N° 74, janvier 2012

Meybod,
Où les potiers traduisent le désert


Saeid Khânâbâdi


« Il créa l’homme d’argile sonnante comme la poterie. »

Meybod, la ville des poteries

Qu’entend le Créateur Éternel par ce verset coranique ? Ne se présente-t-il pas comme un Dieu Potier ? Et ce vieil artisan, dans un coin de son minuscule atelier d’ermitage, dans cette ville perdue au cœur des déserts les plus apocalyptiques de l’Iran central, nous répondait bien : « La poterie est une tentative humaine pour exercer la Genèse divine. »

Géographie de Meybod, encore les sables

Dans leur itinéraire désertique, les voyageurs étrangers qui se hâtent pour visiter Yazd négligent parfois une ville à moins de 50 km au nord-ouest de leur destination. Une ville dont l’histoire se juxtapose à celle de la grande ville de Yazd. Meybod, dans la province de Yazd, la province du ghanât et du ghonut, avec son grand héritage historico-culturel, ses rites zoroastriens, et ses nombreux sites touristiques, offre une image parfaite de la vie désertique de l’Iran central. Située au centre du plateau iranien, dans une plaine durement sèche et aride de 100 km, s’étendant des versants de Shirkouh jusqu’au désert de Siâh-kouh, la ville de Meybod, peuplée par près de 70 000 habitants, voisine l’ancienne route de Rey-Kermân (une route secondaire de la Route de la Soie). Cette ville côtoie aujourd’hui la voie ferrée Téhéran-Kermân et l’autoroute Téhéran-Bandar ’Abbâs.

Historique de Meybod, berceau des Mozaffarides

D’après les légendes, elle fut fondée par le mythologique roi Kiomarth, premier roi iranien. Nous savons qu’à l’époque mède, cet endroit était déjà peuplé et civilisé. Les gens locaux considèrent le château Nârin de Meybod comme le coffre des trésors de Salomon.

Historiquement parlant, Meybod est une ville expressivement sassanide. La topographie de Meybod montre que l’ancienne ville se base sur un plan cruciforme à l’exemple des villes sassanides, dotées de quatre portails s’ouvrant vers les quatre coins du monde. Autre preuve de cette réalité est la découverte d’un nombre considérable de pièces sassanides (datant du règne de Pourân-dokht, l’impératrice sassanide). Ces pièces présentent Meybod comme l’une des rares villes de l’époque ayant droit de monnayage. Le temple du feu du village zoroastrien Hassan Abâd de Meybod, et la présence considérable des zoroastriens dans certains territoires comme le Champ Kalântar, renforce encore l’identité sassanide de cette ville. La tradition zoroastrienne est l’un des éléments constitutifs de la culture de cette région. Des fêtes zoroastriennes sont continuellement organisées dans les villages zoroastriens.

Château Nârin

En ce qui concerne la toponymie de Meybod, certaines hypothèses considèrent ce nom dérivé du titre zoroastrien Mobad. D’autres citent le nom de Meybodar, un des colonels de Yazdgerd Ier, le roi sassanide, comme étant à l’origine de l’étymologie de Meybod. Ce Yazdgerd, fils de Bahrâm (Chasseur du Zèbre) est celui qui fonda lui-même la ville de Yazd, nommée en son honneur.

Envahie durant la conquête musulmane par Saïd, fils du calife Othmân, la ville de Meybod vécut une longue domination arabe durant l’ère islamique. L’apogée de Meybod date de l’époque de la dynastie mozaffaride qui dominait sur les provinces centrales de l’Iran du XIVe siècle. Amir Mobârezoddin, fondateur de la dynastie et ancien officier de l’armée ilkhanide, est connu dans l’histoire comme celui qui refusa de s’allier avec Djanibeg, le grand kaân de la Horde d’Or.

Certains critiques littéraires veulent trouver dans le personnage de l’ةmir Mobârezoddin la référence de la notion mohtaseb, citée dans les poèmes de Hâfez. L’ةmir Mobârezoddin ibn Mozaffar est aussi celui qui vainquit Abou Eshâgh Inju, émir de Shirâz, proche ami de Hâfez. Le poète récite un éloge de funérailles pour l’ex-émir en reprochant l’intolérance de Mobârezoddin. Pourtant, pour les hâfezologues, l’émir le plus célèbre de cette dynastie est l’ةmir Shojâ’, admiré par le poète de Shirâz. L’écrivain ’Obeyd Zâkâni est un autre représentant littéraire de cette époque qui vit l’ةmir Shojâ’. ’Obeyd aussi était un habitué de la cour d’Abou Eshâgh Inju. La dynastie mozaffaride, après une courte souveraineté (1318-1393), sera démantelée par Tamerlan. Le célèbre conquérant ordonna de massacrer, à Ghomtcheh, toute la famille mozaffaride.

Beaucoup de monuments historiques de Meybod ont été bâtis ou rénovés par les Mozaffarides. L’école Mozaffariyeh de Meybod, par exemple, abrite le tombeau de son bâtisseur l’ةmir Sharafoddin Mozaffari. On parlera plus loin du château Nârin, le siège militaire principal des Mozaffarides. Ainsi, de nombreux monuments historiques et touristiques récitent la longue histoire de Meybod.

Les sites touristiques de Meybod

La grande mosquée de Meybod, le mausolée de Khadijeh Khâtoun (une sainte respectée, présumée descendante des Imâms chiites), le caravansérail Shâh-’Abbâsi, le pigeonnier superbement restauré, les bâdgir (tours de vent) ouverts uniquement vers le nord, les moulins souterrains, la glacière bien conservée et une centaine de réservoirs traditionnels d’eau, généralement construits par des hommes sans enfants ou sans héritiers mâles, en utilisant un matériau à base de cendre et de calcite pour protéger la qualité et la pureté de l’eau. Tous ces monuments font partie des sites historiques de Meybod. Mais sans aucun doute, la plus grande fierté historique de Meybod est le Château Nârin.

Vue de la ville de Meybod

Son origine mède fait remonter son histoire à près de 3000 ans. D’après les légendes locales, le prophète Salomon y cachait ses trésors. Dja’fari, l’historien du XIVème siècle, a plusieurs fois mentionné le nom de ce château dans son Histoire de Yazd. Les Mozaffarides ont fait de cette forteresse de quatre étages leur siège militaire en l’entourant par un grand fossé encore visible. Ce château a été conquis et démoli par l’armée de Tamerlan. Aujourd’hui, le château Nârin est le sujet de recherches archéologiques mais quelques étages sont néanmoins ouverts aux visiteurs.

Le tchâpâr-khâneh de Meybod

Certains bâtiments anciens de Meybod ont des répliques quasiment identiques dans les villes voisines ; cependant, le tchâpâr-khâneh (l’équivalent d’un relais de poste) de Meybod constitue un site historique unique en Iran. Le bâtiment actuel date de l’époque qâdjâre, mais ce tchâpâr-khâneh témoigne d’une longue histoire du système postal en Iran. Hérodote et Xénophon ont décrit ce réseau avancé comme l’un des acquis du règne achéménide. Bien que ce système ait plutôt fonctionné, à l’époque, pour les exigences gouvernementales et sécuritaires et non pas civiles, il n’en est pas moins une preuve du niveau de développement atteint par l’administration achéménide. Les Arsacides, les Sassanides, ainsi que les dynasties de la période islamique profitaient du même réseau postal. Le français Maxime Siroux, ancien professeur de la Faculté des Beaux-arts de l’Université de Téhéran, a étudié l’architecture des autres tchâpâr-khâneh ressemblant à peu près à celle des caravansérails. [1]

L’Organisation du patrimoine culturel de la province de Yazd, après avoir rénové le tchâpâr-khâneh de Meybod, y a aménagé un intéressant musée de la Poste, comprenant des timbres, des maquettes, des photos et des outils racontant la longue histoire postale du pays. Parmi ces objets, ceux qui attirent l’attention du visiteur francophone sont les anciennes boîtes sur lesquelles on peut lire l’expression française de « Boîte aux lettres », venant rappeler la forte présence de la langue française dans l’Iran qâdjâr.

Tchâpâr-khâneh de Meybod

Galerie des portraits meybodiens

Outres les émirs mozaffarides et des hommes politiques comme Khatir-ol-Molk, le célèbre vizir des sultans Seldjoukides, Meybod a été le berceau d’un bon nombre de savants, de poètes et de penseurs de l’histoire intellectuelle de la Perse. A l’époque contemporaine, cette liste commence naturellement par l’Ayatollâh Abdolkarim Hâ’eri, l’un des maîtres de l’Imâm Khomeiny et fondateur de l’école théologique de Qom, foyer de la Révolution islamique. L’Imâm Khomeiny le désignait toujours par le titre « Notre Cheikh ». La maison des Hâ’eri à Meybod est encore conservée et visitable.

Nous pouvons également mentionner le nom de Abolfazl Rashidoddin Meybodi, le grand maître soufi du XIIe siècle, disciple de Khâjeh Abdollâh Ansâri (le Sheikh de Hérat), et l’auteur de Kashf-ol-Asrâr wa ’Oddat-ol-Abrâr (Découverte des secrets et provision des Justes), l’une des premières exégèses persanophones du Coran. [2]

Aujourd’hui, le boulevard de l’ancien quartier de Meybod porte le nom de Ghâzi Mir Hossein Meybodi, figure dont le sort est au centre d’une longue polémique historico-religieuse. L’orientaliste Edward G. Browne décrit la mort de ce personnage en se basant sur l’hypothèse de son assassinat par le roi safavide Ismaïl Ier. L’iranologue anglais reconnaît également la présence des envoyés du calife ottoman Bayâzid II durant la scène d’exécution de ce soufi fanatique et victime de l’intolérance safavide.

Pigeonnier à Meybod

Économie de Meybod, harmonie de la tradition et de la modernité

Malgré le dur climat de la région, Meybod est entourée de champs et d’exploitations fruitières, surtout de vergers de grenadiers. Chez les habitants, la grenade a même un parfum de sainteté. Traditionnellement, lors des funérailles de leurs proches, les habitants ont pour coutume de mettre sous le bras du défunt une branche de grenadier, arbre paradisiaque et de l’enterrer avec lui. L’irrigation agricole à Meybod se fait par les qanâts qui prennent source dans la montagne Shir-Kouh au sud de la ville. Quelques moulins souterrains, situés sur le chemin de ces qanâts, fournissent les villages en farine. Outre son agriculture considérable, Meybod possède également son élevage et son aviculture. Cette ville est aussi la seconde productrice de cailles au Moyen-Orient. En effet, la viande est depuis longtemps un élément de la gastronomie de la région et les Meybodiens ont plus de dix sortes d’ab-gousht (littéralement "eau-viande", plat iranien typique) servis avec des pains traditionnels. Le beryuni, un kabâb spécial fait avec un morceau précis de viande de bouc ou de bélier sacrifié, est distribué le 15 avril de chaque année, lors du pèlerinage annuel au mausolée Pir-e Herisht.

Yakhtchâl de Meybod - Photo:M. Abdi, 2011

La ville de Meybod n’en possède pas moins également une économie industrielle. Elle est considérée aujourd’hui comme le centre de la production industrielle de poterie, de tuilerie et de céramique en Iran. Elle doit cette réputation à un long héritage de poterie traditionnelle ; les anciens petits ateliers étant majoritairement devenus de grandes manufactures internationales. Ce mariage de l’industrie moderne et de l’artisanat traditionnel est un modèle réussi de l’adaptation aux temps modernes de l’artisanat classique iranien.

Meybod, la ville des potiers

Le musée de la poterie et de la faïence de Meybod, inauguré il y a quelques années dans un ancien réservoir d’eau de la ville, esquisse pour le visiteur étranger une expression chronologique de la poterie meybodienne. Depuis quelques millénaires, les simples tours de poterie tournent et retournent dans les minuscules ateliers de Meybod. Les maîtres potiers, très fiers de leur activité, formaient autrefois une hiérarchie distinguée dans la société de Meybod. Leur travail répondait aux nombreux besoins des habitants : à côté des objets et des récipients de la vie quotidienne, leurs produits étaient utilisés dans la construction immobilière et dans les systèmes d’irrigation. Bien que pour les chercheurs étrangers, la poterie des autres régions de l’Iran, notamment Lâledjin, soit beaucoup plus célèbre que celle de Meybod, cette ville située au carrefour de la Route de Soie s’est tellement enrichie à la suite de ces contacts qu’il est possible de relever dans ses styles de poteries des traces esthétiques de toute l’Asie - de la Chine à l’Arabie. De plus, l’argile de qualité de Meybod, la silice de ses montagnes et les colorants naturels de la région présentaient des matières premières idéales pour le travail potier. Le langage local utilise deux termes essentiels pour désigner les produits : kevâreh pour les poteries à base d’argile et nâni (Nâïni) pour les faïences faites de silice (terre blanche).

Meybod, la ville des potiers - Photo : ISNA

Outre la maîtrise de la technique, la poterie de Meybod se flatte aussi de ses motifs significatifs et mystérieux. En 1971, lors du Festival international de Munich, on applaudit l’art des potiers de Meybod et la poterie et la céramique de cette ville gagna la médaille d’or de la compétition grâce à ses motifs singuliers. Beaucoup de chercheurs d’art se sont intéressés à ces motifs mystérieux et riches d’expression. Micheline Centlivres-Demont, dans une thèse intitulée « Une communauté de potiers en Iran ; le centre de Meybod » soutenue à l’Université Neuchâtel de Suisse, offre une parfaite interprétation de ces motifs. Voici un extrait de cette thèse multidimensionnelle : « La nature, source d’inspiration de l’art persan […] L’oiseau, motif bien connu dans l’art iranien, a une valeur symbolique qui remonte aux temps préislamiques, […] il a une valeur de talisman et est censé protéger la maison. […] Rappelons enfin le symbolisme du poisson, porte-bonheur et symbole de vie, placé symétriquement à l’opposé du domaine aérien de l’oiseau, au fond de l’eau, source de vie et d’abondance. » [3]

Les motifs tels que la dame-soleil (khorshid khânom), le poisson et l’oiseau sont omniprésents dans l’esthétique de la poterie meybodienne. Le soleil, symbole du désert, est un être sublime depuis l’ère mithraïste, et la dame-soleil en est une version très connue surtout dans l’art qâdjâr ; figure qui se réfère à la femme idéale de l’époque qâdjâre. Le poisson représente un rêve désertique : l’eau, enjeu stratégique de la géopolitique actuelle et de l’historique iranienne. Le potier du désert, par son art, envisage peut-être de réaliser ses rêves, ses désirs dans la terre des mirages. En effet, à Meybod, les potiers déchiffrent les mystères du désert, le pays des étranges ; l’unique espace où les hommes et les djinns, les anges et les démons obéissent au même dieu, le Seigneur du Sahara.

Motif de la dame-soleil (khorshid khânom)

Ouvrages consultés :
- Centlivres-Demont, Micheline, Une communauté de Potiers en Iran (le centre de Yazd-Meybod), Thèse de doctorat présentée à l’Université de Neuchâtel en Suisse, 1971.
- Djânebollâhi, Mohammad Saïd, Tchehel goftâr darbâre-ye mardom shenâsi-e Meybod (Quarante discours sur l’anthropologie de Meybod), Téhéran, ةditions Roshanân, 2004 (1383).
- Mir Hosseyni, Mohamad Hassan, Al-e mozaffar (La dynastie mozaffaride), Téhéran, Bureau des recherches culturelles, Coll. Que sais-je de l’Iran ? (Az Irân tcheh midânam ?), 2008 (1387).
- Pouyâ, Seyyed ’Abdolazim, Simâ-ye bâstâni-e shahr-e Meybod (L’image ancienne de Meybod), Meybod, éditions de l’Université Libre de Meybod, 1991 (1370).
- Zendeh Del, Hassan, Ostân-e Yazd (La Province Yazd),Téhéran, Éditions Iran-gardân, 1998 (1377).

Notes

[1Pour plus de détails, se référer à l’article de Babak Ershadi, « L’histoire des caravansérails et des relais de poste en Iran », publié dans le numéro 25 de La Revue de Téhéran.

[2Les éditions de l’Université de Téhéran ont fait paraître, grâce aux efforts du professeur ’Ali Asghar Hekmat, une publication en 10 volumes de cet exemple de la prose classique. Parmi les études occidentales sur l’œuvre de Meybodi, on peut également mentionner le travail anglophone de Mme Annabel Keeler intitulé Sufi Hermeneutics : The Qur’an Commentary of Rashid al-Din Maybudi, publié par l’Université d’Oxford en 2006.

[3Centlivres-Demont, Micheline, p. 46.


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2 Messages

  • Meybod,
    Où les potiers traduisent le désert
    15 avril 17:40, par Gerardcottin@yahoo.com

    J’habite à Téheran et suis français. Comment rencontrer des passionnés de l’Iran et dècouvrir des choses intéressantes et sortant des sentiers battus ?

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    • Meybod,
      Où les potiers traduisent le désert
      17 avril 20:31, par Isabelle Chahri

      Bonjour,
      Quelle chance d’habiter Téhéran. Suis allée en Iran en septembre 2015 et me suis passionnée pour l’Histoire, l’architecture et tout ce qui représente ce Pays. Mon regret est celui d’avoir eu un guide qui parlait peu et mal le français et, tout en étant étudiant, méconnaissait l’histoire de son pays. Avec toutes les photos rapportées, je complète mes notes par des recherches sur internet ce qui m’a fait entreprendre depuis quelques mois un carnet de voyage.
      Personnellement, sur place, j’utiliserai les transports en commun, train, bus et m’arrêterai là où il y a à visiter. Sortir des sentiers battus en Iran n’est pas difficile, pour l’instant il suffit d’éviter les hordes touristiques en évitant tous les circuits des tours opérators.
      En quittant l’Iran je suis restée sur ma faim, d’avoir "loupé" plein de choses, de ne pas avoir tout vu .....
      Amicalement.

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