N° 83, octobre 2012

Houshang Golshiri et la littérature persane moderne


Armitâ Asghari


Né à Ispahan dans une famille d’origine modeste en 1938 et élevé à Abâdân, Houshang Golshiri vécut à Ispahan de 1955 à 1974, où il obtint une licence de persan à l’Université d’Isfahan, et travailla également en tant qu’instituteur dans les villes et villages entourant cette ville. Ecrivain, chercheur, professeur et homme politique, Houshang Golshiri joua un rôle fondamental dans la fécondité de la littérature moderne persane. En s’associant à la création et surtout au maintien du Kânoun-e Nevisandegân-e Iran (Cercle des écrivains iraniens, 1347 (1968)), il a réuni les jeunes écrivains iraniens et organisé pour eux des cours de littérature ainsi que des séances de débats littéraires qui marquèrent profondément la littérature iranienne contemporaine.

Tout au long de ses études en littérature persane à l’Université d’Ispahan, il participa au cercle littéraire Sâeb où il commença à rédiger ses premiers poèmes, nouvelles et fictions vers les années 1330-1950. Il publia des nouvelles dans le magazine Payâm-e Novin puis dans d’autres au début des années 1340 (1960). Plus tard, il quitta le cercle Sâeb pour en former un autre, où l’on se rassemblait pour lire ses ouvrages aussi bien que les commenter. Ses membres formèrent le groupe Djong-e Esfahân en 1344 (1965) auquel la littérature moderne persane doit beaucoup. Les membres de ce groupe ont participé à la création de nouvelles formes linguistico-stylistiques. Grâce à Abolhassan Nadjafi, Golshiri eut l’occasion de connaître la littérature française et les nouveaux mouvements littéraires de l’époque. Il faut signaler qu’avant, il avait lu beaucoup d’œuvres françaises traduites en persan, celles de Stendhal, Proust et Sartre et surtout d’Alain Robbe-Grillet dont l’influence est perceptible dans ses ouvrages. Il déclare ainsi que « c’est grâce à Nadjafi que nous connûmes le Nouveau-Roman. » [1]

Le livre qui le rendit célèbre est sa première nouvelle, Shâzadeh Ehtejâb (Le Prince Ehtejâb), publié en 1347 (1968). Ce livre raconte l’histoire de la décadence de l’aristocratie, présentant entre les lignes les raisons pour lesquelles la monarchie est inappropriée pour l’Iran. Peu après la production d’un film tiré de cette nouvelle par Bahman Farmânârâ, les autorités du régime le font arrêter et incarcérer pendant près de six mois. La collaboration de ces deux personnes dura jusqu’à la fin de la vie de l’écrivain et conduisit à la rédaction de scénarios issus des ouvrages de Golshiri comme Ma’soum-e avval (Le premier immaculé) à partir duquel Farmânârâ a réalisé le film Sâyeh-hâye boland-e bâd (Les hautes ombres du vent). Golshiri y a étroitement collaboré avec le metteur en scène pour la rédaction du scénario. Quant à Sâyeh-hâye boland-e bâd, l’adaptation cinématographique de Ma’soum-e Avval de Golshiri, des transformations ultérieures furent nécessaires, car le récit est organisé sous la forme d’une lettre qui sert à donner des informations sur les aventures récentes et bizarres d’un village suite à la fabrication d’un nouvel épouvantail par un villageois venant de quitter le village. A ce sujet, le metteur en scène dit : "Golshiri n’avait pas écrit de scénario et ne connaissait pas la rédaction de scénario. En écrivant, j’ai dit à Golshiri que dans Shâzdeh Ehtedjâb, il y a un nombre remarquable de personnages secondaires qui se perdraient au cinéma. Il est donc recommandé d’en supprimer certains. Ainsi, le grand-père et l’arrière grand-père se sont transformés en une seule personne, le grand-père." [2]

Couverture du livre Kristin va Kid (Kristine et Kid)

Comme l’affirmait Farmânârâ lui-même, Golshiri admit ouvertement que "le cinéma et la littérature sont deux choses différentes et pour la transformation d’un récit en film, des changements sont indispensables." [3] Cependant, Farmânârâ estimait que l’écriture de Golshiri était très cinématographique, ce que ce dernier refusait d’accepter. Pour confirmer cela, Golshiri demanda à Farmânârâ de porter à l’écran sa nouvelle, Barreh-ye Gomshodeh-ye Râei (L’agneau perdu de Raï) parce qu’il croyait que cette transformation était impossible à cause des différences radicales entre le cinéma et la littérature.

Outre la collaboration professionnelle des deux artistes qui continua jusqu’à la fin de la vie de Golshiri en 1379 (2000), le lien d’amitié établi entre eux laissa des traces même dans les scénarios rédigés par Farmânârâ : "Avant la mort de Houshang Golshiri, un vendredi matin, à 8 heures, je frappais à la porte de son appartement et lui, ayant déjà préparé le thé, m’attendait en fumant une cigarette." [4] On verra comment cette rencontre matinale avec Golshiri et sa famille se transformera en une séquence de son meilleur film, Bou-ye kâfour, ’atr-e yâs (L’odeur du camphre, le parfum du jasmin). Les modalités de cette rencontre et ce souvenir se présenteront sous la forme d’un récit au sein du scénario du film en parlant d’un ami disparu dont le protagoniste ne découvre la mort que vers la fin du film. Bien que l’ami du protagoniste, Bahman Fardjâmi, lui aussi metteur en scène, ne passe jamais devant la caméra, sa présence se fait sentir tout au long de l’histoire. Cette présence issue de l’absence totale d’Amir Esfahâni, l’ami du protagoniste, originaire d’Ispahan comme Golshiri, fait penser au même procédé que Perec a introduit dans sa Disparition.

Deux ans plus tard, il rédigea Kristin va Kid (Kristine et Kid) qu’il présente comme son premier cahier d’exercice en vue d’apprendre le Nouveau-Roman.

Namâzkhâneh-ye kouchak-e man (Ma petite salle de prière), recueil de nouvelles en 1354 (1975) et Barreh-ye Gomshodeh-ye Râei en 1356 (1977) en sont d’autres. De même, il publia plusieurs ouvrages dont la nouvelle Masoum-e panjom (Le cinquième immaculé) en 1358 (1979), le recueil de nouvelles Jobbeh khâneh (L’armurerie) en 1362 (1983), le roman Ayeneh-hâye dardâr (Les miroirs fermés) en 1371 (1992), le recueil de nouvelles Dast-e târik, dast-e roshan (Main claire, main obscure) en 1374 (1995) et Bâgh dar bâgh (D’un jardin à l’autre), ouvrage en deux volumes dans lequel sont ressemblés tous les articles qu’il avait rédigés sur la littérature, en 1378 (1991).

Il voyage aux Etats-Unis en 1978 et de retour en Iran au début de 1979, Golshiri se marie avec Farzâneh Tâheri, à qui il confie l’édition de ses écrits. Son épouse est membre de l’Association des écrivains iraniens et critique littéraire. En 1990, sous un pseudonyme, Golshiri publia une nouvelle traduite appelée King of the Beknighted dans laquelle il fustigea la monarchie iranienne, la littérature persane et le parti .

Couverture du roman Ayeneh-hâye dardâr (Les miroirs fermés)

S’intéressant toujours aux activités politiques, il fut privé du droit d’enseigner, ce qui lui permit de se consacrer à l’écriture et surtout à la critique des œuvres littéraires en vue d’explorer de nouvelles formes littéraires et d’améliorer la situation de la nouvelle ainsi que celle du roman. Selon lui, pour être accepté par son public, l’écrivain doit pouvoir manier les techniques de l’écriture et les composer de façon à créer un nouveau style qui plaît au goût de son interlocuteur. Pour lui, il n’existe pas de limites dans le récit. Il essaya alors d’explorer le domaine de la linguistique qui apporte une connaissance riche du langage social aboutissant aussi à une connaissance profonde de l’homme. Il a également participé au comité de rédaction de la revue Naqd-e âgâh en 1361 (1982) en débutant les séances hebdomadaires de lecture de nouvelles, ces séances étant connues comme « les séances du jeudi ». C’est durant ces dernières que des jeunes écrivains tels que Shahriâr Madanipour ont eu l’occasion de présenter leurs premiers ouvrages. Une grande partie des ouvrages publiés à cette époque furent d’abord analysés lors de ces séances.

Celles-ci continuèrent jusqu’en 1367 (1988) et prirent fin en 1369 (1990). Golshiri inaugura une salle pour donner des cours de littérature avec Sepânlou, Barâhani et Nadjafi. Toutefois, il fut obligé de cesser ces cours à cause de problèmes financiers, mais il n’a jamais cessé de mener l’étude littéraire de textes classiques persans et d’en extraire une forme adaptée à la littérature moderne persane.

Il collabora également avec la plupart des revues littéraires telles que Adineh, Mofid, Zendeh roud et Kârnâmeh. En 1378 (1999) il reçut le prix d’Erich Maria Remarque pour la paix en Allemagne et mourut peu après le 6 juin 2000 à l’hôpital Mehr des suites d’une longue maladie.

Bibliographie :
- Golshiri, H., Nimeh-ye târik-e mâh, Téhéran, Niloufar, 1380 (2001).
- Dorostkâr, R., Aghighi, S., Bahman Farmânârâ, Téhéran, Ghatreh, 1381 (2002)

Notes

[1H.Golshiri, Nimeh-ye târik-e mâh, Téhéran, Niloufar, 1380 (2001), p. 19.

[2Dorostkâr, R., Aghighi, S., Bahman Farmânârâ, Téhéran, Ghatreh ,1381 (2002), p. 134.

[3Ibid., p. 139.

[4Dorostkâr, R., Aghighi, S. op. cit., p. 214.


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