N° 77, avril 2012

Mohammad Ibn Zakariâ Râzi (865-925)
Le plus éminent médecin de la civilisation islamique


Djamileh Zia


Il est difficile d’écrire sur Mohammad Ibn Zakariâ Râzi compte tenu de l’abondance des livres et des articles qui existent déjà sur lui. Pourtant, ce numéro de La Revue de Téhéran consacré à l’histoire de la médecine en Iran aurait un manque indéniable si nous n’évoquions pas ce médecin et alchimiste iranien reconnu comme le plus éminent médecin du Moyen Age par tous les experts en histoire de la médecine, orientaux comme occidentaux.

Ouvrage de médecine Kitâb al-Hâwi fi al-Tibb de Râzi, partie consacrée aux maladies gastro-intestinales, XIe siècle

Mohammad Ibn Zakariâ Râzi est connu en Occident sous différents noms dont les plus célèbres sont al-Râzi et Rhazes. Les Occidentaux l’ont surnommé le Galien arabe, alors qu’il est iranien ; mais il a écrit ses traités scientifiques en arabe parce que c’était la langue scientifique de son époque. Il est né à Rey, ville très ancienne fondée au cours de la période préislamique, située à proximité de l’actuelle ville de Téhéran ; le mot « Râzi » signifie d’ailleurs « natif de Rey ». Il a vécu la plus grande partie de sa vie dans cette ville et y est décédé. Il n’y a pas beaucoup d’informations exactes sur sa vie, les faits ayant été mélangés à des légendes comme pour la plupart des hommes célèbres ; il existe même des doutes sur la date de sa naissance et de sa mort. Il semble qu’il ait commencé à étudier la médecine alors qu’il avait dépassé la trentaine, après avoir consacré sa jeunesse à d’autres sciences, en particulier l’alchimie. On sait également qu’il a dirigé l’hôpital de Bagdad pendant quelques années – probablement au temps du califat de Mo’tazed (Al-Mutatid), calife abbasside de 892 à 902 – et qu’il est retourné ensuite à Rey et a dirigé l’hôpital de cette ville.

Râzi a écrit plus d’une centaine de traités de médecine

Il semble que Râzi a écrit près de deux cents livres, dont plus de la moitié étaient des traités de médecine et de pharmacie, les autres étant des livres d’alchimie, d’astronomie, de philosophie et de théologie. Ibn Nadim - mort soixante dix ans après Râzi - a recensé 167 livres de Râzi dont il a écrit les titres dans son livre Al-Fehrest. Abou Reyhân Birouni (973-1048), grand savant et mathématicien iranien, a rédigé une liste de 184 livres de Râzi dans un traité intitulé Fehrest-e kotob-e Mohammad Zakariâ Râzi. Les livres écrits par Râzi, du moins ceux qui existent encore de nos jours – car il ne reste plus aucune trace d’un grand nombre d’entre eux - montrent que c’était un scientifique exceptionnel et un médecin hors pair. Tous les historiens, orientaux et occidentaux, pensent que Râzi a été le plus éminent médecin du Moyen Age, même plus éminent qu’Avicenne, en particulier pour la qualité de ses observations cliniques, ses découvertes scientifiques et ses innovations thérapeutiques.

La différence entre les livres de Râzi et ceux des autres hommes de science du Moyen Age est liée au fait que les écrits de Râzi sont basés sur ses observations et ses expériences personnelles. Râzi a été très honnête dans la transmission de ses connaissances. La plupart de ses livres de médecine ont une forme encyclopédique et montrent ses vastes connaissances, d’où le surnom d’Encyclopédiste que les Occidentaux lui ont attribué. Les livres de Râzi ont été les références utilisées pour l’enseignement de la médecine pendant cinq siècles en Europe et dans les pays musulmans. Deux livres de Râzi – intitulés Al-Hâvi et Al-Mansouri – sont même considérés par certains historiens européens comme les deux livres les plus importants d’enseignement de la médecine dans le monde au cours de la période précédant l’époque moderne.

Gravure représentant Zakariâ Râzi en train d’examiner un malade

Al-Hâvi

Al-Hâvi est une encyclopédie médicale dans laquelle Râzi recense toutes les maladies humaines et leur traitement jusqu’à son époque. Pour chaque maladie, il écrit d’abord l’avis des médecins célèbres qui l’ont précédé, puis donne son avis personnel. On ne sait pas combien de volumes avait ce traité, car une grande partie de ce livre a disparu. Selon certains historiens, Al-Hâvi avait près de 70 volumes au départ. En 1969, 20 volumes de cette encyclopédie ont été recensés à partir des manuscrits gardés dans plusieurs bibliothèques du monde. Al-Hâvi contient les observations médicales personnelles de Râzi et les conclusions auxquelles il est arrivé au cours des années où il exerçait la médecine à Bagdad et à Rey. Dans ce livre, Râzi réfute les idées de Galien à propos de plusieurs maladies en se basant sur ses propres observations, ce qui est tout à fait nouveau au Moyen Age. Al-Hâvi contient en particulier trente trois comptes rendus de cas cliniques rédigés par Râzi qui montrent la précision de sa pensée et la clarté avec laquelle il donnait son avis sur le diagnostic et le traitement. Ces cas cliniques montrent que Râzi examinait ses patients avec attention et avait recours aux examens complémentaires. Il semble que Râzi ait rassemblé des notes pendant plusieurs années pour écrire cette encyclopédie, mais il est décédé avant de pouvoir les mettre en ordre ; le livre à été édité grâce à ses élèves après sa mort. Al-Hâvi a été traduit la première fois en latin en 1486 par Gérard de Crémone sous le titre Continens-Rasis.

Al-Mansouri

Al-Mansouri est un livre moins volumineux qu’Al-Hâvi. Râzi l’avait dédicacé à Mansour Ibn Eshâgh, gouverneur de Rey entre 902 et 908, d’où le titre du livre. Les Européens connaissent ce livre sous différents titres dont Traité de Mansouri, Liber medicinalis Almansِris, et Ad Almansoreum Libri. Al-Mansouri a été traduit plusieurs fois en latin au Moyen Age, la meilleure traduction ayant été celle de Gérard de Crémone, imprimée en 1510 en Italie. Il est constitué de dix articles consacrés chacun à un sujet : l’anatomie humaine, les tempéraments humains, les effets des médicaments et des aliments, l’hygiène corporelle, des maladies touchant l’aspect extérieur de la personne (la peau, les cheveux, les dents, les yeux), les recommandations pour les voyageurs, le traitement des fractures et de l’épistaxis, le traitement de différents types d’empoisonnement, les différents types de fièvre. Le neuvième article du livre comporte 94 chapitres dans lesquels Râzi répertorie toutes les maladies humaines de la tête aux pieds et mentionne leur traitement médical et chirurgical. Le septième et le neuvième article d’Al-Mansouri ont été traduits et imprimés séparément à de nombreuses reprises et les médecins tant orientaux qu’occidentaux ont écrit de nombreux commentaires à leur sujet.

Traité de médecine de Râzi traduit en latin par Gérard de Crémone, deuxième moitié du XIIIe siècle

Le Traité sur la variole et la rougeole

Un autre livre très célèbre de Râzi est son Traité sur la variole et la rougeole. Ce livre est considéré comme l’ouvrage médical le plus important de tout le Moyen Age. C’est la première étude dans le monde à propos des maladies infectieuses. Râzi y décrit, pour la première fois dans l’histoire de la médecine, les différences entre la variole et la rougeole dans un langage simple et très précis. Il y évoque également la varicelle. Le livre comprend treize chapitres qui traitent des raisons qui favorisent l’infection d’une personne par la variole, les signes de la maladie, les complications, le pronostic et les moyens de prévenir l’aggravation des symptômes, les précautions à prendre pour les yeux, la gorge et les oreilles, les traitements et les aliments à prescrire, et le diagnostic différentiel entre la variole et la rougeole. Le Traité sur la variole et la rougeole a été traduit en latin en 1498 sous le titre De Pestilentia (ou Le livre de Pestilence) et en grec en 1548. Il existe d’autres traductions de ce livre, effectuées au XVIIIe, au XIXe et au début du XXe siècle, en français, en anglais et en allemand. Les traductions du Traité sur la variole et la rougeole de Râzi ont été imprimées près d’une quarantaine de fois en Europe. C’est le livre de médecine datant de la période faste de la civilisation islamique qui a été le plus traduit et réimprimé.

Les principes thérapeutiques de Râzi

Râzi utilisait les boissons (en particulier les jus de fruit) et les aliments comme remèdes de première intention et n’avait recours aux médicaments que si le traitement par le régime alimentaire s’avérait inefficace. Il a préconisé ce principe dans la plupart de ses livres. Il a même écrit un livre d’automédication intitulé Teb-ol-Fogharâ où il propose des traitements à base d’aliments et de boissons pour un certain nombre de maladies courantes. Un autre livre célèbre de Râzi est un traité de nutrition dans lequel il mentionne les effets bénéfiques et néfastes de tous les groupes d’aliments - pains, boissons alcooliques et non alcooliques, viandes, laitages, œuf, légumes, fruits, condiments, pâtisseries, etc. - et mentionne leurs indications et contre-indications chez les personnes en bonne santé et les malades. Le dernier chapitre est à propos de la digestion, de l’appétit, des jeûnes à préconiser en cas de maladies diverses et des régimes alimentaires à prescrire en cas de certaines intoxications. Plusieurs autres médecins dont Avicenne ont écrit des traités de ce genre après Râzi.

Un autre principe de Râzi était de privilégier la monothérapie ; il n’utilisait plusieurs médicaments en même temps que si la monothérapie s’avérait inefficace, car il considérait que trop de médicaments nuit à la santé. Avenzoar, médecin andalou, a suivi Râzi dans cette voie. Tous les médecins musulmans du Moyen Age ont ensuite suivi ce principe thérapeutique.

Les découvertes de Râzi en médecine et en chimie

Râzi a introduit en médecine l’expérimentation et les déductions qui en découlent, au point que les Occidentaux l’ont surnommé l’Expérimentateur. Il ne s’est pas limité à ce qu’Hippocrate et Galien avaient écrit, et tout en ayant un grand respect pour ces deux médecins, il a réfuté leur avis quand ce qu’ils avaient écrit ne concordait pas avec ses propres observations. L’esprit scientifique de Râzi et sa méthode lui ont permis de faire des découvertes en médecine et en chimie et ont constitué le fondement de la médecine moderne. Les découvertes de Râzi sont nombreuses. Par exemple, outre le diagnostic différentiel entre la variole et la rougeole, Râzi a été le premier à décrire la tuberculose des articulations des doigts et à avoir identifié certains nerfs faciaux. Il a également décrit l’anatomie de la colonne vertébrale et de la moelle épinière ainsi que les conséquences d’une lésion de celle-ci. Dans le domaine de la chimie, Râzi a découvert l’alcool éthylique par la distillation des produits contenant du sucre, et a découvert l’acide sulfurique par l’analyse du sulfate de fer. Râzi a probablement découvert ces composés chimiques au cours de ses expériences d’alchimie, mais il les a utilisés ensuite dans les traitements des maladies et a été ainsi à l’origine de grands progrès dans le domaine thérapeutique.

Ouvrage de médecine rédigé par Râzi copié par le scribe Hakim Mohammad Rezâ ibn Mohammad, XVIIe siècle

Râzi a mis en place des thérapeutiques nouvelles

Râzi a introduit l’utilisation des préparations chimiques en médecine. Il utilisait par exemple un onguent contenant du mercure pour accélérer la cicatrisation de la peau dans certaines dermatoses. Râzi a également été le premier médecin qui a utilisé des spécialités pharmaceutiques telles que des collyres ou des pommades pour les yeux, en particulier pour prévenir l’infection ophtalmique dans les cas de variole et de rougeole. Il a également fabriqué un onguent à base de carbonate de plomb qu’il utilisait pour cicatriser les plaies et qui porte son nom : on l’appelle l’onguent blanc de Rhazès ou Blanc Rhasis.

Dans son livre sur les calculs du rein et de la vessie, Râzi a décrit les instruments chirurgicaux qu’il avait inventés et qu’il utilisait pour l’extraction des calculs non éliminés après le traitement médical. Dans d’autres livres, il a décrit les instruments qu’il avait construits pour la chirurgie des paupières en cas de fistules lacrymales et pour l’extraction des dents.

Certaines pratiques introduites par Râzi en médecine existent encore de nos jours

Certaines des pratiques introduites par Râzi en médecine ont été très longtemps utilisées par les médecins dans le monde. Par exemple, Râzi a été le premier médecin à utiliser du coton dans ses gestes médicaux. Il mettait du coton (ou un tissu très fin) sur les éruptions de variole pour que les éruptions ne se rompent pas quand les malades se grattaient. Il mettait également du coton imbibé d’eau de rose et de camphre dans les narines des malades atteints de variole pour empêcher l’extension de la maladie au niveau des voies respiratoires. Pour arrêter le saignement d’une artère, il mettait du coton au niveau de la plaie et imprimait une pression sur l’artère avec les doigts, ce qui est encore pratiqué de nos jours. Râzi utilisait également du coton dans les opérations chirurgicales. Râzi est également le premier médecin à avoir préconisé l’utilisation de la corde de harpe pour les sutures dans la chirurgie viscérale, et les crins de chevaux pour la suture des plans cutanés. Il a inventé le séton, qui était utilisé pour les drainages en chirurgie jusqu’au début du XXe siècle.

Avant d’utiliser un nouveau traitement pour traiter les malades, Râzi faisait des essais sur les singes, et il semble qu’il ait été le premier médecin à avoir fait des expérimentations sur les animaux pour les nouveaux médicaments.

Râzi a été également le premier médecin dans le monde à avoir instauré la rédaction d’un compte rendu journalier pour les patients hospitalisés dans les hôpitaux qu’il dirigeait ; cette pratique a été généralisée et existe encore de nos jours dans les hôpitaux du monde entier.

Un autre aspect exceptionnel de Râzi est sa méthode d’enseignement, qui est assez proche de celle pratiquée de nos jours : Râzi et ses étudiants se réunissaient dans une salle, on faisait entrer un patient, les étudiants les moins expérimentés commençaient à l’examiner et prononçaient un diagnostic, puis venait le tour des étudiants plus expérimentés, et Râzi donnait son avis en dernier.

Pour Râzi, la déontologie et les vertus humaines étaient importantes

Râzi pensait que les malades méritent d’avoir un médecin digne de confiance. Ses écrits et les témoignages de ceux qui l’ont connu montrent que c’était un homme aimable, bon et généreux. Il faisait attention à ses patients et n’abandonnait pas ses efforts tant qu’il ne découvrait pas leur maladie. Il avait pour principe de donner de l’espoir au malade même quand il pensait lui-même que sa guérison était peu probable. D’après les historiens, Râzi utilisait la suggestion pour guérir les malades. On peut même considérer que Râzi était un pionnier de la médecine psychosomatique car il pensait que l’état du corps obéit à la psyché et que pour traiter les maladies corporelles, le médecin doit guérir les problèmes psychoaffectifs du malade.

Râzi était bienveillant envers les pauvres et leur venait en aide, et les gens l’aimaient et le respectaient pour cette raison. Il donnait gratuitement les médicaments aux nécessiteux et fournissait leur nourriture dans certains cas. Il a écrit un livre intitulé Teb-ol-Fogharâ (La médecine des pauvres) comme guide d’automédication pour les gens qui n’avaient pas la possibilité d’avoir recours à un médecin. Son but n’était pas de s’enrichir et il ne s’est pas enrichi dans sa vie. Il était le médecin des gens ordinaires et avait peu de relations avec les cercles du pouvoir. Il n’a apparemment rencontré le gouverneur de Rey, Mansour Ibn Eshâgh, que quand celui-ci était malade.

Râzi était également aimable envers ses étudiants. Les historiens ont écrit qu’à la fin de la journée de travail, quand il sortait de l’hôpital, ses étudiants l’accompagnaient jusque chez lui et continuaient à lui poser des questions scientifiques chemin faisant, et Râzi leur répondait.

Chaque année le 27 août les iraniens rendent hommage à cet éminent scientifique qui a approfondi les connaissances humaines en médecine, en chimie et en pharmacie, et a mis en place des pratiques médicales et chirurgicales qui sont restées des références dans ces domaines pendant de nombreux siècles.

Sources :
- Najmabadi, Mahmoud, Târikh-e teb dar Iran pas az eslâm (L’histoire de la médecine en Iran après [l’arrivée de] l’islam), vol 2, Editions de l’Université de Téhéran (Enteshârat-e Dâneshgâh-e Tehran), 1366 (1987), pp. 324-442.
- Najmabadi, Mahmoud, Mohammad Zakariâ Râzi, tabib, filsouf, chimidân-e irâni (Mohammad Zakariâ Râzi, médecin, philosophe, chimiste iranien), Editions de l’Université Râzi, 2e édition, 1371 (1992).

Note : Docteur Mahmoud Najmabadi (1903-2000) a consacré sa carrière universitaire à la recherche sur l’histoire de la médecine. Il a été membre de la première Académie de la langue persane et de l’Académie des sciences Médicales de l’Iran, président de l’Association Iranienne de l’Histoire des Sciences et de la Médecine, ainsi que vice-président de l’Association Internationale de l’Histoire de la Médecine.


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