était fournie par ces âb-anbâr qui comportent un réservoir principal appelé tanoureh, qui était creusé dans le sol et la paroi étanchée avec des briques. Pour conserver le bon goût de l’eau et la garder propre, on y ajoutait un peu de sel et de la chaux qui formaient une couche sur l’eau et la préservait de la pollution. Ces réservoirs avaient parfois une profondeur de 6 à 7 mètres et pour y accéder, il fallait emprunter des escaliers. Le tout était couvert par un dôme, une voûte et équipé de deux ou quatre tours du vent (bâdguir) laissant entrer des courants d’air afin que l’eau reste fraîche. Ardakân comportait 57 âb-anbâr. Certains d’entre eux ont été détruits, mais d’autres ont été préservés et datent de 300 ans, comme celui de do-râheh (qui veut dire « bifurcation »), situé près du bazar. L’âb-anbâr de tchehel-pelleh (qui signifie littéralement « à quarante marches ») était célèbre pour son eau douce et fraîche.

L’ancienne Ardakân était entourée de murs et comportait huit portes, ou darvâzeh en persan. ہ l’époque, les portails étaient ouverts du lever au coucher du soleil ; mais en dehors de cette période, plus personne ne pouvait entrer dans la ville.

Les familles nobles et les plus riches de la ville possédaient de grandes maisons équipées de cours, de bassins, de âb-anbâr, de bâdguir et de nombreuses chambres où vivaient toute la famille y compris les tantes, les oncles, les grands-parents et petits-enfants. Pour cette même raison, on baptisait chaque résidence par le nom de la famille qui y vivait, comme celle de la famille Taghdiri. La résidence Taghdiri-hâ qui signifie « les Taghdiri », date de l’époque des Qâdjârs. Cet ensemble comporte des pièces consacrées à l’été et à l’hiver (comme nous l’avons expliqué plus haut), une pièce pour les serviteurs, et une pour les propriétaires de la maison. Sa beauté réside avant tout dans ses grandes fenêtres à vitraux.

La résidence Taghdiri-hâ

Cette ville proche du désert central est très influencée par le climat désertique qui assèche ses nombreuses terres arables. Cependant, comme nous l’avons évoqué, Ardakân abrite plusieurs vergers de pistachiers et de grenadiers, qui peuvent survivre avec peu d’eau. On y cultive donc six différentes sortes de grenades qui, après celles de la ville de Sâveh, sont célèbres pour leur qualité. La plantation des pistachiers dans des régions comme Yazd, Khorâssân, Fârs et Kermân remonte à plus de 3000 ans. Ardakân est la quatrième ville productrice de pistaches en Iran, après Rafsanjân dans la province de Kermân. En outre, plus de 60% des vergers de pistachiers dans la province de Yazd se trouvent à Ardakân.

Concernant les plats traditionnels, les habitants d’Ardakân sont célèbres pour leurs âsh, sorte de soupe épaisse à base de céréales, de légumes ou de viande. La plus importante soupe des villes de Yazd et d’Ardakân s’appelle âsh-e shouli qui constitue l’un des plats principaux consommés dans la région. Ce plat fait à base de pois chiches, haricots, blé, betteraves, oignons et menthe se consomme surtout en hiver. Une autre sorte de âsh est un mélange de céréales préparé sans viande. La viande est considérée comme la nourriture principale ou le "père des aliments". Pour cette raison, cette soupe est nommée âsh-e bi-piyar ou yatimtcheh qui signifie « sans père et orphelin ». La soupe appelée ash-e jow, qui signifie "soupe d’orge", est faite à base de céréales, viande, betteraves, lentilles et concentré de grenade. ہ Ardakân, ce plat est servi le matin du premier jour du mois de Esfand, le 20 février de chaque année.

Ash-e shouli, la soupe des villes de Yazd

Le produit sucré le plus important à Ardakân est le halvardeh. Cette sorte de halvâ, préparée à base de sésame moulu nommé ardeh sous forme de liquide huileux, est mélangée avec du sucre, des œufs, et parfumée avec de la cardamome. L’ensemble est ensuite décoré avec des pistaches et des amandes. Même si ce produit se prépare dans différents pays comme la Turquie et le Liban, la façon de le préparer est unique en Iran. A Ardakân, cette confiserie au sésame ne contient aucun produit chimique et même aujourd’hui, elle est préparée de façon traditionnelle et en partie à la main, ce qui la rend plus délicieuse et naturelle.

La confiserie au sésame halvardeh (halvâ-ardeh)

Ardakân, la petite Grèce, est un trésor du patrimoine culturel iranien qui est enraciné dans la tradition, la culture et le climat du désert. Les matériaux des monuments historiques, la couleur et l’odeur des briques crues et du torchis, tout contribue à évoquer la chaleur brûlante du désert. L’effort des anciens pour conserver l’eau et préserver l’architecture unique des tours de vent a permis à des hommes persévérants et patients de peupler la région pendant des siècles. En se promenant dans les ruelles étroites de la ville, le visiteur sera ébloui par la beauté des créations humaines et probablement invité à déguster certains des plats traditionnels et spécialités régionales.

Les ruelles étroites couvertes par un toit
sont appelées
Sâbât

Bibliographie :
- Tabâtabâ’i Ardakâni, Mahmoud, Farhang-e آmm-e Ardakân (La culture générale d’Ardakan), Téhéran, Société culturelle de Yazd (Shorâ-ye farhange ’omoumi ostân-e Yazd), 2002 (1381), 750 p.
- Piri Ardakâni, Nâder. Pelleh-ye Hashtom (La huitième marche), Qom, société des réserves islamiques (Majma’-e zakhâyer-e eslâmi), 2006 (1385), 352 p.
- Sepehri Ardakâni, ’Ali, Negâhi be târikh-e Ardakân (Aperçu sur l’Histoire d’Ardakân), Ardakân, Centre de livre Vali Asr (Kânoun-e ketâb Vali-Asr), 1985 (1364), Vol. 1.
- Zendeh Del, Hassan, Ostân-e Yazd (La province de Yazd), Téhéran, Institut des recherches et imprimeries de Irangardân (Moa’seseh tahghighât va enteshârât irângardân), 1998 (1377), 212 p.


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